Œuvres parlementaire» de Benyer, I, p
tion profonde. « Il y avait dans son regard et dans la pâleur de son mâle visage, écrivait dix ans plus tard un député orléaniste, je ne sais quoi de triste et d'audacieux à la fois qui me remua jusqu'au fond de l'âme. Dix spectateurs étaient entassés avec moi dans une étroite tribune de la salle provisoire, où de si grands événements s'étaient accomplis, et nous sentîmes comme un frisson électrique passer de l'un à l'autre, lorsque d'une voix dont les sons, après plus de dix ans, vibrent encore à mon oreille, cet homme s'écria, en étendant le bras droit vers M. Laffitte, qui présidait l'Assemblée :
La force ne détruit pas le droit ; la légitimité des races royales est un droit plus précieux pour les peuples que pour les races royales. ^lais quand la force domine dans un État, les particuliers ne peuvent que se soumettre, et les gens de bien doivent encore à la société le tribut de leurs efforts pour détourner de plus grands maux. Dans cette seule pensée, je crois de mon devoir de rester uni aux hommes honorables en qui je reconnais des intentions salutaires àmon pays, et je me soumets à prêter le serment qui est exigé de nous. Je le jurai.
« Me voilà jeté dans cet abîme, écrivait-il le lendemain ; j'ai écouté ma conscience, j'ai suivi ses inspirations parce que j'ai reconnu qu'elle m'excitait à agir de la sorte.... C'est dans les moments où j'étais plus préoccupé de mon repos et de ma sûreté que je me sentais porté à me retirer. Je crois donc avoir fait un grand sacrifice, je désire qu'il ne soit pas inutile ''. •
Cette obligation du serment acheva de jeter le désarroi dans le parti légitimiste. Près de deux cents députés et la moitié des pairs abandonnèrent les Chambres. « Après tout ce que j'ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, s'écria Chateaubriand, je serais le dernier des misérables si je les reniais
1. Liadières, Souvenues historiques et parlementaires, Lévy, p. 400 2 M. de LacombC; Corresp., 10 mars 1890.
au if.oineut où, pour la troisième et dernière fois, ils s'acheminent vers l'exil. » Puis, raconte-t-il lui-même, mon domestique emporta la défroque de la pairie, et j'abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons où je ne rentrerai de ma vie *. » Un autre pair, M. de Kerg'orlay, voulant donner à son refus de serment un^ publicité plus éclatante, écrivit au président de la Chambre haute et publia sa lettre dans les journaux royalistes. On y lisait au sujet du duc d'Orléans :
Je pense qu'il était de tous les Français celui à qui l'usurpation dut sembler la plus criminelle. Un de ses ancêtres gouverna mal la France., mais fut parent et régent fidèle pendant la minorité d'un roi enfant, dont la vie seule le séparait du trône. Cet exemple méritait d'être préféré comme règle de conduite à des souvenirs moins distants.
De ce fait, M. de Kergorlay fut traduit devant la Chambre des pairs et, malgré l'éloquente défense de Berryer, condamné à six mois de prison. Dans son plaidoyer, comparant sa propre conduite à celle de son client, Berryer expliqua de nouveau son serment :
D'autres, dit-il, ont considéré que ce nouveau gouvernement luimême déclarait officiellement que le serment demandé n'était qu'un engagement de consacrer au bien public l'autorité dont on était revêtu ; qu'on n'imposait donc pas un acte de foi à de nouveaux principes, mais un acte de soumission à un fait dominateur. Ils ont pensé que ce serait un moindre mal pour le pays d'être gouverné par un pouvoir nouveau que de manquer entièrement de gouvernement.... Ils ont compris enfin qu'indépendamment de leurs devoirs envers le roi légitime, ils avaient des devoirs envers leur pays, et qu'en protestant pour le droit qu'aucune force sur terre ne peut détruire, ils devaient se soumettre aux conditions présentes et ne pas abandonner aux hommes d'une opinion contraire les intérêts de ceux qui partagent les mêmes sentiments ».