‹ BerryerChapitre 54 sur 211 · Œuvres parlementaires, l, p. lo · texte numérisé non relu

Œuvres parlementaires, l, p. lo

dés par lui. » Et l'orateur en fait l'énumération, dont le total s'élève à 1 milliard 180 millions.

Eh bien, continue-t-il, quel député croirait pouvoir, sans trahir ses devoirs envers ses commettants, accorder une telle confiance au pouvoir le plus ferme et le plus juste, le plus loyal et le plus éclairé ?

Or, je vous le demande, Messieurs, les hommes à qui sont confiées aujourd'hui les destinées de la France ont-ils ce caractère à vos

yeux

Comment jusqu'à ce jour ont-ils gouvei'né les affaires du dedans et les afi'aires du dehors ? Qu'ont-ils fait jusqu'à ce jour pour le pouvoir ? Qu'ont-ils fait pour la liberté ?

Le pouvoir ! ils l'ont abaissé sans cesse devant les volontés impérieuses d'une multitude agitée !.... D'horribles scandales ont désolé Paris : la profanation a souillé nos églises, le sacrilège s'est promené dans nos rues au milieu des joies populaires ; les établissements publics, les maisons religieuses, ont été li\T.'és à la dévastation et au pillage. Qu'a fait le ministère ? Obéissant à la voix de ces factieux impies, non seulement il n'a pas préservé nos provinces de ces fureurs du vandalisme, mais son autorité est intervenue pour régulariser et seconder la destruction des signes extérieurs de notre culte. A Besançon, la force militaire a été déployée pour protéger, contre la vénération et les plaintes du peuple, le renversement de la croix à laquelle il attachait et ses consolations et ses espérances !

.... n a sufii que les émeutes qui parcouraient nos rues criassent : A bas les fleurs de lis I pour que les ministres fissent arracher de nos monuments publics ces insignes de la royauté ; le prince, dans son propre palais, a vu abattre les écussons de sa famille; ils l'ont déshérité des armes glorieuses de Henri le Grand, son aïeul....

Yoilà ce qu'il a fait pour le pouvoir. Qu'a-t-il fait pour la liberté ? Je ne prétends point me constituer l'organe des plaintes particulières les plus légitimes ; je ne parlerai pas de l'abus scandaleux des lois, de ces visites domiciliaires, de ces mandats d'amener prodigués sans motif, sans mesure. Mais comment se taire sur ce qui est contraire à toutes les lois, contraire à tout ordre de justice et de raison ? Xe vous étormez pas, Messieurs, si mes paroles prennent ici l'accent du reproche. Je ne comprends pas comment, dans cette enceinte où siègent tant de défenseurs déclarés de la liberté, pas une voix ne s'est élevée, lorsqu'un jeune ministre a osé nous dire qu'il avait adressé dans les départements douze dépêches télégraphiques, pour enjoindre à ses préfets de rechercher les personnes suspectes d'attachecient au

gouvernement qui n'est plus, de fouiller leurs maisons, de s'assurer de leurs personues et de leurs papiers

Et c'est à ces hommes que nous consentirions à confier et le soin des nécessités présentes et la garde des ressources de l'avenir !

Ils nous demandent, aujourd'hui, de leur accorder un crédit extraordinaire pour les besoins de la sûreté extérieure de l'État ! Je devrais donc examiner leur conduite avec les cabinets étrangers.... Je ne veux pas en ce moment examiner ce que le ministère aurait dû faire ou pour la paix ou pour la guerre ; je ne viens pas me jeter dans la querelle des peuples et des rois ; je ne prétends pas, suivant l'expression de l'orateur qui m'a précédé à cette tribune, faire des Français des chevaliers errants, vengeurs des droits de toutes les nations. On redirait encore que j'appartiens à un parti qui se cache derrière les baïonnettes étrangères. (Interruption: Oui! Oui! C'est vrai!)

M. Berryer. — Quoi ! cela est vrai ! Eh ! qui vous donne le droit de le dire ? Si nous sommes partagés d'opinion, si nous jugeons diversement les besoins du pays, les remèdes à ses maux, les espérances de son avenir, ne sommes-nous pas nés sur cette même terre? Ne parlons-nous pas la même langue que vous? N'est-ce pas le même sang qui coule dans nos veines ? Ah ! ne nous croyez pas moins sensibles que vous à tout ce qui intéresse la dignité et l'honneur de la France 1

Je ne parlerai que des résultats de la conduite de nos ministres dans les affaires extérieures.

Sept mois se sont consumés dans des négociations diplomatiques. Qu'en est-il résulté? Le ministère nous a-t-il assuré la paix? La guerre n'est-elle plus menaçante ? N'est-elle plus inévitable ? Les ministres sont-ils restés fidèles à leur maxime de non-intervention? Ont-ils secondé ou protégé contre d'effroyables malheurs les peuples qui ont proclamé à leur tour les nouveaux principes politiques de la France ? Demandez à la Belgique, demandez à l'Italie : écoutez cette désolante accusation qui s'élève du sein des ruines de Varsovie : Vous nous avez provoqués à l'insurrection, et vous nous laissez périr ! Funestes aux étrangers, funestes à nos concitoyens, impuissants pour la paix, impuissants pour la guerre, ces hommes ont aussi mal gouverné nos affaires au dehors qu'au dedans ; ils ont également compromis et la fortune, et le repos, et l'honneur de la France i.

Dans ces rudes et impétueuses attaques, Berryer se ren

i. Œuvres parlementaires, 1, p. 101 et suiv.

contrait avec tous les adversaires du gouvernement; les républicains prenaient part à ses triompiies et l'applaudissaient à l'envi. Mais quand il affirmait ses principes ot ses regrets, quand il se levait pour défendre la mémoire ou les intérêts de ses princes malheureux, alors la salle entière devenait houleuse, les passions endormies se réveillaient, et Torateur se trouvait vraiment seul en présence du plus ingrat et du plus intoléi'ant des auditoires, un auditoire de vainqueurs. Berryei- parlait aiéanmoins en toutes rencontres. Sa voix puissante dominait les clameurs. Il parlait sans espoir de convaincre; mais, inspiré par sa conscience et son cœur, en même temps qu'excité par les difficultés de sa situation^ il finissait toujours par subjuguer l'assemblée.

Berryer intervint d'abord en faveur des anciens ministres de Charles X. Arrêtés depuis plusieurs semaines, M. de Polignac et ses collègues savaient le sort qui les menaçait. Du fond de leur cachot, ils pouvaient entendre les cris sinistres de la foule demandant leurs têtes; Berryer n'ignorait pas qu'il était dangereux de les défendre. Ses amis essayaient de l'en détourner, et il recevait de ses ennemis des lettres anonymes et remplies de menaces. Il s'empressa quand même d'offrir aux prisonniers l'appui de sa parole et demanda à plaider seul pour tous. Mais M""^ de Polignac, craignant que l'ancienne amitié de Berryer pour les prévenus ne nuisit à leur défense et ne constituât un danger pour l'avocat lui-même, le supplia secrètement de renoncer à sa généreuse entreprise et d'en informer le prince. Ce fut alors que Berryer adressa à M. de Polignac cette lettre où éclate la noble délicatesse de son âme :

« Mon prince,.... je me suis mis très sincèrement à votre disposition, et en m'offrant pour votre défense et celle des anciens ministres du Roi, je n'ai pas eu du tout la pensée de déterminer votre choix; j'ai voulu seulement me montrer

fidèle à mes amitiés, et que tous quatre vous fussiez sûrs que, quels que pussent être les événements, un homme ami était là, qui ne vous manquerait jamais....

« Quant à vous, mon prince, vous n'en devez pas moins demeurer tout à fait libre, et le choix de votre défenseur doit <3tre fait, non au gré de vos affections ou de votre confiance personnelle, mais selon les conseils de la prudence et l'examen approfondi de ce qui importe le plus à votre salut dans la situation terrible où vous êtes jeté....

« Si donc vous pensez que ma présence puisse inquiéter ceux qui doivent vous juger, que mes principes politiques, trop invariables ou trop connus, peuvent affaiblir l'effet de votre défense ou jeter dans le peuple une animosité qui pourrait être funeste, n'hésitez pas, fiez votre cause à un autre organe, et que cette détermination ne vous inspire vis-à-vis •de moi le moindre embarras. Je vous le répète, je suis très franchement à votre discrétion.

a Je n'ai personnellement aucune crainte, et le mot de. ■coaccusé ne m'effarouche pas du tout.... Il ne faut donc pas que dans votre détermination vous ayez le moindre égard au prétendu danger que je pourrais courir.

« Tout ce qui m'est personnel est fixé. Le cours de ma vie politique et du barreau est violemment interrompu, mes intérêts de famille et de fortune personnelle sont brisés. Je ne m'abuse pas; aussi je trouve qu'il n'y a rien de si facile que mon dévouement.

« Un seule chose m'importe, c'est de rester aux yeux de tous conséquent avec moi-même, et sans l'apparence d'un tort ni d'une faiblesse dans ma conduite.... Je ne veux que garder la réputation de mon caractère et de mes sentiments. Elle est à peu près le seul bien qui me reste. »

Le prince de Polignac répondit : « Si je n'avais déjà des

preuves de votre attachement et de votre amitié, le langage sincère, loyal, désintéressé de votre lettre m'en fournirait une bien précieuse pour moi.... L'offre généreuse que vous m'avez faite de votre ministère m'est une preuve que la différence des temps n'amène aucun changement dans. vos sentiments. Vous connaissez les miens pour vous, mon cher Berryer; ils vous sont acquis depuis longtemps, ils ne finiront qu'avec ma vie K »

On sait que l'accusé jugea plus habile de s'adresser à un ancien adversaire et confia sa défense à M. de Martignac^ Berryer se borna donc à combattre devant la Chambre la mise en accusation.

On veut que vous accusiez les anciens ministres de haute trahison ? Envers qui? Envers le roi qui a été précipité du trône ou envers celui que vous venez d'y appeler ? Contre l'ordre de choses que le peuple a détruit ou contre celui que vous venez de créer ? Contre la Charte, dont vous-mêmes avez renversé le principe fondamental, changé le caractère et modifié les dispositions?.... La Charte dit que la personne du roi est inviolable et sacrée, que ses ministres seuls sont responsables. Ces deux principes sont corrélatifs, dépendants l'un de l'autre, inséparables l'un de l'autre.... En déclarant la vacance du trône, en frappant le roi lui-même par la perte de ses droits, en le frappant jusque dans sa postérité, vous avez réputé qu'il avait voulu, commandé, exigé, et vous ne pouvez désormais punir ses ministres de leur obéissance.

Ce n'est pas que je regarde les ministres comme exempts de tout reproche. Ah ! les plaintes trop légitimes qui s'élèvent contre eux n^ sont pas seulement les plaintes de ceux qui demandent qu'on les condamne ! La couronne de l'héritier de tant de rois 1 le caractère d'un prince loyal et humain si douloureusement compromis, livré à de si vives accusations ! la longue paix et l'immense prospérité d'un grand peuple menacées de si désolants désastres ! Oui, ils sont coupables t Mais vous ne pouvez pas vous faire leurs accusateurs, et je ne leur vois plus de juges sur la terre de France -....

Quelques mois plus tard (mars 1831), il fallut donner à la

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