Chateaubriand
D'autre part, la Vendée, toujours fidèle, était en feu. Fidélité bien désintéressée ! car la Restauration n'avait rien fait pour cette héroïque contrée. Tandis que la sœur de Robespierre recevait une pension, les ministres de Louis XVIII laissaient la famille de Gathelineau dans la misère ; pendant que les émigrés de toute sorte se partageaient le milliard d'indemnité, on disputait aux paysans de la guerre royale quelques milliers de francs pour relever leurs chaumières incendiées. Et pourtant, si Charles X, au lieu de fuir, s'était adressé aux Vendéens, ils l'auraient défendu jusqu'à la mort. Longtemps ils l'attendirent et sa retraite les consterna; mais ils ne bougèrent pas, ayant avant tout besoin de paix et de liberté. Alors, au lieu de les calmer, le nouveau régime prit à tâche de les exaspérer. Quarante mille soldats se répandirent dans les fermes du Bocage ; les suspects furent arrêtés, les maisons visitées, les calvaires renversés ; on enleva aux paysans leurs vieux mousquets de la grande guerre ; on fouilla jusque dans les étangs, s'imaginant y trouver des armes cachées. Puis, quand par suite de ces vexations quelques bandes se formèrent pour résister, on les traqua comme des fauves.
Telle était la situation de cette malheureuse province lorsque Berryer arriva à Fontenay, le 28 février 1832. Des assises extraordinaires venaient de se réunir dans cette ville pour juger les Chouans réfractaires. Neuf laboureurs arrachés à leurs chaumières implorèrent le secours de Berryer. Leur crime était d'avoir donné l'hospitalité à quelques insurgés. Un espion, un soldat, faux déserteur, les avait excités, trahis et dénoncés. Berryer parla. « Jamais, dit M. Grétineau-Joly, son éloquence ne fut plus magnifique. » Il convainquit, il subjugua, il attendrit non seulement l'auditoire, mais lestémoins, les jurés et la cour elle-même. Rien ne saurait décrire la reconnaissance de ces pauvres gens sauvés par lui
du bagne ou de Téchafaud. Les manifestations commencées à l'audience continuèrent dans les rues, à Fontenay, à Luçon, partout où Berryer passa. Les paysans se prosternaient à ses genoux, ils embrassaient ses mains et ses habits. Ce jour-là, le grand avocat fut tout-puissant en Vendée. « D'un mot, avoue Grétineau-Joly, il eût pu soulever le Bocage et le conduire tambour battant aux Tuileries. » Ce mot, Berryer ne ledit point. Sans nul doute, le dévouement héroïque des Vendéens, leur foi vivante, l'émurent profondément. Il loua leur courage, il exalta leur fidélité, il compatit à leurs souffrances: « Oui, mes amis, leur disait-il, comptez sur moi, je reviendrai pour vous défendre. » Et comme ils lui demandaient ce qu'il fallait faire : « Avec des braves comme vous, il n'est pas nécessaire de fixer le jour ni l'heure. s> Il dit encore à Charette : « Général, avec un tel pays et de tels hommes, on peut transporter les montagnes ! » Mais voir dans ces quelques paroles émues un appel à la croisade, une excitation à la guerre civile, c'est leur donner une interprétation fausse, c'est ne pas connaître Berryer et commettre à son égard une injustice. Berryer a toujours regardé le soulèvement de la Vendée comme dangereux et inefficace.
Et cependant ce soulèvement était à la veille de se produire. Parmi les royalistes, à côté de la masse des écrasés et des inactifs, à côté du petit groupe des sages, partisans de l'action parlementaire et légale, se forma le groupe de l'action armée. Vaillants officiers, dont la révolution de 1830 avait brisé l'épée, nobles exilés regrettant la patrie, jeunes gens au cœur ardent et enthousiaste, dignes petits-fils des croisés et des frondeurs, aspirant à de chevaleresques aventures, tous se tournèrent vers AP^ la duchesse de Berry, la mère de leur jeune roi, et l'appelèrent pour les commander. « Venez, lui disaient-ils ; chaque jour que vous dérobez à la pa-
trie est un vol que vous faites à l'iiéritage de votre fils, a Et ils lui répétaient la parole de M. Thiers : « Il n'y a rien d'indigne à chouanner dans les bois de la Bretagne, dans les marais et les bruyères de la Vendée » pour faire remonter son fils au trône de ses pères. « En exil, dit M. de Salvandy, roreille est frappée de toutes les plaintes, 1 "âme est saisie de tous les griefs, l'espérance s'éveille à tous les désespoirs. » Cette femme, cette j mère écoutait avec joie les hommes de cœur qui l'appelaient; n'était-elle pas aussi vaillante et aussi intrépide qu'euxmêmes? Mettre son pied d'enfant dans la large trace qu'avait laissée le pied de l'empereur revenant de l'île d'Eibè, soulever les provinces du Midi et de l'Ouest, convoquer à Toulouse ) les États généraux, appeler autour d'elle la glorieuse armée d'Alger, puis conduire son fils à Reims comme autrefois Jeanne d'Arc y conduisit Charles VII, quel beau rêve ! et c'était le sien.
Vainement les esprits sages, les Chateaubriand, les-Berryer, essaient delà retenir. « La Vendée, lui écrit Chateaubriand,, c'est une espèce de camp au repos sous les armes. AdmirabI comme réserve de la légitimité, elle serait insuffisante comm avant-garde et ne prendrait jamais avec succès l'offensive La civilisation a fait trop de progrès pour qu'il éclate un de ces guerres intestines à grands résultats, ressource e' fléau des siècles à la fois plus chrétiens et moins éclairés... L'apathie est grande, l'égoïsme presque général; on se rata tine pour se soustraire au danger, garder ce qu'on a, vivote en paix.... Si, par un souhait, Henri V pouvait être transport aux Tuileries sans dérangement, sans secousse, sans com promettre le plus léger intérêt, nous serions bien près d'un restauration ; mais pour l'avoir, s'il faut seulement ne pas dormir une nuit, les chances diminuent.... Vivez votre jeu nesse, Madame, et dites à vos ennemis ce que votre aïeule
la reine Blanche, disait aux siens pendant la minorité de saint Louis : «■ Point ne me chaut d'attendre ' ! »
Madame s'indigne de ces conseils et n'attend pas. Le 29 avril 1832, un petit navire la jette à la dérobée sur les côtes de Provence. Hélas! première déception ! Marseille, qui deva il donner le signal du soulèvement, Marseille ne bouge. « 11 faut sortir de France, » dit alors Bourmont. Mais Madame a bien dormi parmi les rochers, au bord de la mer. « Messieurs, en Vendée ! s'écrie-t-elle ; je suis en France, je n'en sortirai pas. Dieu et sainte Anne m'aideront ! » Alors elle prend la route de Vendée, déjouant la police par sa seule audace. Elle passe la première nuit chez un républicain : « Vous êtes républicain, Monsieur, dit-elle, mais pour une proscrite il n'y a pas d'opinion ; je suis la duchesse de Berry et je me fie à vous. » « C'est une pensée satisfaisante pour l'honneur et le courage français, dira plus tard Berryer, que depuis cinq ou six mois que M""^ la duchesse de Berry est en France, elle a changé de demeure trois ou quatre fois par semaine, que, dans chacune de ses retraites huit à dix personnes ont connu son secret et que pas une seule n'ait été tentée da le trahir 2. »
Parvenue en Vendée le 15 mai, Madame se déguise en paysan vendéen, prend le nom de Petit-Pierre, parcourt les fermes du Bocage, excitant le zèle de ses partisans, partageant la chaumière et le pain noir des métayers. C'est la nuit qu'elle voyage, à pied, par des chemins détestables et au milieu de mille dangers. Pour commencer, en traversant la Moine par une nuit profonde, elle tombe dans la rivière. Charette plonge et la ramène au bord. « Bah î dit-elle, les Chouans en ont vu bien d'autres. Aujourd'hui l'eau et demain le feu î »