Mémoires (Toutre-tombe, III, p
costume d'un paysan vendéen, loua une voiture et se disposa à rejoindre la duchesse de Berry. Vraiment Madame était bien gardée ; la Vendée veillait sur elle avec amour, et sa police habile et prévoyante pouvait défier celle de M. Thiers '.
« Quel chemin dois-je prendre ? » demanda Berryer à l'homme de confiance qui l'accompagnait jusqu'à la voiture. — « Voyez au bout de la rue cet homme monté sur un cheval gris ; suivez-le à distance et soyez sans inquiétude. » — On partit, on marcha longtemps, on traversa plusieurs hameaux, la nuit vint sans que le guide mystérieux daignât seulement tourner la tête. Berryer commençait à s'inquiéter lorsque lo paysan s'arrêta devant une auberge isolée, attacha son cheval et partit à pied. Berryer fit de même. Ils arrivèrent devant une chaumière : « Voici un monsieur qu'il faut conduire, » dit le guide, puis il disparut. La maîtresse de la maison salua Berryer, lui offrit un siège et continua son travail. Au bout de trois quarts d'heure d'attente, le mari entra : « Voilà un monsieur qu'il faut conduire, » répéta laconiquement la femme. Le Vendéen toisa l'étranger : « Si monsieur veut me montrer ses papiers, dit-il, je verrai bien s'il peut continuer son voyage. » Dès qu'il eut entrevu le nom de Berr3^er, le paysan s'inclina et le conduisit à une demi-lieue de là, au château de la Grange. Le marquis de Goulaine, propriétaire de ce château, un des chefs de l'insurrection projetée,. était absent. A son défaut, M. Benjamin de Goyon reçut Berryer, fit seller des chevaux et tous les deux se mirent en route à travers les bois par une nuit noire. A cent pas de distance, deux cavaliers, l'un en avant, l'autre en arrière, observaient la voie.
Tout à coup un cri strident, pareil à celui de l'orfraie, fit
1. V. Dermoncourt, La Vendée el Madame. La plupart des détails r;ui suivent sont empruntés à cette brochure.
tressaillir Berryer sur sa monture. « Ne craignez rien, lui dit M. de Goyon, c'est notre éclaireur qui demande si la route est libre ; écoutez la réponse. » Et presque aussitôt le même cri sillonna l'espace comme un écho lointain,
e Nous pouvons avancer, continua le gentilhomme. Chaque nuit des patrouilles de soldats parcourent les chemins du Bocage. Mais à la lucarne des chaumières isolées que nous rencontrons çà et là un homme est aux aguets. S'il remarque des culottes rouges il coupe à travers champs et vient nous prévenir. Tenez, un nouveau cri de notre éclaireur est resté sans réponse : il est évident qu'une patrouille visite les environs. » Et les voyageurs, quittant la route, entrèrent dans un sentier creux et plein d'ombre et attendirent. Au bout de quelques instants ils purent entendre le pas lourd et cadencé des soldats qui passaient. Après bien des transes, après avoir traversé des marécages où les chevaux enfonçaient à mi-jambes, Berryer et son compagnon arrivèrent au Meslier, petite maisonnette perdue dans les bois, à une lieue du bourg de Légé. C'est là que résidait alors la régente de France. Quand on eut répondu par le mot d'ordre à une question faite de l'intérieur, une vieille femme ouvrit la porte. Derrière elle se tenait un robuste gars armé d'un de ces longs bâtons ferrés avec le^:iuels les Vendéens de 93 enlevaient les canons républicains. La salle où entrèrent les visiteurs était basse et éclairée par une chandelle de résine ; « Nous désirons voir M. Charles, dit le gentilhomme qu) amenait Berryer. — Il dort, répondit la vieille femme — Eh bien, réveillez-le. » Et ils attendirent en se chauf tant. Dix minutes après on fit monter Berryer par un escaliei grossier, dont les planches vermoulues craquaient sous le? pieds. L'escalier aboutissait à une petite mansarde située ai' premier. Madame était étendue sur un lit en bois blanc, en-
veloppée d'un tartan écossais à carreaux verts et rouges, et la tête couverte d'une coiiïe vendéenne. Quand Berryer entra, deux personnages, MM. de Gharette et de Mesnard, s'entretenaient avec la princesse. Ils assistèrent à la scène étrange et pathétique que nous allons raconter, mais sans prendre la parole.
D'abord Berryer remit à Madame le contre-ordre qu'il avait obtenu du maréchal de Bourmont. Elle en parut vivement contrariée; — c'est à ce délai qu'elle attribua plus tard la ruine de ses desseins. — Puis l'orateur donna lecture de la note du comité :
Le\i personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui ne connaissent ni l'état actuel des choses ni la disposition des partis.
On se trompe quand on croit à la possibilité d'un mouvement dans Paris ; on ne trouverait pas douze cents hommes non mêlés d'agents de police qui pour quelques écus feraient du bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde nationale et une garnison fidèle.
On se trompe sur la Vendée comme on s'est trompé sur le Midi ; cette terre de dévouement et de sacrifices est désolée par une nombreuse armée, aidée de la population des villes, presque toute antilégitimiste. Une levée de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe facile.
Tout en lisant, Berryer voyait la princesse s'agiter, changer de couleur ; son visage exprimait tour à tour la surprise, la douleur et l'indignation. Il continua néanmoins, pressentant l'orage et prêt à le soutenir.
On pense que si la mère de Henri V était en France, elle devrait se hâter d'en sortir après avoir ordonné à tous les chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d'être venue organiser la guerre civile, elle serait venue demander la paix ; elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action de grand courage et d'arrêter l'effusion du sang des Français.
Les sages amis de la légitimité, que l'on n'a jamais prévenus de ce qu'on voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis hasardeux que l'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits que lorsqu'ils étaient accomplis, renvoient la responsabilité de ces faits 51 ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs : ils ne peuvent ni mériter l'honneur ni encourir le blâme dans les chances de l'une ou l'autre fortune.
Quand il eut fini, Madame prit la lettre, puis, remarquant qu'elle n'était point signée, regarda fixement Berryer. « Je ne suis point l'auteur de cette lettre, dit celui-ci; mais le comité de Paris m'a chargé de la remettre à Votre Altesse Royale. » Alors la princesse, ne se contenant plus, s'écria : « Qui ose l'apporter était bien capable de l'écrire ! » Et comme Berryer ne répondait pas : « Retournez, continuât-elle, vers ceux qui vous ont envoyé; dites-leur que la régente de France ne peut faire droit à une demande qui n'a reçu aucune signature. » Mais Berryer se taisait toujours, attendant pour répondre la fm de l'orage. Bientôt Madame se calma : « Mes amis de Paris, dit-elle, dont j'apprécie le dévouement comme le vôtre, monsieur Berryer, ne connaissent pas l'état des choses : ils n'en sont informés que par ceux qui se sont opposés au mouvement. A mon arrivée ici ils m'ont offert argent et vaisseaux pour m'embarquer. Eh bien ! je leur ai répondu : Oui, comme vous avez fait au duc de Bourbon en 1815. Si au lieu de partir il était resté dans le pays, quatre jours après il aurait été à la tête de toute la Vendée, qui alors eût fait de grandes choses, les chefs ne pouvant plus être désunis. Il n'en sera pas ainsi de moi : si je sortais d'ici, il faudrait donc quitter la France ! »
Et la noble femme tremblait d'émotion à cette seule pensée. Alors Berryer parla. Il reprit un à un les arguments puissants des adversaires de l'action armée, les développant avec sa chaleur et son éloquence habituelles. Il montra la
France presque entière indifférente ou hostile à une restauration, l'impossibilité absolue de vaincre avec quelques milliers de paysans héroïques, mais sans armes et mal exercés, les troupes nombreuses et disciplinées du gouvernement. N'était-ce pas d'ailleurs l'opinion de la plupart des chefs du mouvement? Ils avaient compté sur le soulèvement du Midi. Le Midi était demeuré calme. Depuis lors toute chance de réussir avait disparu : ils se disaient prêts à mourir, mais sans espérance.
Mais Madame ne cédait point ; elle tenait tête à Berryer ; elle énumérait avec la plus grande précision ses ressources, elle comptait ses soldats, elle calculait ses chances de victoire. Son plan était d'une simplicité et d'une hardiesse inouïes. Pendant que les soldats de Louis-Philippe dormaient tranquilles, dispersés dans les fermes vendéennes, les paysans a faisaient une Saint-Barthélémy » de leurs uniformes et de leurs fusils. Cette armée équipée et concentrée en quelques heures enlevait sans coup férir Nantes, Angers, et, grossie en chemin des garnisons séduites, marchait sur la capitale. Chaque détail était prévu et devait réussir par son audace même. « Si je cédais, ajoutait la princesse, mes ennemis seraient en droit de traiter d'équipée ma périlleuse entreprise. . . . Notre parti est demeuré sans prestige depuis Rambouillet. Il faut que les épées soient tirées, pour qu'on sache bien que le sang de Henri IV ne s'est pas refroidi dans les veines de ses descendants et que les royalistes sont des hommes de cœur. » Elle terminait en déclarant qu'elle était absolument décidée à en appeler à Dieu de la justice de sa cause.
Alors Berryer revint à la charge ; il trouva de nouveaux motifs, il supplia au nom de la France, qu'une guerre civile allait déchirer sans profit. « D'ailleurs, dit-il, toute guerre étrangère ou civile, en la supposant même couronnée de
succès, ne peut ni soumettre ni rallier les opinions; » il émut Madame pour les malheureux Vendéens, dont la plupart allaient mourir et dont les autres expieraient par des représailles leur fidélité ; il lui parla de son fils, de sa noble cause compromise par un échec certain, tandis que ses adversaires s'en trouveraient affermis. Pendant quatre heures, le duel se prolongea avec des retours d'un intérêt palpitant. Enfin Berryer sembla l'emporter.
« Eh bien ! oui, Berryer, s'écria la princesse, je vais quitter la France : mais je n'y reviendrai pas, faites-y attention ; car je ne veux pas revenir avec les étrangers. Ils n'attendent qu'un instant, vous le savez bien, et, le moment arrivé, ils viendront me demander mon fils, non pas qu'ils s'inquiètent beaucoup plus de lui qu'ils ne s'occupaient de Louis XVIII en 1813, mais ce sera un moyen pour eux d'avoir un parti à Paris. Eh bien ! alors, ils ne l'auront pas, mon fils, ils ne l'auront pour rien au monde : je l'emporterai plutôt dans les montagnes de la Galabre. Voyez-vous, monsieur Berryer, s'il faut qu'il achète le trône de France par la cession d'une province, d'une ville, d'une forteresse, d'une chaumière comme celle dans laquelle je suis, je vous donne ma parole de régente et de mère qu'il ne sera jamais roi! »
Personne plus que Berryer n'était capable de comprendre ces grands sentiments. Il s'inclina devant la princesse pour prendre congé : « Si Madame se décide à partir, dit-il, je l'attendrai à Nantes jusqu'au 2 juin, et ensuite à la Rochelle jusqu'au 8. » Madam.c répondit qu'elle rejoindrait Berryer au domaine du Magasin, où elle se ferait conduire, assise à cheval sur des sacs de blé, avec le meunier Sorin pour guide. De là elle gagnerait Nantes et la Bretagne, où elle s'embarquerait. Puis détachant de son cou un médaillon d'agate contenant des cheveux du duc de Berry, elle l'offrit au grand
— las — orateur en souvenir de sa fidélité. Berryer sortit du Meslier profondément ému, et dit à Charette, qui l'accompagnait au château de la Grange : « Il y a dans la tête et le cœur de cette princesse de quoi faire vingt rois ! »
Au château de. la Grange, Berryer apprit que MM. de Goulaine, de Goyou, du Puyseux et bien d'autres étaient opposés à la prise d'armes. Un chef de paroisse arriva, amenant cinquante jeunes gens au lieu de trois cents hommes qu'il devait fournir. « Voyez-vous, Monsieur, dit-il à Berryer, ils étaient tous prêts à me suivre, mais j'ai vu qu'il n'y avait pas d'espoir. Je me suis dit : comme capitaine de paroisse, l'honneur m'oblige à marcher. J'ai dit ensuite aux jeunes gens : Vous n'avez pas de famille, vous n'avez que votre vie, vous devez la donner; mais pour les pères de famille, ils n'ont qu'à retourner chez eux, je les ferai appeler s'il y a quelque chose d'utile à faire. Pas un seul des jeunes gens ne m'a manqué et vous pouvez compter qu'il en sera de même des autres si nous avons besoin d'eux ; mais j'aurais manqué à mon devoir et à la confiance qu'ils ont en moi si je les eusse sacrifiés quand il n'y avait pas d'espérance ^ »
Berryer et Charette attendirent longtemps au lieu convenu. Madame ne vint pas. Qu'était-il donc arrivé? Tout semblait possible dans ce pays sillonné de troupes. Chaque instant de retard augmentait leurs angoisses. Enfin le meunier Sorin parut seul et remit à Charette la lettre suivante :
a Meslier, le 23 mai.
« Mon cher Charette, je reste parmi vous: j'écris à Berryer ma détermination. L'autre lettre est pour le maréchal. Je lui donne ordre de se rendre immédiatement auprès de moi.