‹ BerryerChapitre 62 sur 211 · M. de Janzé, Souvenirs, p · texte numérisé non relu

M. de Janzé, Souvenirs, p

Il avait adressé un rapport au ministre de la justice en date du 4 juin. Dans ce rapport, ce singulier magistii': affirmait avoir interrogé Berryer, qu'il voyait aujourd'hui 11 juin pour le première fois ; il transmettait même les réponses précises de l'accusé, rapportait ses révélations et ses aveux. En réalité, ayant eu l'occasion d'entretenir M. deGranville, un ami d'enfance de l'orateur royaliste, il s'était permis, par une audacieuse supposition de personnes, de donner les paroles de l'un comme étant celles de l'autre. — En terminant ses aveux, il priait humblement Berryer de vouloir bien confirmer l'exactitude de son rapport et reconnaître que l'interrogatoire supposé avait réellement eu lieu. — « D'abord, Monsieur, repartit Berryer, veuillez être assez bon pour me donner connaissance de ce rapport; nous verrons ensuite. » — Le procureur trouva la demande toute naturelle et promit de communiquer la copie. Mais il se garda bien de le faire, d'autant que les propos de M. de Granville, attribués à Berryer, ou n'avaient pas été tenus ou étaient rapportés très infidèlement. M. de Granville le déclara formellement dans la suite.

Ce fut pourtant ce fameux rapport qui amena les perquisitions faites chez Berryer et son incarcération. Bien plus, comme le procureur y affirmait que dans ses réponses le prévenu avait dénoncé et chargé ses amis de Paris, les journaux de police s'empressèrent d'exploiter cette calomnie, et MM. de Chateaubriand, de Fitz- James et Hyde de Neuville furent, eux aussi, appréhendés et jetés en prison.

M. de Chateaubriand a raconté avec beaucoup d'humour son arrestation au milieu de la nuit du 20 juin, et comment, enfermé dans une loge de voleur à la préfecture de police, l'idée lui vint, pour se distraire, de faire des vers latins. € Mais voilà que la quantité d'un mot m'embarrassa ; vite je

saute en bas de la table où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours frapper de grands coups de poing dans la porte. Les cavernes d'alentour en retentirent ; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes ; il ouvre mon guichet et je lui crie comme aurait fait Santeuil : € Un Gradus! un Gradus! » Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient mis volontiers les poucettes; je m'expliquai ; je donnai de l'argent pour acheter le livre et on alla demander un Gradus à la police étonnée. »

La visite du juge d'instruction n'est pas moins piquante. € M. Desmortiers entra donc dans ma petite chambre ; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un visage contracté et violent.

Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, Et suis huissier à Verge en dépit de l'envie.

€ M. Desmortiers était naguère de la Congrégation, grand communiant, grand légitimiste, grand partisan des ordonnances et devenu forcené juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse de l'ancien régime.... et il me lut d'une voix bénigne les petites accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait couper le cou : après quoi il passa aux interrogations.

ï Je déclarai de nouveau que ne reconnaissant point l'ordre politique existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien...., que je serais du reste toujours charmé d'avoir l'honneur de recevoir M. Desmortiers.... Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais appris les fureurs...., m'abordait d'un air confit, me disant : « Vous ne voulez donc pas me dire votre illustre nom * ? »

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