‹ BerryerChapitre 64 sur 211 · Mérr"y:-cs â'citre-tombe, t. III, p. 300t · texte numérisé non relu

Mérr"y:-cs â'citre-tombe, t. III, p. 300t

protestation , fut renvoyé devant la cour d'assises de Loir-et- Cher. Conduit à Blois le 27 septembre et écroué à la prison de cette ville, Berryer y resta jusqu'au 16 octobre, jour de sa comparution et de sa délivrance.

Il était accusé de complicité dans l'attentat consommé en Vendée pour détruire le gouvernement, d'avoir enrôlé ou tenté d'enrôler des soldats sans autorisation du pouvoir légitime. Le second chef d'accusation n'était pas mieux fondé que le premier. Un misérable aventurier, le sieur Tournier, soi-disant ex-lieutenant-colonel des volontaires de la Charte, déposa, au cours de l'instruction, avoir reçu de Berryer deux brevets de colonel, signés Caroline de Berry, et cinq cents francs pour enrôler à Paris des soldats légitimistes. Berryer répondit que l'individu en question s'était en effet présenté à son cabinet pour lui faire des propositions d'embauchage, mais qu'il l'avait mis à la porte comme agent provocateur. La signature de Madame au bas des brevets fut d'ailleurs reconnue fausse, et l'aventurier n'osa paraître à l'audience pour soutenir ses dépositions incohérentes et mensongères.

Quand Berryer entra dans la salle d'audience, précédé d'un piquet de gendarmes, l'assemblée entière, jurés, avocats et spectateurs, se leva spontanément; et quand il s'assit au banc des accusés, M" Maigreau, bâtonnier du barreau de Blois, et une foule d'avocats en robe prirent place à ses côtés. Le président des assises, M. Bergevin, les invita à se retirer : « Le banc des accusés, répliqua l'un d'eux, M* Vallon, est si honoré aujourd'hui que nous avons cru nous honorer nousmêmes en y prenant place. » Et la salle entière souligna de ses applaudissements les paroles de l'avocat.

L'interrogatoire commença. Le président ayant demandé à Berryer de faire connaître les motifs qui l'avaient déterminé à voir M™ la duchesse de Berry, il répondit :

J'ai expliqué ces motifs dans mes précédents interrogatoires, et je suis prêt à les redire : ce sera d'ailleurs un objet de discussion. Je répéterai seulement à MM. les jurés que dévoué fermement à une opinion politique à laquelle je crois attaché le bien de mon pays, je me suis consacré tout entier à la servir par les voies et les moyens légaux, qui sont seuls salutaires. Au milieu des malheurs publics, au milieu des souffrances, des inquiétudes de la population, en présence des périls que nous prépare la politique du gouvernement à l'extérieur, c'était un événement considérable que la présence de Son Altesse Royale dans l'Ouest. Je crus important de présenter à Madame le tableau fidèle de la situation des affaires duroyaume,de lui développer mes pensées et mes vues dans l'intérêt de l'honneur, de la prospérité et des libertés de la France. J'eus l'orgueil de croire que ma voix devait être écoutée avec quelque confiance; je me sentais fortifié dans mes convictions par l'assentiment de mes honorables amis. Dire avec franchise toutes mes pensées, tels furent le motif et le but de mon voyage.

M. le président. — Pouvez-vous déclarer quel a été le sommaire de la conversation que vous avez eue avec Mme la duchesse de Berry?

M. Berryer. — Je puis vous assurer, Messieurs, qu'il m'a fallu, depuis les premiers interrogatoires et dans tout le cours de ce procès que je puis appeler odieux, beaucoup de force, de coui'age et de résignation, pour comprendre que je devais avoir foi dans la justice do mon pays et pour être convaincu que le jour des explications arriverait. Vous me trouvez donc fort désireux d'expliquer complètement tout ce qui m'est personnel ; mais je ne peux aller au delà. Je ne dois aucun compte de ce que Son Altesse Royale m'a pu dire. Il ne m'appartient pas d'en parler sans son aveu. Gomment pourrais-je rapporter une telle conversation? Voudrait-on me contraindre à m'accuser moimême? Ou bien, pour me défendre, consentirais-je à me montrer en opposition, qui ? moi ! de systèmes, d'idées, de volonté avec une personne dont les malheurs, le courage, la grandeur, sont tels que les malheurs, le courage et la grandeur de M^e la duchesse de Berry ! C'est ce que je ne puis, ce que je ne veux pas faire. Quelque péril qu'il y ait pour moi, je ne dirai pas ce qui s'est passé dans cet entretien.

L'accusé est fortement ému, ajoute le compte rendu de la cour, ses j'eux sont humides de larmes.

Le président avait grand'peine à comprimer les applaudissements de l'assistance. L'agitation fut au comble lorsque Berryer flétrit le rapport du procureur de Nantes, « une des

monstruosités les plus grandes, un des crimes les plus

graves que jamais débats judiciaires aient signalés. » Quand

l'interrogatoire eut pris fin, l'avocat général, M. Vilnot, se

leva au milieu d'un profond silence.

Messieurs les jurés, dit-il, en acceptant la mission de venir accuser devant vous un député de la France, l'un des membres les plus distingués du barreau, un homme placé dans une haute position sociale, protégé par l'intérêt qui s'attache natui'ellement à un grand talent, en acceptant cette mission, nous avons moins consulté nos forces qu'obéi au sentiment du droit, à l'amour du bien public. L'accusation nous présentait M. Berryer comme complice des ennemis qui conspirent contre la liberté et le gouvernement. Notre zélé n'a pu nous faire oublier le devoir qu'imposent aux magistrats la conscience et l'honneur; c'est un de ces devoirs sacrés que nous venons remplir en ce moment devant vous, en déclarant que nous ne pouvons pas soutenir l'accusation. {Longs applaudissements.) Pas d'applaudissements, Messieurs! Qui fait son devoir n'en demande pas!....

D'une voix tremblante d'émotion, Berryer parla à son tour :

Messieurs les jurés, dit-il, dès que je suis arrivé dans ce pays, je me suis senti dans une sphère nouvelle; au lieu des machinations et des mensonges que je rencontrais sans cesse multipliés sous mes pas, j'ai trouvé dans le premier magistrat de cette ville un homme loyal, sincère, ami de ses devoirs. Je me suis senti protégé, moins encore par ces marques d'affection qui m'ont entouré depuis mon arrivée ici, que par l'amour de la justice développé dans une Ame grande et noble. A cette audience je vois un magistrat, chargé du ministère le plus sévère, mais aussi le plus nécessaire à la société, comprendre ses devoirs dans toute leur étendue. Il ne me suffit pas à moi de sortir de cette enceinte avec un verdict d'acquittement, j'aurais besoin d'une justification complète. Peut-être devrais-je accuser à mon tour, peut-être faudrait-il que mes amis appelés à parler en mon nom vous fissent connaître les principes de ma vie. Mais je cède à l'impression qui vous anime, vos consciences françaises m'ont compris, et je ne veux pas retarder le moment où votre décision va confirmer ce qui vient de se passer dans cette enceinte.

A l'unanimité, le jury prononça l'acquittement du prévenu. Des bravos enthousiastes éclatèrent dans la salle, et la ville

de Blois, sans distinction de parti, fit au grand orateur une véritable ovation. Berryer partit aussitôt pour la Suisse; quatre mois d'une captivité douloureuse avaient altéré sa santé ; mais l'épreuve l'avait grandi aux yeux de ses amis aussi bien qu'à ses propres yeux. Les royalistes reconnaissmts firent frapper une médaille à son effigie avec cet exergue : Défense des droits légitimes et des franchises aationales, d83S. — Quant à lui, il emportait dans son cœur cette profonde satisfaction du croyant qui a souffert pour une noble cause.

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