M de Janzé, Souvenirs, p
ment Louis-Philippe ; les princes sont aussi incommodes en prison qu'en liberté. » Mais les ministres eurent peur de l'opinion. Pendant que les légitimistes réclamaient à grands cris l'élargissement de la princesse et s'offraient pour elle en otage, la presse démocratique demandait que « la femme Berry » fût traduite en cour d'assises conformément aux lois. Rien n'effrayait le gouvernement comme l'idée de ce procès. L'issue, acquittement ou condamnation, lui paraissait à tous égards également pleine de dangers. Retenir la princesse à Blaye aussi longtemps qu'il leur semblerait nécessaire, tel était le désir des ministres. Dans leur embarras, ils s'adressèrent à la Chambre. D'ailleurs, une foule de pétitions en sens divers, les unes demandant l'application des lois, les autres la délivrance de Madame, encombraient les bureaux. On les soumit à l'examen d'une commission qui conclut à l'ordre du jour pur et simple, c'est-à-dire à la liberté laissée au gouvernement d'agir comme il l'entendrait sous sa responsabilité.
Les débats s'ouvrirent le 5 janvier ; la Chambre était houleuse et divisée. Avec un réel talent, le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, soutint que la princesse était en dehors du droit commun et fit ressortir les dangers d'une mise en jugement. « Vous avez vu, s'écria-t-il, le jugement des ministres, vous avez vu pendant dix jours la ville de Paris tout entière sous les armes, la capitale du royaume do..s l'attitude et l'anxiété d'une ville de guerre qui a subi un assaut ! Eh bien ! vous n'avez rien vu. Vous avez vu les troubles du mois de juin ! Eh bien ! vous n'avez rien vu. »
Alors Berryer monta à la tribune. Il se proposait d'abord de combattre l'ordre du jour pur et simple et de réclamer la mise en jugement; et la Chambre attendait un véhément discours dans ce sens. Grande fut donc la surprise des minis-
très d'entendre Berryer soutenir leur opinion. Au fond, il ne la défendait que pour la faire rejeter et prenait le parti des ministres afin de les compromettre. Il dit que le gouvernement avait raison de ne point vouloir mettre en jugement la duchesse de Berry. Madame, en effet, se trouve dans une sphère où ne saurait l'atteindre le glaive delà loi commune. Elle est la mère d'un roi légitime; ni elle ni son fils, pour lequel elle a combattu, ne sont obligés à la soumission envers un prince que l'insurrection seule a placé sur le trône. « Trouvez donc douze jurés qui déclarent dans une cour d'assises que la duchesse de Berry a été rebelle envers le gouvernement dont Louis-Philippe est le chef! » Elle ne s'est point mise en état de révolte, mais en état de guerre. Deux puissances, deux principes ont lutté l'un contre l'autre, celui du droit royal et celui de la Révolution. Madame est prisonnière de guerre. Il y a à statuer sur une défaite, non sur un délit. Ce n'est point une affaire qui relève de la justice ; c'est au pouvoir exécutif à voir ce qu'il peut oser '.
Le ministère comprit qu'il était perdu s'il ne détruisait pas l'effet de ce discours, et M. Thiers s'élança à la tribune : tf. Je viens, dit-il, appuyer l'ordre du jour et contre ceux qui l'ont combattu et contre le dernier orateur, qui l'a si habih ment compromis en le défendant. » {Rire général d'approba^ tion.) Il l'emporta enfin après un grand effort oratoire, après avoir lait un tableau sinistre des conséquences du procès e^ montré le gouvernement contraint d'échelonner cent mille hommes sur la route deBlaye à Paris. Les légitimistes, prenant acte de ces déclarations, appelèrent cette séance U séance aux aveux. « Notre princesse est donc bien redoutable, dirent-ils; vous avouez que vous avez peur d'elle, peurj
d'une femme, peur d'une prisonnière, peur d'un procès, peur de la justice, peur de la vérité, peur du droit. »
En refusant de donner des juges à la duchesse de Berry, la Chambre enlevait à Berryer l'occasion d'un nouveau triomphe. Désigné concurremment avec Chateaubriand pour défendre Madame, Berryer avait récité sa plaidoirie devant le comité royaliste. Et tel fut son succès qu'après l'avoir entendu, Chateaubriand « refusa net de prendre la parole, disant avec une vive émotion qu'il ne voyait pas un mot à y ajouter ^. »
Pourtant, le discours de Chateaubriand devait être bien éloquent, si l'on en juge par le Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry, qui parut à la fm de décembre 1832. Les ministres lui avaient refusé l'autorisation de se rendre auprès de la duchesse; il répondit à leur refus par cette brochure, qui eut un immense succès. Elle se terminait ainsi :
Illustre captive de Blaj'e, Madame ! que votre héroïque présence sur une terre qui se connaît en héroïsme amène la France à vous répéter ce que mon indépendance politique m'a acquis le droit de vous dire : Madame, votre fils est mon roi! Si la Providence m'inflige encore quelques heures, verrai-je vos triomphes après avoir eu l'honneur d'embrasser vos adversités? Recevrai-je ce loyer de ma foi? Au moment où vous reviendriez heureuse, j'irais avec joie achever dans la retraite des jours commencés dans l'exil. Hélas ! je me désole de ne pouvoir rien pour vos présentes destinées ! Mes paroles se perdent inutilement autour des murs de votre prison ; le bruit des vents, des flots et des hommes au pied de la forteresse solitaire ne laissera pas même monter jusqu'à vous ces derniers accents d'une voix fidèle.
A cette éloquente parole la France royaliste s'émeut. Du nord et du midi les adresses et les députations arrivent au grand écrivain. Le 4 janvier, quinze cents jeunes gens