M. Jaubert, Souvenirs, p
■des écoles traversent Paris, au grand émoi de la police, et viennent féliciter l'auteur de la brochure. « L'avenir vous appartient. Messieurs, leur dit-il, vous verrez des jours meilleurs que ceux que j'ai vus ; mais tout homme du passé que je suis, j'ai du moins la certitude que parlant à la jeunesse française de gloire, de liberté et d'honneur, je me sers ■d'une langue qui ne vieillira jamais dans notre patrie. » Et •sur la proposition du fils de Berryer, les étudiants offrent à •Chateaubriand une médaille d'or avec ces mots à l'exergue : et Madame, votre fils est mon roi! » Ces paroles deviennent •d'ailleurs comme le mot d'ordre du parti ; on les grave sur les colliers et sur les bagues, et les journaux les prennent pour épigraphe.
Mais le gouvernement perd patience et assigne en cour d'assises non seulement Chateaubriand, mais les journaux qui ont publié des extraits de sa brochure, ainsi que M. Thomas pour avoir pris la parole dans la manifestation du 4 janvier. L'audience est fixée au 27 février 1833. Berryer doit défendre les journaux poursuivis et par occasion Chateaubriand. Dans l'intervalle éclate comme un coup de foudre la nouvelle du mariage secret de la duciiesse de Berry. Profondément découragé comme tout son parti, le grand écrivain déclare qu'il ne paraîtra pas à l'audience. « Voulezvous que je me montre, dit-il, pour m'enlendre appeler le Georges Dandin de la légitimité ? » C'est pourquoi Berryer ne prépare point sa plaidoirie. A la dernière heure pourtant Chateaubriand se ravise. S'il fait défaut, on dira que les royalistes rougissent de la princesse dont ils célébraient tant l'héroïsme. C'est impossible :-il ne l'abandonnera point dans son infortune. « Mais vous serez embarrassé avec votre phrase : Madame, votre fils est mon roi ! — Je la crieraplus haut encore. »
Berryer est informé de cette décision la veille de l'audience, à cinq heures du soir. Que faire ? Son plaidoyer n'est pas même ébauché, le temps est court, la fatigue est grande et l'inspiration manque absolument. Pour se remettre, Berryer se rend à l'Opéra, oîi l'on donne Othello. Sous l'influence de cette délicieuse musique les idées naissent d'elles-mêmes, s'harmonisent et se coordonnent. Quand Berryer sort, le plaidoyer est achevé dans son esprit, et Rossini a inspiré à son ami, selon l'expression de M. de Champagny, « une des plus belles harangues politiques dont le barreau ait gardé le souvenir 1. »
Les débats s'ouvrirent le lendemain et furent présidés par M. Séguier. « Je me rendis, raconte Chateaubriand, dans la salle même où jadis était installé le tribunal révolutionnaire, où Marie- Antoinette avait comparu, où mon frère avait été condamné 2. » Cette salle était trop petite pour contenir la foule d'élite qui se pressait, s'écrasait sur les gradins. Pour entrer, M. de Falloux rapporte qu'il dut se déguiser en avocat. Berryer parla. Il faudrait citer tout entière cette improvisation vibrante, si chaude, si vivante, qu'on tressaille encore en la lisant, bien que soixante années aient dû la refroidir et qu'elle soit arrivée jusqu'à nous par le compte rendu des journaux. Si vraiment, comme on l'a dit, Berryer, sous l'action intense de son puissant regard et de sa parole, fascinait, magnétisait parfois les jurés placés devant lui au point que plusieurs se troublaient jusqu'à la défaillance, ce dut être ce jour-là.
Il commença par rappeler simplement les faits.
Ce ne sont point les prévenus seuls qu'on veut atteindre, dit-il, c'est la Restauration, c'est tout un parti. On vous l'a représenté