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Mémoires d'outre-tombe, III, p

comme dominé par un sentiment de vénération, par une espèce d'idolâtrie qui exclut toute indépendance de la pensée....

La Restauration ! mais il n'y a pas une de vos libertés, une de vos prérogatives que vous ne lui deviez. Oui, ce sont les actes de la Restauration sans cesse calomniés par vous qui nous soutiennent et nous protègent contre les excès de chaque jour {Bravo ! Bravo!)

Quant aux personnes, certes, nous savons les respecter. Nous savons que si de leur côté on compte des faiblesses , de leur côté du moins on ne compte pas des crimes. {Bravos x>i"olongés.)

) Après ce début, l'orateur présente ses clients et fait de Chateaubriand ce magnifique éloge :

Le premier est un homme qu'on accuse de méconnaître le caractère national et dont le nom a grandi, est devenu gigantesque, parce que les sympathies nationales ont vibré à tous les accents de sa voix. [Approbation marquée dans Tat^d/toiVe.) Cet homme, après les événements de 1830, semblait avoir déposé son épée et sa plume; il semblait avoir renoncé à aider son pays de sa parole et de sa longue expérience ; il avait vu bien des révolutions, et sous leur règne il s'était toujours montré le même.

Sous la Terreur il osa faire entendre un cri de liberté ; plus tard, voyant l'anarchie des intelligences excéder peut-être l'anarchie des choses, il fit paraître le Génie du christianis7ne, et quelles furent les dernières lignes de ce mémorable ouvrage ? « Le christianisme a aboli l'esclavage et rendu la liberté au monde. »

Rentré en France sous l'Empire et se trouvant en présence d'un pouvoir formidable, il fut toujours indépendant, toujours ami de la liberté! Lorsque Napoléon voulut ajouter le prestige de l'épouvante au prestige de la valeur, lorsque retentit l'explosion nocturne de Vincennes, M. de Chateaubriand quitta les fonctions qu'il exerçait ; seul alors il montra de l'indépendance i....

Les événements marchaient rapidement. Les Bourbons étaient à Gand; l'Europe, nous le savons aujourd'hui, ne songeait pas à protéger la maison de Bourbon ; elle ne voulait que briser le glaive du grand capitaine qui l'avait troublée pendant près de vingt ans; la France allait être vaincue ; on sentait qu'elle ne pouvait plus résister et que cette noble favorite de la victoire allait succomber à son tour. Voici ce qu'à ce moment M. de Chateaubriand disait à Louis XVIII au sein de son conseil : « Sire, si Votre Majesté ne voulait pas main-

1. M. de Chateaubriand venait d'être nommé ministre de France en Suisse.

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tenir avant tout les libertés de la France, nous pourrions mourir à ses pieds comme sujets, mais nous ne serions plus les conseillers et les ministres de la royauté. »

Ainsi, M. de Chateaubriand a été indépendant en présence du pouvoir, objet de ses affections, comme il l'a été devant un pouvoir injuste et tyrannique; et c'est cet homme qu'on accuse, lui qu'ont éclairé tant d'événements divers, lui que quarante années péniblement et noblement parcourues ont enrichi de tant d'expérience et de tant de lumière. Et l'on s'étonne qu'une révolution accomplie en quelques heures, à la suite d'événements qui peut-être ne l'appelaient pas, n'ait pas tout d'un coup changé ses con\ictions, bouleversé son expérience ! Et parce que cette révolution s'est opérée, il se trouve que M. de Chateaubriand n'a plus ni son esprit éclairé ni son amour pour le bien public; il faut qu'il renonce à ses croyances; il faut qu'il cesse d'avoir confiance dans des principes et dans des opinions qui pendant tant de siècles ont fait la gloire de la France! [Mouvement.) Ne vous étonnez pas que cet homme ne cède point à votre conviction d'un jour ou d'une heure. Il vous sera plus aisé de la modifier pour vous-mêmes que de la lui imposer et de le faire mentir ainsi à ce qui a été la loi de toute sa vie.

Il défend ensuite les prévenus au nom de la liberté.

....Nous vous sommons de déclarer, au nom du pays et des convictions les plus opposées, s'il est ^Tai qu'en France, aujourd'hui, une opinion ait le droit de condamner une opinion; nous vous sommons de déclarer si quelque loi a fait disparaître le droit constitutionnel qui appartient à chacun de proposer son opinion et de tâcher de la faire accueillir ; nous vous sommons de déclarer s'il y a des droits dynastiques qui fassent obstacle à l'exercice de ce droit constitutionnel.

Dans le cas où vous nous condamneriez, il serait évident que le gouvernement né de juillet sape lui-même ses propres bases ; si vous nous condamnez, la France est, cela sera démontré, sous la tyrannique oppression d'un parti; les opinions ne sont pas en présence, tout est fausseté, tout est mensonge, tout est trahison. {Applaudissements prolongés.)

Réfutant les données de M. Persil, procureur général, il s en joue d'abord avec aisance et les met en pièces en quelques mots ironiques.

"Voici l'argumentation de greffe de ■M. le procureur (on rit) : le dis-

cours de M. Thomas a été prononcé dans un lieu public, car une foule considérable avait accompagné M. Thomas chez M. de Chateaubriand; la maison de celui-ci était ouverte à tout le monde à ce moment; c'était inévitablement un lieu public... La maison de M. de Chateaubriand n'était point un lieu public ; quelque jurande qu'elle fût, elle ne pourrait jamais contenir tous ceux qui s'intéressent à sa gloire et partagent ses sympathies : plus heureux que ce sage qui trouvait sa maison toujoui's trop grande pour le nombre de ses amis. (Applaudissements.)

Messieurs, si les magnifiques promesses de liberté qui nous ont été faites depuis juillet pouvaient suppléer aux libertés elles-mêmes, nous aurions sujet de nous tenir pour satisfaits du discours de M. le procurer général. En effet, il nous dit : Toujours le peuple a le droit de se donner un gouvernement ; mais dans l'intérêt du gouvernement actuel que le peuple s'est donné en juillet, nous ferons des procès à tous ceux qui se permettront d'apercevoir dans l'avenir quelque chose de meilleur que ce qui est. M. le procureur général a dit encore : Nous respectons toutes les opinions, mais à condition qu'elles seront toujours muettes. (On rit.)

Il a dit encore : La liberté de la presse nous est chère ; nous la protégeons. Il ne faut pas que l'on s'effraie du nombre centuplé des procès faits à la presse depuis deux ans; il ne faut pas que l'on s'effraie si au lieu de cinq ou six procès que la tyrannique Restauration faisait par an à la presse, il en est fait trois ou quatre cents aujourd'hui. Nous voulons toujours et plus que jamais la liberté de la presse; c'est pourquoi vous allez. Messieurs les jurés, condamner aujourd'hui les huit prévenus que nous vous déférons, et vous les condamnerez, non pour une opinion dangereuse émise dans des termes imprudents, mais pour un fait simplement et fidèlement rapporté.

Berryer termine ainsi :

Je m'en rapporte à vous, parce que vous êtes des hommes de b Dnne foi, libres de toute influence. Je m'en rapporte à vous, parce que vous êtes peuple; et cela me rappelle un fait que sans doute vous n'avez pas oublié : en juillet 1830, quand la sédition bouleversait la capitale, quand un peuple furieux hurlait dans la rue, un homme fut rencontré et reconnu : les cris de Vive Chateaubriand ! s'élevèrent aussitôt, et M. de Chateaubriand fut porté presque en triomphe. Les hommes qui l'entouraient criaient avec énergie : Vive la Charte 1 vive la liberté I — Vive la liberté! répliquait M. de Chateaubriand, mais aussi Vive le Roi! On le porta ainsi jusqu'au palais du Luxembourg, comme

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pour lui dire : Asseyez-vous sur votre chaise curule, pair de France, faites entendre la voix de la liberté. Ce qu'il a dit en 1830 au milieu du peuple, il a cru pouvoir le rappeler dans sa brochure, il croit pouvoir le rappeler devant vous. Vous êtes Français, vous êtes peuple, vous acquitterez Chateaubriand i 1

Alors, dit le compte rendu, des applaudissements unanimes éclatèrent et se prolongèrent plusieurs minutes, pendant lesquelles le président faisait de vains efforts pour rétablir le silence. Le malheureux procureur ayant dans sa réplique à Berryer prononcé ces paroles : « Vous venez faire ici de la popularité; mais vous vous garderiez bien de vous montrer au peuple, car il vous mettrait en morceaux, » « Berryer se leva lentement, raconte M. de Falloux, comme un homme qui veut refouler et dominer sa nremière émotion, fixa sur M. Persil un regard encore plus douloureux qu'indigné, et, de cet accent qu'on ne peut ni oublier ni traduire, répondit :

L'ai-je bien entendu? Quoi! Je suis dans le palais de saint Louis, qu'on appelait le grand justicier de son royame. Nous avons, prétendez-vous, marché de siècle en siècle vers la justice et la liberté, et aujourd'hui, quand des hommes de conviction et d'honneur sont devant vous, fous, magistrat, vous vous Ic^^ez et vous leur dites : Descendez dans la rue, il y a là des meurtriers pour vous répondre !

A ces paroles, rien ne put contenir l'enthousiasme. Il fut à son comble quand le président annonça l'acquittement de tous les prévenus. La foule se pressait autour de Berryer et de Chateaubriand. Ce dernier dut se cramponner au bras de ^I. de Falloux pour n'être pas renversé, or Je n'aime pas le train ! répétait-il, je n'aime pas le train î menez-moi vite à ma voiture ! » Mais sur le perron les acclamations redoublèrent. « Vive Chateaubriand î Vive la liberté de la presse ! » On voulait dételer ses chevaux et s'atteler à la voiture. « N'en

faites rien, suppliait-il, c'est très loin! c'est très loin! c'est impossible ! » Enfin le cocher parvint à se dégager et partit au galop. Quant à M. de Falloux, il avait la tête et le cœur si remplis de ce qu'il venait d'entendre qu'il s'en allait à travers les rues avec sa robe empruntée d'avocat, emportant sous son bras le grand portefeuille de Chateaubriand ^

De Falloux, Mémoires d'un roj/aliste, I, p. GO.

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