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CHAPITRE XI

Berryer demeura député de la Haute-Loire jusqu'en 1834. Une ordonnance royale du 15 mai de cette même année prononça la dissolution de la Chambre, et Berr3^er fut élu le 21 juin dans quatre collèges, à Marseille, à Toulouse, à Toulon et à Yssingeaux. Lorsque la Chambre eut annulé l'élection d'Yssingeaux, il opta pour Marseille; et depuis lors il a toujours représenté cette ville dans les assemblées législatives. Au commencement de juillet le nouveau député fit un voyage dans le Midi. Le roi y vint lui-même quelques semaines après. Lequel des deux reçut l'accueil le plus enthousiaste? on ne saurait trop le dire. Dans chaque ville traversée par le grand orateur, c'étaient des manifestations triomphales. Le comique y trouvait aussi sa place. Qu'on nous pardonne de citer deux épisodes bien caractéristiques.

Le premier nous est raconté avec beaucoup d'humour par M. de Pontmartin dans ses Mémoires. Berryer était attendu à Avignon. On avait appris qu'il devait descendre le Rhône par le paquebot. L'idée vint au baron de M.... d'aller au-devant du bateau et de l'accoster, de voir Berryer et de l'inviter, au moment du débarquement, à monter dans une voiture qui se

Irouverait là par hasard. Quel honneur de traverser toute la ville dans le même véhicule que le grand homme ! M. de Pontmartin et plusieurs jeunes royalistes accompagnèrent M. de M....

a A l'heure dite, nous arrivons sur la rive du fleuve qui, malgré la saison thermidorienne, coulait à pleins bords. On aperçoit dans le lointain la colonne de fumée. Nous voilà en plein Rhône, entassés sur un petit bateau.... Tant que nous n'eûmes qu'à faire force de rames tout alla bien. Mais dès que nous fûmes entrés dans le sillage du paquebot, quelle danse, mes enfants, quelle danse ! Les eaux rapides du Rhône étaient devenues des vagues en courroux sur lesquelles notre frêle embarcation était secouée comme une coquille de noix.... Les deux patrons furent violemment jetés dans le fleuve.... le baron renversé sur le dos au fond du bateau; nous, mieux partagés, nous subîmes une double aspersion, torrent d'ondes écumantes et torrent d'injures de la part de l'équipage du paquebot qui nous croyait fous.... Enfin on nous jeta des cordes, après avoir fait arrêter le bateau à vapeur contre tous les règlements. On nous hissa tant bien que mal sur le pont. Une fois en sûreté, nous eûmes à essuyer, non pas nos redingotes qui ruisselaient, mais une nouvelle bordée d'injures.... Par bonheur, le thermomètre marquait 32 degrés et montait encore. Le soleil produisit sur nos vêtements le même effet que sur ceux de Quentin Durward •^près son bain dans la Loire....

« Berryer ignorait que tout ce tapage se fût produit en son honneur.... Le baron s'approcha et nous présenta.... Quand il l'invita à prendre place dans sa voiture qui nous attendait sur le quai du Rhône, Berryer accepta sans hésiter, avec force remerciements.... Nous débarquâmes un peu avant trois heures. Une population immense, enthousiaste, fana-

tique, affolée (et un peu bête), se pressait sur le quai et dans les rues environnantes en s'égosillant à crier : « Vive Berryer!.... » Le baron de M...., ne voyant pas au premier abord son cocher et sa voiture, fit quelques pas pour la chercher. Quand il revint, plus de Berryer! Certaine calèche jaune, avec armoiries et manteau de pair, bien connue à Avignon, emportait le grand homme au milieu des acclamations populaires '. »

Après Avignon, Marseille, c'est-à-dire l'enthousiasme redoublé et porté à son comble. Ici, nous avons pour guide, non pius M. de Pontmartin, mais M. J. Autran, l'auteur des Poèmes de la mer, devenu plus tard membre de l'Académie française. Il nous décrit les grands préparatifs faits pour recevoir Berryer. « Berryer, cet illustre Berryer, dont tous les partis sont unanimes à honorer l'éloquence et le caractère, arrive dans deux ou trois jours à Marseille, et les républicains s'unissent aux légitimistes pour fêter sa venue. II y aura des discours, cela va sans dire, puis un banquet suivi de toasts plus ou moins nombreux. » Le poète a luimême promis de réciter quelques strophes de circonstance, et il est tout ému à la pensée de « parler devant Berryer, ce prince de la parole. » Enfin « l'orateur arriva, nous dit-il, et Marseille lui fit une de ces réceptions où éclate toute la fougue méridionale. On alla au-devant de lui dans la poussière du chemin; on détela sa voiture, on la traîna, on lui fit cortège jusqu'à la porte de son hôtel, oti il fit un premier discours. Légitimistes et républicains rivalisaient de zèle. C'était à qui se montrerait plus chaleureux dans ses explo sions de fraternité toute passagère. Le banquet de la fusion, c'est ainsi qu'il s'intitulait, eut lieu sous les grands ombrages

■î. D3 Ponlmartin, ^fes mémoires, W série.

de La Moutte, espèce de vieux château qu'on rencontre à sa gauche quand on sort de Marseille par la route de Toulon. C'est là que se réunirent un soir, dans la grande avenue des Marronniers, aux abords d'une table qui n'en finissait plus, trois ou quatre mille personnes, soit convives, soit spectateurs ou spectatrices. Par une étrange disposition que n'eût pas approuvée le roi vert-galant, les hommes seuls avaient droit aux honneurs de la table. Les femmes nous regardaient manger.

« L'orateur parla. Pour la première fois j'entendis cette voix superbe, sonore, musicale, qui formait à elle seule une espèce de duo, où la voix du ténor se mêlait à celle de la basse. Je ne vous parle ni du talent ni du caractère de l'homme. Je n'aime pas les banalités. Quand il eut fmi, les applaudissements de la foule étouffèrent les fanfares de l'orchestre.

« Le dîner amena les toasts.... Il y en eut de toutes les couleurs et de tous les accents, y compris l'accent marseillais. » Puis le poète récita ses vers, qui eurent un bruyant succès. « D'ailleurs, déclare-t-il, les vers que l'on dit à des gens en train de boire sont toujours fort beaux.... » Pendant le bal, un des commissaires de la fête vint à moi, à travers la foule, et me dit que M. Berryer demandait à me voir. Le glorieux tribun m'attendait dans une des salles du château. En quatre bonds, j'étais à la porte.... Gomme je passais le seuil, un commissaire planté dans le vestibule, et ignorant sans doute à qui il avait affaire, me referma brusquement la porte sur le nez.... Je ne pris pas le temps de m'expliquer avec lui à travers le vitrage de la porte ; d'un grand coup de poing je brisai la vitre; je plongeai le bras à travers, je m'ouvris la porte à moi-même par le loquet intérieur, puis, passant le front haut devant mon factionnaire interdit, je me rendis à l'appel de l'homme illustre qui m'attendait.

a L'accueil fut naturellement aussi aimable qu'empressé. II m'adressait les paroles les plus affectueuses, il rne serrait les mains avec effusion, quand tout à coup il recula, sentant sa propre main toute moite du sang qui coulait sur ma manche. En même temps, mes forces m'abandonnaient, je m'évanouissais. Je m'étais fait, en voulant saisir le loquet à travers la vitre brisée, une profonde blessure au bras gauche. Voilà pourtant ce que l'on gagne à ces petits excès d'héroïsme brutal.

« On s'empressa autour de moi : la fête fut interrompue. Le premier médecin trouvé dans la foule pansa ma blessure; les femmes déchiraient leurs mouchoirs brodés et les offraient à l'envi pour le pansement. Je me serais senti peutêtre bien heureux, si je n'avais pas été tout à fait évanoui. Je ne connus qu'à mon réveil toute l'étendue d'un succès qui devait laisser si peu de traces. Je me trompe, il devait en laisser une. Au bout de vingt ans, j'ai encore au bras gauche une longue cicatrice que je pourrais vous offrir de vous montrer si j'étais Mascarille K »

La période qui commence en 1834 et finit en 1848 est sans contredit une des plus brillantes de notre histoire parlementaire, soit par la variété et l'importance des discussions, soit surtout par le nombre et le talent des orateurs qui y prennent part. Ce serait le cas de répéter avec Gicéron : <t Quis horum in illis temporibus non princeps fuit? » Plusieurs grandes voix de la Restauration se font encore entendre. Laine jette à la tribune son cri fameux : « Les rois s'en vont ! » et disparaît lui-même. Le vénérable Royer-Collard déplore la triste victoire de ses amis et rend en faveur de l'ordre moral ses derniers oracles : « Le respect est éteint.

1. J. Autran, Lettres et notes de voyage. La Maison démolie, p. 79.

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et rien ne m'afflige davantage, car je n'estime rien plus que le respect. » Mais voici venir une nouvelle génération plus brillante que l'autre : le duc de Broglie, fidèle à la prière que son père lui avait faite avant de monter à l'échafaud en 93, de mettre toujours au-dessus de tout Dieu et la liberté, grand seigneur libéral, à rôloquence élevée et savante, souple en politique « comme une barre de fer; » le comte Mole, orateur à la fois solide et agréable, qui sut tenir tête à tous les autres coalisés contre lui ; Villemain, plein de nuances, avec ses académiques railleries; Cousin, plus vigoureux, plus véhément, plus philosophe sans être moins élégant; Dupin, le grand avocat bourgeois, toujours étincelant de sarcasmes et de bons mots; Odilon Barrot, dialecticien puissant, un des trois ou quatre capables d'improviser une réponse dans les discussions élevées; puis M. de Lamartine, celui de tous qui vivra le plus longtemps, non peut-être pour ses harmonieux discours, mais pour ses admirables poésies; Montalembert, le vaillant champion des idées catholiques à la Chambre des pairs ; enfin et surtout Thiers, Guizot et Berryer ; Thiers, la causerie spirituelle, délicate et variée ; Guizot, le grand historien, l'homme d'État éminent et le premier des orateurs de cette époque, si Berryer, comme on l'a dit, n'était l'éloquence même. C'est dans ce milieu d'esprits supérieurs que Berryer va vivre et agir; cest contre eux qu'il va combattre pendant •près de quinze ans, avec toute l'ardeur de son puissant talent et de ses ardentes convictions; et malgré la divergence profonde des idées, en dépit des luttes passionnées et irritantes, si estimé, si aimé de tous à cause de son caractère, qu'Odilon Barrot pouvait lui dire un jour : « Comment faitesvous donc pour n'avoir pas un ennemi, alors que nous en avons tant et de si fougueux? Vous devez avoir un trésor d'amour caché quelque part. »

Ce trésor d'amour, Berryer le réservait pour la France. Son cœur était ouvert à tous les grands sentiments ; mais il semble que l'amour du pays dominât les autres. « M. Berryer sent en patriote, a écrit M. Guizot lui-même ; il n'est étranger à aucun des intérêts, à aucune des émotions, à aucune des aspirations de son pays i. » Berryer n'a-t-il pas dit également : « Je suis royaliste parce que je suis patriote, et bon patriote. » Toujours, en effet, il plaça les intérêts de la France au-dessus de ceux de son parti : « J'entendais dire tout à l'heure que moi ou mes amis nous pouvions être un moment soupçonnés de nous laisser détourner de l'examen sincère des vrais intérêts de la France par les préoccupations étroites et mesquines de l'esprit de parti ; si j'en étais capable, je me détesterais 2. »

Il y revient à chaque instant et avec force. Un jour même, au grand scandale de quelques légitimistes, il s'écria avec un accent qui fit frissonner l'Assemblée :

Je sépare complètement de toutes nos querelles, complètement au fond de mon cœur et toujours, car j'ai compris que c'était là le devoir d'un bon citoyen, tout ce qui est relatif à la situation de la France à l'égard de l'étranger. En tout temps et sous tous les régimes, je crois que je n'aurais pas eu un autre sentiment, et pour me montrer à vous tel que Dieu m'a fait, si je disais ici toute ma pensée, je rappellerais une époque d'horreurs, de crimes, une Assemblée vouée par ses actes intérieurs à l'exécration des gens de bien, dont le souvenir soulève encore tout cœur d'homme : eh bien ! je remercie la Convention d'avoir sauvé l'intégrité du territoire 3 ! (Sensation prolongée.)

C'est à ce point de vue élevé et national qu'il faut se placer pour juger l'œuvre parlementaire de Berryer. Cette œuvre est considérable, et la série de ses discours présente, selon l'expression du duc de Noailles, « comme la suite vivante et animée de notre histoire contemporaine. C'est, ajoute-t-il

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