‹ BerryerChapitre 71 sur 211 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

.... je ne comprends pas comment ces hommes habiles ont cru possible de fourvoyer les esprits au point de faire oublier le principe dont le gouvernement est sorti.... Est-ce qu'ils penseraient avoir affaire à un peuple d'enfants?..,.

Et Berryer ne cesse de les placer en présence de ce peuple qu'ils ont proclamé leur souverain ; ils veulent que ce peuple respecte leur pouvoir et qu'il s'agenouille devant l'argile pétrie de ses mains ; ils veulent qu'il se tienne pour satisfait parce qu'ils occupent le pouvoir. Mais s'il trouve, lui, que ses conquêtes ne font que commencer, comment l'arrêterontils après avoir rompu la chaîne des siècles? Par leur éloquence ? Par leurs raisonnements ? Le peuple est plus grand logicien qu'eux, et ses principes domineront tout. Par la force des lois ? .

Les ministres vous disent : l'action du pouvoir, des lois qui fortifient le pouvoir, le concours des agents du pouvoir. Ah ! Messieurs, nous devons être bien éclairés maintenant sur la force des choses et sur la valeur des mots, nous qui avons ^'^l tant et de si grands événements passer sur nos têtes !

Nous avons vu tomber les deux plus grands pouvoirs qui puissent être établis au sommet d'une société : le pouvoir du génie consacré par la gloire, par la "sictoire, par la domination de l'Europe entière, puis le pouvoir consacré par la tradition des siècles, un pouvoir dont les titres de long héritage se perdaient dans la nuit des temps. En présence de ce grand mouvement des esprits français, au milieu de toutes ces agitations qui ébranlent les fondements des sociétés, le pouvoir du génie n'a fait que passer, le droit consacré par les siècles n'a pu résister, et un pouvoir né d'hier, un pouvoir qui découle d'un principe antipathique à tout gouvernement, un tel pouvoir espère tout obtenir contre les réalités de la société qui éclatent ; il demande de la force contre l'existence même des faits dont cette société se compose!..,. Tous figurez-vous ce pouvoir fortifié par des lois? {Longue agitation.)

Et avec un accent prophétique, Berryer leur annonce la République ; il la voit venir de loin ; et ce sont leurs lois mêmes qui la préparent sans qu'ils s'en doutent :

J'irai plus loin, Messieurs, laissez-moi parler : c'est une pensée qui frappe mon esprit et dont il ne peut se défaire. Le pouvoir par sa nature, par ses principes, par son origine, par ses actes, par les lois qu'il a obtenues, le pouvoir féconde la république.... {Mouvement.) Oui, malgré lui, il la prépare, il la féconde. Recueillez vos souvenirs. Messieurs, et dites ce que rappellent les noms seuls des hommes à qui le pouvoir est aujourd'hui confié ? Excitent-ils à la monarchie ou à la république ? Demandez- vous ce qu'ont laissé dans les esprits les actes qui ont signalé les premiers jours de la monarchie nouvelle. Les chants répétés de toutes parts dans nos rues, un prince brisant à la voix du peuple les armoiries de sa noble famille, était-ce là marcher à la royauté ou se jeter vers la république?.... {Profond silence .) Et la loi pour récompenser les vainqueurs de la Bastille, et cette loi qui, par une destination nouvelle, a en quelque sorte ressuscité un monument profane consacré à la gloire de l'antiquité républicaine, le Panthéon, ces lois sont-elles destinées à fortifier la pensée, la doctrine, le sentiment monarchique?.... Et la loi qui a aboli la commémoration du 21 janvier, quel est son effet sur la masse du peuple?..,. Et quand, il y a quelques jours encore, on saluait les survivants des gardes-françaises, quand on les félicitait d'avoir violé le commandement de leurs chefs pour se mêler dans la Bastille à l'insurrection du peuple, favorisait-on, encore une fois, la monarchie ou la république? Et vous demandez maintenant que l'on vous soutienne contre des réalités que vous avez faites i !...,

El comme, dans une autre circonstance, M. Guizot avait affirmé que la monarchie de Juillet était « une œuvre de raison politique et de nécessité : »

La nécessité ! répondait Berryer, quelle ressource pour un gouvernement qui veut échapper aux conséquences du principe qui l'a fondé! La nécessité! loi toujours funeste à ceux qui l'invoquent, loi toujours menaçante! Car peut-on savoir quand, comment, dans quelle occasion on cessera de l'invoquer?....

C'est ainsi que Berryer mettait à nu la faiblesse du nouveau régime et annonçait sa chute. Depuis lors, du reste, M. Guizot et Louis-Philippe lui-même, contraints de s'incliner devant les événements, ont reconnu combien étaient

■l. Œuvres parlem., I, p. 342. Pf ici ,•:■^ ■',•-'•,->.

fondés les jugements de Berryer ; ils ont avoué que « l'avènement du duc de Bordeaux en 1830 était la solution, non seulement la plus constitutionnelle, mais la plus politique, et que c'eût été un grand bien pour la France de ne pas se laisser entraîner au delà *. » Berryer ne manqua pas davantage de signaler et de déplorer l'instabilité du gouvernement pendant ses dix premières années, « ces crises successives, ces renversements incessants de tant de cabinets.... qu'on ne peut pas même venir à bout de définir par les principes qu'ils auraient essayé de mettre en œuvre, et pour lesquels il faut recourir aux chiffres du calendrier, parlant tour à tour du 22 février, du 6 septembre, du 15 avril, du 12 mai ~ ! »

Enfin, en 184-2, un événement douloureux remet tout en question. Le duc d'Orléans, l'héritier du trône, un prince que ses qualités supérieures faisaient l'espoir de la royauté, est frappé d'une mort imprévue. « Il semble, dit un contemporain, que Dieu vient de supprimer le seul obstacle qui existait entre la Monarchie et la République. » Afin de remplir le vide immense laissé entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de quatre ans, le ministère présenta la loi de régence. Elle fixait à dix-huit ans la majorité du roi et déférait d'une façon absolue et définitive la régence au prince le plus proche du trône dans l'ordre de succession. Berryer et Lamartine combattirent éloquemment la prétention d'établir un droit héréditaire à la régence ; ils la repoussèrent comme incompatible avec les droits du parlement et contraire à toutes les traditions de notre histoire. C'est à la Chambre qu'il appartient, lorsqu'une minorité commence, d'élire le régent.

Soit devant les États dont l'existence était si irréguliére, soit devant

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