‹ BerryerChapitre 74 sur 211 · Œuvres, I, p · texte numérisé non relu

Œuvres, I, p

l'homme politique qui a proclamé la maxime et le principe du droit en vertu desquels j'ai agi et d'après lesquels, aujourd'hui qu'il est au pouvoir, je tombe sous le poids d'une accusation capitale. [Mouvement.)

.... Et que serait-ce, grand Dieu! si, arrivant à un point beaucoup plus grave...., il se trouvait qu'en cherchant dans vos conseils, à la' tête de votre justice, au milieu de vous, peut-être au milieu de ses juges, un homme accusé d'être républicain venait dire : « Sur le même poignard que vous j'ai juré haine à la royauté* ? » [Sensation.)

La liberté qu'avant tout Berryer eût voulu donner à la France, c'est la liberté provinciale. Il voyait dans la centralisation administrative, dans cette machine colossale de gouvernement que nous a laissée le premier Empire, un joug odieux et tyrannique et le principal obstacle au développement des autres libertés. Aussi ne manquait-il aucune occasion de l'attaquer. Hélas! les gouvernements se succèdent et le mal ne fait que grandir. Il faudra, pour y remédier, une grande révolution sociale.

Ne comprenez-vous pas qu'un cœur généreux s'irrite contre une forme de gouvernement qui protège cette centralisation immorale, je ne peux pas lui donner d'autre nom, immorale par l'esprit de servilité, d'obséquiosité, d'intrigue, qu'elle jette au milieu du pays, en offrant, dans cette quantité innombrable de places dont le pouvoir dispose, une pâture à toute incapacité ambitieuse, à toutes les cupidités inertes et sottes ? [Bravos.)

Un homme a mérité la mésestime, la déconsidération dans sa province ; il vient à Paris, il sollicite auprès d'un commis, il traîne ses intrigues plus bas encore, il obtient un emploi, et vient l'exercer avec audace à l'extrémité du pays. Est-ce là un ordre de choses qui maintienne chez un peuple la dignité des caractères, qui fasse respecter l'ordre moral, qui consacre l'indépendance des individus?

Permettez-moi, Messieurs, une réflexion bien pénible, pénible surtout pour ceux qui se sont faits les apôtres ardents des révolutions. Si je considère l'état de la vieille France avec ses usages, ses municipalités, ses privilèges, ses droits provinciaux, ses offices, ses charges de judicature, de finances, ses habitudes invétérées comme une loi

1. Ctuv'.es, I, p. 435, 4où. M. Barthe, mini&ire de la justice, avait été car-

inviolable, je ne pense pas qu'avant la Révolution de 1789 il y eût en France 20 ou 25,000 individus dont l'existence dépendît du caprice d'un ministre ou d'un commis. Sera-ce trop de dire qu'aujourd'hui, grâce à la centralisation, et après quarante années de révolutions faites pour la liberté et probablement aussi pour la dignité humaine, il n'y a pas moins de 500,000 individus dont l'existence est tout entière à la discrétion du pouvoir et de ses agents? Est-ce là un progrès de l'indépendance i ? (Mouvement.)

La liberté électorale préoccupait également Berryer. S'il trouvait excessif et dangereux le suffrage universel sans restriction, il était partisan d'un système électoral à deux degrés, d'après lequel tous les Français âgés de vingt-cinq ans et payant une contribution quelconque eussent été électeurs primaires. On sait que cette grave question devint la pierre d'achoppement de la monarchie de Juillet. Appuyé sur la loi de 1831, qui, avec le cens de 200 francs, ne donnait que 250,000 électeurs, enfermé comme en une forteresse dans ce qu'il appelait lui-même le pays légal, M. Guizot prétendait de là dominer et gouverner la France démocratique. A tous les efforts tentés pour pénétrer dans cette citadelle, le ministre, opposait une résistance obstinée : « Non, disait-il, il n'y a pas de jour pour le suffrage universel; il n'y a pas de jour où toutes les créatures humaines puissent être appelées à exercer des droits politiques. La question ne mérite pas que je m'y arrête un instant. » En 1847, presque à la veille de la révolution de février, M. Duvergier de Hauranne proposa d'abaisser le cens de 200 à 100 francs, et d'adjoindre aux électeurs censitaires les capacités, c'est-à-dire 12,000 personnes environ, la plupart médecins, avocats, professeurs, etc. C'est vers ce temps que M. Cousin pouvait dire : « Je suis professeur à la Faculté des lettres, je suis membre de l'Académie des sciences morales et politiques, je suis membre de

. Œuvres, ï, p. 348.

l'Académie française, je suis membre du Conseil roj^al de rinstruction publique, je suis pair de France, j'ai été ministre, je puis le redevenir,.... mais je ne suis pas électeur. » Berryer soutint contre le gouvernement le projet de M. Duvergier de Hauranne.

Vous avez fait la loi de 1831 pour vous défendre à la fois et des influences des classes supérieures et des influences des classes populaires.... Vous vous êtes placés au seul point de vue des intérêts de la classe moyenne, de la bourgeoisie triomphante.... Or, cette classe estelle éminemment propre au gouvernement d'un grand pays?.... Et l'orateur montrait au milieu des interruptions que « le propre, la vertu, le devoir de la classe moyenne, c'est de grandir, de constituer sa famille, d'étendre sa fortune.... Quand cette classe dirige dans un État, les conditions générales changent, la physionomie politique se modifie, les intérêts particuliers deviennent la préoccupation générale, les questions matérielles dominent les esprits ; les hautes questions politiques, celles qui peuvent imposer à l'industrie et à la propriété d'immenses sacrifices, celles-là sont aisément repoussées. L'inspiration de l'honneur ne suffit jîlus, Messieurs, quand il y a cette voix moyenne qui retentit, et qui retentit avec domination ; il faut de grands périls pour la provoquer à remplir la haute mission du gouvernement politique d'un pays. Il importe de diminuer le mal en faisant entrer l'influence intellectuelle en partage avec ce que l'on appelle l'influence politique. »

En 1831, disait-il encore, je croyais que la véritable sécurité du pays, la véritable représentation du pays et surtout la défense de ses intérêts généraux devaient être assurées par la grande extension du nombre des électeurs.... C'est dans la même vue que j'appuie aujourd'hui la proposition qui vous est faite.... Vous, Messieurs du centre.... qui êtes unis dans la pensée qu'il ne faut rien changer, qu'il y a un camp retranché dans lequel il faut vous maintenir, je vous le demande, quels sont au fond du cœur les motifs qui vous déterminent ? Qu'apercevez- vous autour de vous ? Dans ces classes de la société française qui sont exclues de toute participation aux droitj politiques, que f ermente-t-il ? Messieurs, c'est l'histoire du genre humain dans toutes les sociétés : on monte de classe en classe ; les sommités s'effacent et disparaissent, et les classes inférieures arrivent au sommet. La bourgeoisie, la classe moyenne a conquis la première place, elle a l'ascendant, elle domine. Mais derrière elle, voilà les classes inférionics q:ii la pressent, qui montent à leur tour, et qui

montent avec l'intelligence, chez qui le sentiment du droit de concourir à la chose publique se développe chaque jour. Croyez-le, c'est un avertissement sincère que je vous donne.... En 1847, disait tout à l'heure M. le ministre des affaires étrangères, je pense ce que je pensais en 1842, je dis en 1847 ce que je disais en 1842. Dans combien d'années répétera-t-il et pensera-t-il encore ce qu'il pense et ce qu'il dit en 1847?.... Les temps semblent venus d'ouvrir les barrières et d'étendre les limites de la loi.... C'est quand on ne sait pas reculer soi-même les limites à temps, qu'elles sont renversées par des mouvements impétueux ».

Quand il fallut défendre la liberté d'association, le combat fut plus rude encore. Effrayé du développement des sociétés secrètes, dont quelques-unes, comme celle des Droits de Vhomme, constituaient un véritable danger pour l'ordre établi, le gouvernement présenta un projet de loi sur les associations. Mais ce projet, au lieu de frapper seulement les sociétés révolutionnaires, eut le tort de ne point distinguer. L'article 291 du Gode pénal portait qu'une association de plus de vingt personnes, quel que fût son objet, ne pouvait se former qu'avec l'agrément du gouvernement. On demanda que les dispositions de cet article devinssent applicables aux associations de plus de vingt personnes, alors même que ces associations seraient partagées en sections d'un moindre nombre. En outre, on aggravait fortement les peines édictées contre les violateurs de la loi. C'était assurément une grave atteinte portée à la liberté et une arme dangereuse remise aux mains du gouvernement, a Nous saurons distinguer, » disaient les ministres. Belle garantie pour la liberté ! C'est avec cette même loi que le second Empire frappa tout à la fois les associations politiques et la société de Saint- Vincent de Paul ; c'est avec cette même loi qu'un pouvoir plus récent s'est acharné contre les congrégations religieuses en même temps qu'il patronnait les sociétés révolutionnaires.

i. Œuvres parlem. Discoure sur la réfi>»me électorale, IV, p. 185, passim.

Aussi la discussion fut-elle acharnée. Odilon Barrot et Berryer attaquèrent la loi. Le duc de Broglie, qui sous la Restauration avait ouvert son hôtel à la Société des A77iis de la Presse, M. Barthe, qui jadis conspirait dans les ventes des carbonari, M. Guizot, ancien directeur, et M. Thiers, ancien membre de la Société Aide-toi, le Ciel f aidera, soutinrent avec éloquence le projet. « Voulez-vous donc la République? s'écriait M. Thiers.... Nous l'avons eue, la République, non seulement la République sanglante, mais la République clémente, qui voulait être modérée et qui n'est arrivée qu'au mépris. Aussi la France en a horreur. Quand on lui parle République, elle recule épouvantée. Elle sait que ce gouvernement tourne au sang ou à l'imbécillité. »

Et M. Guizot, pâle, la tète haute, le corps frémissant, écrasait à la fois légitimistes et républicains.

La faction carliste, s'écriait-il, méfiez-vous-en et surveillez-la ; elle restera longtemps encore dans l'attitude qu'elle a prise sous vos yeux, dans ce mélange bizarre d'insolence aristocratique et de cynisme révolutionnaire. Quant aux républicains, voici comment il les traitait : Il y a un parti. Messieurs, qui semble avoir pris le rôle d'empoisonneur public, qui semble avoir pris à tâche de venir souiller les plus beaux sentiments, les plus beaux noms, les meil leures institutions. Chaque fois que la liberté est tombée entre ses mains, chaque fois qu'il s'est emparé de nos institutions, de la presse, de la parole, du gouvernement représentatif, du droit d'association, • il en a fait un tel usage, il en a tiré un tel danger pour le pays, un tel sujet d'épouvante, et permettez-moi d'ajouter, de dégoût, qu'au bout de très peu de temps le pays tout entier s'est indigné, alarmé, tonlevé, et que la liberté a péri dans les embrassements ds ses hontei^x amants *.

Berryer répondit à Guizot. Nature ardente, mais profondément bienveillante, il n'aimait point les personnalités et dédaignait les invectives, « qui ne produisent rien sur les con-

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