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Guizot, Hist. parlem., II, p

victions, n'entraînent point les esprits et les détournent du véritable objet de la délibération. » Quand il eut cependant, avec fierté et énergie, répondu aux apostrophes du ministre, il aborda son sujet :

Gomment! on allait anéantir la liberté d'association, « ce droit sacré, ce droit générateur dans l'ordre social, ce principe sur lequel repose la société, j» Et pourquoi? Le gouvernement veut vivre. — Ne peut-il donc vivre sans tuer la liberté? — Il a besoin de se défendre. — Ne peut-il régulariser le droit sans l'étouffer? « Certes! je ne suis pas l'ami des hommes qui composent les sociétés révolutionnaires.... Si vos lois contre eux sont insuffisantes, dites-le franchement, mais ne venez pas, sous une forme hypocrite, confisquer toutes nos libertés. » Et regardant M. Barthe, l'ancien carbonaro, il l'accabla de ces paroles :

Je comprends qu'on punisse quiconque a la bassesse, la lâcheté de s'enfermer dans des sociétés secrètes pour y fomenter des complots et y prêter des serments incendiaires contre son pays.... Tout à l'heure on invoquait un grand exemple, celui de W. Pitt. Il est vrai qu'en 1797, pendant que l'Angleterre était en guerre avec l'immense puissance française, des Sociétés révolutionnaires se formèrent dans son sein et se mirent en relation avec l'ennemi.... Pitt vint alors avec la dignité, mais aussi avec la douleur d'un bon citoyen, signaler cette situation critique.... Il demanda en suppliant qu'il lui fût permis de voiler pendant trois ans la statue de la liberté.... Ètes-vous donc comme l'Angleterre en lutte avec l'Europe entière?.... Les ennemis sont-ils sur toutes nos frontières prêts à protéger les dissensions du dedans ? Non, Messieurs, l'étranger se tait, et Dieu en soit loué t

Ainsi donc cet article 291, qui suffisait sous l'Empire, ne vous suffit plus, après une révolution faite au nom de la liberté? Il suffisait sous la Restauration. « Si vos antécédents vous font désirer qu'on oublie ces quinze années, nous nous les rappelons, nous.... Pendant ce temps, il s'est formé des associations, il s'en est formé sans nombre, pour l'exercice

des droits politiques consacrés par la Charte. » Et s'adressant aux ministres, il s'écriait, après avoir rappelé leur passé : a En supposant, ce que je ne pense pas, que la loi fût nécessaire, vous auriez dû avoir assez de dignité pour vous retirer et laisser à d'autres le soin de la présenter K »

Le soir de ce même jour, Berryer assistait à l'Opéra à une représentation de Rossini; il fut entouré par un groupe de jeunes royalistes. Tout en félicitant l'orateur, ils se plaignaient de n'avoir pas été suffisamment vengés des insultes de M. Guizot. « Berryer nous écoulait, a raconté Tun d'eux, avec un mélange de sympathie et d'impatience, et ce léger mouvement d'épaules qui lui était habituel quand on lui adressait des observations critiques et qu'on l'excitait à une action qui n'était pas de son goût. Cependant, le lendemain, le débat ayant continué, et un orateur maladroit ayant reproduit l'injure de la veille, Berryer, tout frémissant d'indignation, monta à la tribune, et ce lut alors qu'il termina un des plus beaux discours qui aient été prononcés dans les assemblées délibérantes par cette terrible apostrophe : « Il y a un cynisme plus odieux encore que celui dont on a parlé, c'est le cynisme des apostasies ! » J'assistais à cette séance dans la tribune des journalistes; je n'oublierai jamais la physionomie, l'accent, le geste de l'orateur. Quand la terrible phrase tomba, je vis au banc des ministres, dont plusieurs avaient servi la Restauration, des têtes se baisser, comme à la mer on courbe la tête pour laisser passer la vague qui arrive ~. »

C'est un noble spectacle que cette obstination passionnée d'un grand cœur à défendre la liberté. Si Berryer n'arrive pas toujours à la faire triompher, il y parvient quelquefois, par exemple, en 1837, sous le ministère Mole. Après l'entre-

prise de Louis-Napoléon à Strasbourg, le jury du Bas-Rhin avait acquitté tous les complices du prince, civils et militaires. Pour empêcher le retour d'une décision qu'il déplorait, le gouvernement proposa aux Chambres la loi de disjonction. Il demandait, en cas de complot exécuté en commun par de simples citoyens et des militaires, la faculté de disjoindre les poursuites, c'est-à-dire de renvoyer les civils devant le jury, et de déférer les soldats aux conseils de guerre. Cette disjonction blessait la liberté et l'égalité de la justice ; elle fut vivement attaquée. Trente et un orateurs prirent la parole dans ces débats, qui durèrent sept jours et peuvent compter parmi les plus grandes batailles parlementaires du règne. Aucun ne montra plus d'éclat et de vigueur que Berryei .

Après avoir rappelé la grande loi de la jurisprudence française, « règle aussi ancienne que nos tribunaux, aussi ancienne que la justice même : Tous les coupables d'un même crime, d'un même délit, doivent être livrés en même temps au même tribunal, il fit ressortir, avec une éloquence qui souleva l'Assemblée et les tribunes, l'inconvénient de violer cette règle fondamentale :

Comment ! vous allez diviser l'examen d'un même fait politique, vous allez envoyer des coupables d'un même crime devant des juges différents!,,.. Et ne comprenez-vous pas tout ce qu'il peut y avoir ainsi d'atteinte portée à l'autorité de la justice, à sa dignité , au respect dû à ses arrêts?,... Vous prétendez ainsi anéantir le désordre moral dont vous êtes travaillés ! Eh ! mon Dieu, supposez un moment que vous l'aviez cette loi, qu'elle était faite la veille de l'attentat commis à Strasbourg. Supposez que votre loi a été appliquée, que les deux instructions ont été faites, que se serait-il passé à Strasbourg? Vous voulez de l'ordre, vous voulez, dites-vous, maintenir la discipline militaire; eh bien! que serait-il arrivé si le jury avait été imbu des mêmes sentiments que vous redoutez, si le conseil de guerre avait été animé au contraire de l'esprit que vous attendez de lui, c'est-à-dire si l'un avait prononcé un acquittement et l'autre une condamnation ?

Quoi! en même temps, dans la même ville, deux portes se seraient ou-

' vertes : ici la marche funèbre des condamnés à mort ; là l'ovation des

acquittés et de leurs juges ! Et vous auriez tenté de faire passer le

', convoi à travers les joies des triomphateurs de la justice ! (Bravos.)

I C'est là ce que votre loi aurait produit. {De vifs applaudissements

' éclatent dans la salle et da7is les tribunes).

' 1 Votre loi ! continuait Berryer, c'est la ruine de ce qu'il y a de plus

' saint et de plus sacré parmi les hommes. C'est une déclaration faite au pays qu'on a défiance du jury, c'est une déclaration à la nation qu'elle doit se défier d'elle-même.... Votre loi, c'est le discrédit jeté sur les conseils de guerre. Quand vous demandez, pour avoir une justice plus prompte et plus sûre, de transporter le jugement en conseil de guerre, il est évident que vous faites penser tout le monde à la fa- ! cilité que vous avez de modifier les conseils de guerre, de les composer d'hommes à votre choix.... Vous élevez dans la conscience publique un soupçon contre l'indépendance de braves militaires; vous gâtez cette salutaire et glorieuse institution. Voilà le crime de la proposition que vous venez faire à la Chambre! {Bravos à gauche.) .... Que penseront les soldats de cette juridiction qui doit être bienveillante, paternelle pour eux, qui est une protection, un privilège pour eux? Ils n'y verront que des bourreaux !....

Abordant ensuite un point de vue plus élevé :

Il y a, s'écriait-il, au fond de ce spectacle, deux gi-ande s leçons pour les peuples et pour les gouvernements.... Que le peuple sache que dans l'état actuel de notre société, le recours à des crimes odieux est inutile même pour la vengeance, et que le gouvernement comprenne aussi que toutes les violations du droit n'ont servi à aucun de ses prédécesseurs à qui il les envie.... A quoi ont servi la cour martiale, et le tribunal révolutionnaire, et les conseils extraordinaires, et les commissions spéciales de l'Empire, et les cours prévôtales? Quelle force ont-ils donnée à tous ces gouvernements ? Quel est celui que ces institutions détestables ont fait tenir debout?.... La force des gouvernements, c'est d'être appuyés sur un bon principe et surtout d'être fidèles au principe qui les a constitués. Mais quand le principe des gouvernements est mauvais, quand le gouvernement est infidèle au principe auquel il doit son existence, alors.... toutes ces ténébreuses inventions d'une législation inutile sont de vaines ressources pour 1© pouvoir ébranlé dans son essence et dans son origine *.

Cette fois, Berryer, la liberté, la justice, l'emportèrent, et la loi fut rejetée par les amis mêmes du ministre qui la proposait.

Deux autres libertés dont Berryer se montra l'intrépide champion furent les libertés de la presse et de discussion. Il défendit la première dans les nombreux procès qu'il soutint, à cette époque, en faveur de la Gazette de France et de la Quotidienne. Quant au droit de discussion, il le réclamait sans cesse à la tribune, entier, illimité, au nom du principe même du gouvernement.

Mais avec ce principe, interrompit un jour M. Guizot, il n'y a pas de gouvernement possible ?

M. Berryer. — Eh ! qui vous dit le contraire ? {Rire général et interruption prolongée.).... Oui, sans doute, avec de telles formes, il n'y a pas de gouvernement possible. Plus que vous je suis convaincu de la réalité de vos embarras.... Je les ai prévus et c'est pourquoi j'ai prolesté contre ce que vous faisiez et contre le principe que vous adoptiez. Mais il est adopté, ce principe, adopté malgré moi, adopté pour être la loi du pays. Je vis sous la loi que vous m'avez faite, et il serait étrange que vous vinssiez me disputer les conséquences les plus naturelles, les plus immédiates des lois que vous m'avez imposées i.

Et un autre jour, défendant devant la cour d'assises d'Angers M. Hauréau, poursuivi pour avoir publié dans son journal, le Courrier de laSarthe, un discours de M. Ledru-Rollin :

Si vous étouffez les consciences, concluait-il, si les intentions, les vœux, les pensées, les systèmes ne se développent pas librement ans les assemblées populaires, si la presse n'a pas le droit de les faire connaître et de tout soumettre au jugement du pays, croyez bien que vous ne ferez pas taire les consciences, que vous ne tuerez pas les intelligences, que des arrêts ne détruisent pas les convictions de toute une vie. Vous nous condamnerez à chercher d'autres ressources. Protégez la liberté qui protégera la paix, et dans la liberté, dans la paix nous trouverons ce qu'il faut pour la France, la libre, pleine et courageuse lutte de toutes les intelligences ».

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