Œuvres parlem., I, p
Cette préoccupation constante des libertés publiques ne fit point perdre de vue à Berryer la prospérité matérielle et les intérêts économiques du pays. Rien de ce qui importait à la France ne le laissait indifférent. On eût pu croire que sa nature ardente et sensible répugnait aux affaires financières et aux mille détails de l'administration ; il prit, au contraire, une large part aux discussions de cette sorte. Lois de finances, travaux publics, questions agricoles et commerciales, son esprit lumineux et compréhensif se pliait à ces études spéciales. Il les traitait avec compétence, ne s'épargnant aucun labeur pour s'y préparer; il les discutait avec élévation, ayant toujours devant les yeux cette idée inspiratrice que la France doit être, sous tous rapports, la première nation du monde. On n'attend pas que nous suivions Berryer dans cette vaste partie de son œuvre parlementaire; aussi bien la plupart des lecteurs trouveraient peu d'intérêt à ces longs débats sur la conversion de la rente, sur les graines oléagineuses, les savons et les sucres, ou sur le tarif d'entrée des bestiaux étrangers.
Nous nous bornerons à dire un mot des chemins de fer. Cette question, nouvelle alors, avait une importance nationale trop considérable pour ne point passionner Berryer. « Du moment où a été connue, disait-il, cette admirable invention de la vapeur, il a été ouvert dans l'ordre matériel une carrière aussi vaste que celle ouverte par l'imprimerie dans l'ordre intellectuel. Ce puissant moteur rapproche les peuples et les lie entre eux.... La France ne peut rester en arrière des États voisins qui ont commencé chez eux des travaux de ce genre.... Nous devons au moins élever une riva-
— Iô4 — lité vis-à-vis des nations dont nous sommes entourés. » Arrêter le plan d'un grand réseau de chemins de fer, résoudre les questions difficiles de leur construction et de leur exploitation, trouver les ressources nécessaires pour exécuter une telle œuvre, Berryer, séduit par ces travaux, s'y donna tout entier. Il fit partie, avec MM. Thiers, Odilon Barrot, de Rémusat, Arago, de la grande commission législative chargée d'examiner le projet du gouvernement. Les discours qu'il a prononcés sur la question formeraient un volume. D'après Jui, ce qui importe, c'est d'agir et de se hâter. Car déjà nous sommes dépassés par toutes les puissances de l'Europe. « Il faut que ces voies de communication rapide rapprochent les extrémités du continent, afin que la France ne perde pas le bénéfice de son admirable situation entre l'Océan, la Méditerranée et le Rhin. » Puis il discute les tracés soumis à la Chambre et leur ordre d'exécution. Le chemin de fer de Paris au Havre doit être entrepris avant tout ; autrement, tous les arrivages se feront par Anvers et, de cette ville, gagneront le centre de l'Allemagne^ au grand détriment des ports français. « Si vous ne vous hâtez de construire la ligne de l'Est, s'écrie-t-il, avant quelques années Strasbourg sera plus près de Berlin que de Paris.... » « Nous devons nous occuper aussi d'une ligne de la Méditerranée au Nord.... Par la même raison, le chemin de fer de Paris à Orléans est un point de départ excellent : d'Orléans à Roanne, on gagne le Midi ; d'Orléans à Tours, on va sur Bordeaux. Ainsi vous réunissez par trois lignes le Rhin au golfe de Gascogne, la Manche à la Méditerranée, le Rhin à la Méditerranée ^.... »
Mais dans quelles conditions établira-t-on ce grand réseau ? La construction sera-t-elle faite par l'État ou par des
i. Berryer, Œuvres parlem., II, p. 298.
compagnies? Berryer se prononce nettement pour les compagnies. « Je voudrais que le gouvernement pût faire les grandes lignes dont je viens de parler ; je désirerais qu'il pût les faire par le trésor. Mais dans l'état actuel des choses, c'est impossible. x> Et il en développe les raisons. « Cette œuvre colossale écraserait les finances du paj^s. Ce sont des travaux qui peuvent comporter une dépense d'un milliard, ou un milliard et demi i. » Comment trouver cette somme? D'ailleurs, l'État construit bien plus chèrement que les compagnies. Autre inconvénient : le gouvernement ne peut éviter de froisser une foule d'intérêts; « il va être aux prises avec toutes les parties de la France. S'il fait le chemin du Nord, on lui demandera le chemin de l'Ouest, on lui demandera le chemin de Bordeaux, le chemin de Marseille, le chemin de Strasbourg; il est évident qu'il faut qu'il les fasse tous ; pour faire contribuer tout le monde, il est réduit à faire plus qu'il ne peut faire, ou à promettre ce que jamais il ne fera ~. »
Ne convient-il pas, au surplus, d'encourager l'industrie privée, de faire appel à l'esprit d'association ? « En France, les capitaux sont abondants, sont immenses, mais ils sont divisés, fractionnés, répartis dans un très grand nombre de mains.... A cause de leur faiblesse même, ils sont timides et ont besoin de sécurité.... Ils afflueront dans les entreprises lorsqu'on aura la certitude qu'elles ne sont pas exposées à la ruine ^.... »
C'est pour inspirer cette confiance que Berryer réclamait l'intervention de l'État, e II faut, disait-il, que l'État amorce les chemins de fer. » Mais de quelle manière ? Et passant en