Montalembert, Œuvres, V, p
appris depuis lors, ajoute-t-il avec tristesse, que l'Église était exposée à contracter des solidarités et des alliances qui offraient à la fois bien plus de dangers et bien moins d'excuses *. »
Ces dissentiments affligèrent Berryer; mais il avait l'âme trop grande pour ne pas applaudir aux efforts et aux succès de Montalembert et de ses amis. Tout en refusant de se placer sur le terrain exclusivement catholique, il ne manqua pas, pour cela, de mettre au service de l'Église l'éloquence que Dieu lui avait donnée. Déjà nous l'avons entendu s'élever avec véhémence contre les profanations sacrilèges de Saint-Germain l'Auxerrois. En 1831, il proteste énergiquement contre le rétablissement du divorce, au nom de la religion catholique et au nom de la majorité des Français, qui, d'après la Charte, professent cette religion. — Deux ans plus tard, en 1833, il attaque la proposition de M. Portails tendant à faire reconnaître par l'État le mariage civil des prêtres :
Ainsi donc, s'écrie-t-il, la loi civile ne reconnaîtra plus les engagement contractés dans le sein de la religion.... Vous voulez rompre les rapports entre l'ordre politique et l'ordre religieux.... Libre à vous, Messieurs ! Nous allons entrer dans une grande carrière. L'Eglise sera indépendante de l'État; elle n'aura qu'à y gagner.... elle ne souffrirait pas d'un ordre de choses qui établirait une démarcation absolue entre l'ordre politique et l'ordre religieux. Cette démarcation ne saurait l'empêcher de remplir sa mission et d'aider au développement civil. Et si cette action lui était interdite par la société, il resterait encore à l'Église son grand devoir religieux qu'elle accomplirait d'autant mieux qu'elle serait plus indépendante, plus éloignée des intrigues, des affaires et des intérêts mondains 2.
La principale bataille religieuse eut lieu en 1845. Elle s'engagea entre le parti catholique et l'Université au sujet
1. Montalembert, I, Préface des discours, p. xvii. 'i. Œuvres parlem., I, p. 319.
de la liberté de l'enseignement secondaire. M. Villemain, ministre de l'instruction publique, déposa un projet de loi qui maintenait le certificat d'études, et obligeait tous les professeurs à déclarer qu'ils n'appartenaient à aucune congrégation religieuse. Cette loi fut adoptée par les pairs malgré l'opposition acharnée de M. de Montalembert, mais elle ne vint pas en discussion devant la Chambre des députés. La retraite de M. Villemain amena l'abandon de son projet de loi. On sait que ce distingué et malheureux ministre, s'imaginant voir partout des Jésuites le poursuivre et le menacer, en perdit la raison.
Divers incidents rallumèrent la lutte un instant calmée, et, comme à la suite d'un mot d'ordre, tout l'effort des adversaires de l'Église se porta contre les Jésuites. Ce fut un véritable acharnement. MM. Quinet et Michelet, au Collège de France; M. Cousin, à la Chambre des pairs; Eug. Sue, dans un obscène roman, donnèrent le signal. Toute la presse de gauche y répondit. Le Siècle déclarait la Compagnie « attentatoire à la couronne de France ! » Michelet l'appelait « immorale, » les Débats traitaient les Jésuites d' « hypocrites patentés, meurtriers de l'esprit de vie et de raison ! » etc. — Alors les chefs de l'opposition, Thiers, Od. Barrot, Dupin, de Rémusat, se concertèrent et résolurent de demander au gouvernement de délivrer le pays de « cette peste publique, » au moyen des lois existantes. M. Thiers accepta la triste charge de porter la parole. Ce qu'il voulait au fond, c'était embarrasser le ministère. Il y réussit pleinement. M. Guizot allait peut-être prendre le parti de résister, mais Louis-Philippe déclara qu'il ne voulait pas « risquer sa couronne pour les Jésuites, » et l'on envoya M. Rossi à Rome demander au pap? de les sacrifier.
Cependant quelques orateurs et jurisconsultes, hommes de
cœur et chrétiens convaincus, se groupèrent autour du P. de Ravignan pour défendre la Compagnie. Berryer se mit à leur tête. Déjà dans le procès de la Ghalotais, en 1826, il parlait de l'Ordre avec le plus grand respect. En 1828, il publiait son éloquent mémoire : Les Jésuites et la liberté religieuse. Depuis lors, entre l'élève de l'Oratoire et la Compagnie de Jésus un lien de plus s'était formé. Berryer et Ravignan s'aimaient tendrement, ayant l'un et l'autre une âme élevée, faite pour se comprendre. Cette amitié née dans leur jeunesse, au moment où ils débutaient avec éclat au Palais, ne diminua pas lorsque Ravignan quitta le monde pour se faire Jésuite. Quand Mgr Dupanloup nous montre un avocat déjà célèbre venant à Issy comme pour reprendre celui qu'il croit avoir perdu, c'est Berryer qu'il veut désigner. Et Ravignan apparaît au haut de l'escalier, il salue son ami avec un sourire céleste et lui dit : « Eh bien, je vous ai donc planté là, c'est fini! » Mais loin de vouloir le reprendre, Berryer s'afflige de ne pouvoir le suivre. « J'ai manqué mon coup, répond-il, moi aussi je devais être prêtre! » Il ne croit pas davantage avoir perdu son ami, et saura bien le retrouver aux jours d'épreuve : témoin cette lettre qu'il lui écrivait en 1841, au lendemain de la mort de son père :
« Mon ami, j'ai perdu hier mon vieux père ; j"ai eu le bonheur qu'il n'est mort qu'après avoir reçu le saint viatique et l'extrême-onction. Mon âme est pleine des plus tendres souvenirs et des majestueuses impressions d'une mort chrétienne. Je recommande mon père à vos prières. Priez aussi pour moi, et consentez à m'aimer toujours. »
De son côté, le P. de Ravignan fit appel à Berryer dans le danger qui menaçait ses frères ; et Berryer promit son concours, non point par affection personnelle, mais pour un motif supérieur. « Ils ne furent les champions de la Compa-
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gnie, a écrit le P. de Pontlevoy, que pour être les soldats de l'Église. » Aussi le général des Jésuites chargea le P. de Ravignan d'exprimer à Berryer et à ses amis sa profonde reconnaissance : « En parcourant nos annales, disait-il, nous pouvons bien trouver quelques exemples d'un dévouement semblable, mais je n'en connais pas qui le surpasse. Je demande à l'Auteur de tout bien, qui seul peut leur inspirer l'héroïque courage avec lequel ils défendent, dans des jours mauvais, notre cause et celle de l'Église, de suppléer à notre impuissance et de répandre sur eux abondance de grâces de choix 1. »
L'interpellation eut lieu le 2 mai 1845. Un public nombreux et impatient remplissait les tribunes; la Chambre elle-même semblait fort agitée. — M. Thiers déclare d'abord qu'il ne veut point attaquer le ministère. Au contraire, il vient le défendre contre un danger qui menace à la fois le pays et l'Église! Il proteste de « son profond respect pour l'auguste religion de son pays. » « Une seule chose l'enflamme d'un égal amour : ce sont les augustes lois qui proscrivent les ministres de cette auguste religion -. » Le péril qu'il dénonce, c'est la lutte acharnée des évêques contre l'Université. Les évêques ont beaucoup écrit dans ces derniers temps, et les Jésuites en sont « probablement » coupables. D'ailleurs, malgré leur ambition et leurs intrigues, il ne réclame contre eux ni la mort, ni la prison, ni l'exil, ni même l'amende. Plein de mansuétude, il lui suffit qu'on les disperse par voie administrative. Que de lois leur sont applicables ! Et il énumère avec complaisance les arrêts des anciens parlements, les ordonnances de Louis XV, la loi de 1790, celle de 1792, « lois de liberté et d'humanité, » »'écrie-t-il avec