Discours sur la question d'Orient, III
— 2•^4 — journaux de droite et de gauche, ce fut un concert d'éloges sans pareil : « Grâce à vous, Berryer, disait l'un d'eux, Ihonneur français, cet illustre proscrit, a trouvé un asile dans votre magnifique parole. La France de Charlemagne, de Louis XIV et de Napoléon a battu des mains en voyant briller dans votre discours un reflet de leur épée. Étrange et admirable triomphe ! Un homme se lève ; pendant deux heures il parle, tenant une assemblée suspendue tout entière à ses lèvres ; pendant deux heures, il est chef, roi, dictateur. Il n'a pas trente voix à lui dans la Chambre, et cependant il règne, il gouverne, il décide, et contre ses décisions souveraines aucune voix ne vient protester *, »
Depuis la mort de Ferdinand VII (1833) une guerre civile acharnée désolait l'Espagne. Pour assurer la couronne à sa fille unique Isabelle, le roi avait fait rapporter la loi salique établie en Espagne par Philippe V. Don Carlos son frère, écarté du trône, avait pris les armes. La jeune reine et sa mère, pour lui résister, s'étaient livrées aux libéraux. « La politique de la France, disait Berryer, est séculaire quant à ses rapports avec l'Espagne; elle est faite par une expérience de quatre siècles: elle n'a pas changé, elle ne peut pas changer tant qu'une commotion terrestre ne viendra pas déchirer et déplacer les territoires du continent européen. » Avec le parti légitimiste, Berryer désirait le succès de don Carlos. Entre autres raisons de leur préférence, ils craignaient que là jeune reine, devenue majeure, n'épousât un prince anglais ou allemand ennemi de la France. « Voulez-vous donc,
l. Cité par Nettement, Berryer, p. 92.
s'écriait-il, livrer le trône d'Espagne à une enfant qui peut épouser un ennemi de la France, et réduire l'Espagne à devenir une troisième préfecture anglaise sous la prétendue royauté d'un troisième Gobourg? [Agitation.) Est-ce là ce que vous voulez? M'avez-vous entendu, Messieurs?.... » — Et vous, lui disaient ses adversaires, voulez-vous donc rétablir en Espagne l'absolutisme et contrarier dans ce pays le vœu national ?
L'absolutisme! répliquait Berryer, don Carlos ne pourra jamais commettre un acte d'absolutisme plus révoltant que les injonctions des juntes séditieuses, que les injonctions sanglantes de la soldatesque de la Granja; don Carlos ne peut pas commettre d'acte d'absolutisme plus odieux que le testament de Ferdinand VII, testament disputé, arraché aux volontés incertaines d'un mourant, qui n'a pas craint d'appeler lui-même son peuple aux horreurs de la guerre civile, qui a légué une des plus belles couronnes de l'univers, une des plus fières nations du monde, comme il aurait légué une métairie.... Le vœu national, la dignité du souverain, de quel côté sont-ils ? Jamais établissement nouveau ne fut entouré de circonstances plus favorables.... Le gouvernement de la reine, il était protégé par la France et par l'Angleterre, il avait l'appui de ces deux grands États, il disposait des forces publiques, des armées, du trésor, des arsenaux, des forts, des escadres; le gouvernement de la reine, qu'est-il devenu? Ses partisans d'abord se sont révoltés contre lui, la discipline est anéantie dans ses armées, ses généraux se divisent, ils résistent aux ordres de leur gouvernement. Est-ce là ce que vous appelez le vœu national?....
.... Quant à la dignité du souverain, où est-elle? Est-ce dans le palais de cette infortunée reine, tous les jours outragée, tous les jours menacée; cette reine au nom de laquelle on insulte les plus illustres souvenirs de son illustre race; cette reine qu'on a contrainte à promener la fière couronne de toutes les Castilles dans le pêle-mêle de quelques soldats ivres et du plus bas peuple délirant à la voix des factieux? Est-ce là qu'est la dignité du souverain?
N'est-elle pas plutôt sous la tente de ce prince qui, fort de son droit, est venu se poser sur la montagne de Pelage ; qui combat entouré de soldats résolus spontanément à lui faire le sacrifice de leur vie; à qui tous obéissent et que tous honorent, parce qu'il s'est montré fidèle à son devoir, en se montrant fidèle à son droit, au droit de sa nation i?.,„
1. Œuvres parlem., II, 232, Discours sur la question espagnole.
Cependant le gouvernement avait signé avec l'Angleterre, le Portugal et l'Espagne le traité de la quadruple alliance, pour soutenir les droits d'Isabelle. Traité dangereux d'ailleurs, qui livrait l'Espagne à l'influence anglaise, traité stérile qui n'aboutissait chaque année, dans les adresses des Chambres, qu'à l'expression de vœux impuissants. Souvent Berryer protesta contre cette attitude molle et indécise.
Sur l'Espagae, disait-il le 1er décembre 1840 dans cette même séance où s'agitait la question d'Orient, sur l'Espagne, mes opinions ont été, je crois, clairement manifestées; elles l'ont été souvent depuis dix ans. J'ai dit toujours la môme chose à la France, à tous nos cabinets; au cabinet de 1834 comme à ceux de 1835, 1836, 1839 et iS^'iO; je leur ai dit toujours et dans les termes les plus énergiques : Maintenez la grande politique, la politique nécessaire qui lie la France à l'Espagne et qui conserve l'ascendant de la politique française sur la politique espagnole ; maintenez à la France la nécessité de son action, et faites en sorte qu'elle n'ait pas derrière les Pyrénées, que Louis XIV avait courbées et que Napoléon aussi avait voulu abaisser, un ennemi possible, pour vous inquiéter dans le cas où vous seriez obligés de vous tourner contre l'Orient ou le Nord. Mes vœux H moi sont assez clairs; c'est dans cette pensée politique que je demandais le maintien sur le trône d'Espagne de la succession masculine.
Vous avez voulu autre chose. Eh bienl je me suis dépouillé dix fois devant vous de ma pensée personnelle et je vous ai dit : Christine ou don Carlos! Mais protégez, servez, maintenez quelqu'un; et que le vainqueur soit votre ami, et que votre ascendant reste ce qu'il doit être en Espagne. Maintenez Christine, soit ; mais donnez-lui des secours 1 Et que lui avez- vous donné ? des vœux I des vœux, quand l'Europe est couverte des débris de vos amitiés et des victimes de vos sympathies 1 {Bravos prolongés.)
Des vœux ! Mais n'allez-vous pas entendre et n'entendrez-vous pas d'avance ce qu'on a le droit de vous reprocher ? Que parlez-vous de vœux? Un envoyé français n'a-t-il pas été adressé à Christine pour la déterminer à prendre la couronne d'Espagne et cet envoyé n'avait-il pas la mission de lui dire que la France la soutiendrait? Oui, telle a été la mission de M. Mignet; elle a été assez expliquée pour qu'on n'ose pas la nier. {C'est vrai! C'est vrai !)
Oui, vous avez fait des promesses à Christine, vous l'avez déterminée, et vous parlez de vos vœux quand elle est à votre porte 1 {Moti-
vement.) Non, Messieurs, vous ne pouvez pas tenir ce langage, il ne faut pas y songer 1
Rappelez-vous d'autres catastrophes accomplies, ces grandes paroles : a La nationalité polonaise ne périra pas. » {Rires sur quelques bancs du centre.) .... C'est grave, Messieurs! Heureux ceux qui ont dans le cœur une indifférence qui leur permet de rire sur une telle position de la France; qui leur permet de rire quand, quatre fois en dix ans, le monde entier a vainement connu la volonté de la France; quand, quatre fois en dix ans, on a su que la France, pour ses propres intérêts, voulait sauver la Pologne, préserver la Belgique d'un démembrement, assurer son ascendant politique en Espagne, maintenir Méhémet-Ali ; quatre fois vous avez fait connaître au monde la volonté de la France, et quatre fois vous avez fait accuser la France ou d'impuissance ou d'inertie; quatre fois en dix ans. Messieurs, c'est trop, c'est trop M [Longs applaudissements sur les bancs de la Chambre et dans les tribunes.)
Voilà de Téloquence, de la vraie, de la grande, ou il n'en existe nulle part.
Quelques années plus lard, en 1843, la majorité d'Isabelle est proclamée. Il s'agit de trouver un époux à la jeune reine. Sera-ce un Bourbon ? Sera-ce un candidat anglais ? Pendant longtemps les ministres Aberdeen et Palmerston d'une part, et de l'autre Guizot, luttent d'habileté et redoublent d'efforts. « Si le prince de Gobourg l'emporte, écrit- l'ambassadeur anglais, la France fera seulement mine de résister; en somme, elle accepterait cette pilule comme les autres. » Cette fois la pilule fut avalée par les Anglais; les mariages d'Isabelle avec don François d'Assise, et de sa sœur avec le duc de Montpensier, furent conclus à la grande colère de lord Palmerston, qui ne menaçait de rien moins que de provoquer en Espagne un bouleversement complet. Berryer, adversaire loyal, félicita chaudement le ministre du succès de sa politique :
Vous avez fait monter sur le trOne d'Espagne l'infant espagnol, la