Berryer, Plaidoyert, IV, p
qui dise que le ministère est jaloux de la dignité de la France. Jamais! Jamais ^ ! »
Ses convictions, Berryer iBs garde toute sa vie avec une inflexible fidélité. Jusqu'à la fm il reste le courtisan des exilés quand tant d'autres le sont du pouvoir. Comme le vieux chevalier des âges disparus dont parle V. Hugo,
Il écoute partout si l'on crie au secours.
Par instinct il se place toujours du côté des faibles et des abandonnés; et s'il prodigue sa vie, c'est à défendre les vaincus et les malheureux. Mirabeau n'avait pas tout cela. Il n'avait point cette dignité de vie qui distinguait Berryer; il n'avait ni son désintéressement ni sa générosité. Son rêve était de parvenir, de dominer. Où ne serait pas parvenu Berryer s'il l'eût voulu? Ce n'est pas lui qui eût accepté l'argent de la cour pour ne pas la combattre. Berryer est tout entier dans cette réponse superbe qu'il fit un jour à un ami : « Mais vous n'auriez eu qu'à vous baisser, lui disait-on, pour ramasser titres et richesses! — Oui, répondit-il, mais il eût fallu se baisser -. »
Quant au langage de BerryGT, il faut, pour le bien juger, se rappeler que l'orateur improvisait. Cette parole qui jaillissait de son àme chaude, vivante, inspirée, pleine de poésie et de grandes images, cette parole ne nous est parvenue que par les sténographes. Et il parait que saisis eux-mêmes par son éloquence, ils oublièrent souvent leur devoir pour regarder et écouter l'orateur. Aussi, le lendemain, en trouvant dans les journaux les restes refroidis du discours si admiré la veille, on éprouvait un vif désappointement. D'autant que,
i. Cormenin, les Orateurs. II, p. 102.
i. M. Thicrs s'étonnait du ne abnégation si peu commune : « Berryer, disait-il en riant, me fait l'elTcl d'une olièvre à rallache qui ]>a-;scrait son temps à bondir au lieu de brouter. •■ M""" de Jan/é. Souvenirs, p. 105.
par un noble dédain de la gloire, j^erryer n'a jamais daigné revoir ses discours sténographiés. De là, ces incorrections, ces phrases lourdes et sans grâce, ces répétitions que l'on rencontre çà et là et qui ont excité la sévérité méticuleuse de quelques grammairiens. Sévérité injuste toutefois, car on ne saurait réclamer de l'orateur qui improvise la perfection de style requise chez l'écrivain de profession ; et les plus belles harangues de l'antiquité ou des temps modernes n'ont pas été prononcées dans la forme revue à loisir que nous admirons aujourd'hui. Que de pages, d'ailleurs, Berryer n'a-t-il pas laissées absolument parfaites sous tous rapports, admirables de vie et d'éloquence et dignes des plus grands écrivains. Mais si, plus soucieux de sa gloire, il eût pris la peine de reviser ses discours, son œuvre oratoire fût devenue aussi achevée dans la forme, aussi belle dans les détails qu'elle reste imposante dans son ensemble.
Dans cette période si remplie de la vie de Berryer, la tribune et la discussion des affaires publiques ne lui firent pas oublier la défense des grandes causes et les nobles devoirs de sa profession d'avocat.
En 1836, il voyageait en Suisse et venait de s'installer pour quelques jours sur les bords du lac de Thun, lorsqu'on le prévint qu'un inconnu le demandait. C'était un jeune homme à la mine pâle et distinguée qui lui dit en l'abordant : « Monsieur, permettrez-vous à un Français exilé de profiter du hasard qui le rapproche d'une des gloires de son pays? Je serais heureux de vous serrer la main. Je suis le prince Louis Bonaparte. »
Berryer reçut le prince avec courtoisie. Pendant huit jours ils se virent souvent. Tout en parcourant les bords du lac et les riantes vallées des montagnes voisines, le jeune homme exposait à Berryer ses idées et ce qu'il ferait quand il serait empereur. Car, depuis la mort de son cousin, le duc de Reichstadt, et celle de son frère aîné, en 1831, Louis Bonaparte ne doutait pas de son avenir. Dissimulé, aventureux, fataliste, sous des airs d'une douceur et d'une indolence étranges, il cachait une àme résolue et une volonté de fer : « Quand je serai empereur, disait-il, je ferai de Paris la plus belle ville du monde. Je le couperai de larges boulevards, je l'ornerai de squares comme ceux de Londres. » Il parlait encore de réformer l'artillerie et l'armée tout entière, et de résoudre la question sociale en assurant aux ouvriers une pension pour leurs vieux jours. Berryer souriait à tous ces rêves, ne croyant guère à leur réalisation, mais frappé de l'air illuminé et de l'accent convaincu de son interlocuteur 1.
Deux mois plus tard, éclatait la tentative de Strasbourg, que Berryer apprit à Vienne, de la bouche même de M. de Metternich. Transporté en Amérique par le gouvernement de Louis-Philippe, Louis Bonaparte s'empressa de revenir en Europe pour y préparer une nouvelle prise d'armes. L'occasion ne lui manqua pas. Avec une confiance généreuse mais imprudente, le roi de France venait de réclamer à l'Angleterre le corps de Napoléon P'. « Que voilà une demande bien française! » s'était écrié lord Palmerslon. « La monarchie de Juillet, avait dit M. Thiers, est Tunique et légitime héritière de tous les souvenirs dont la France s'enorgueillit. » Telle ne fut point la pensée du prince Louis, qui,
i. M"" de Janzé, Souvenirs sw Bcrnjcr, p. C6.
comparant Napoléon à César, déclara fièrement qu'il serait lui-même Octave Auguste. C'est pourquoi le 3 août 1840, il frète un vapeur anglais et débarque à Boulogne avec soixante partisans dévoués à sa fortune. Les soldats du 42® hésitent un instant, crient d'abord : Vive l'empereur! mais sont vite ramenés au devoir par leurs officiers. Tout est perdu. Le prince et ses amis s'élancent sur un canot pour gagner la pleine mer. Le canot chavire; ils sont pris, amenés à Paris et conduits devant la cour des Pairs.
A peine fut-il permis au prince de communiquer avec le dehors, le 31 août 1840, qu'il écrivit à Berryer pour lui demander de prendre sa défense. Cette offre, dit avec raison le principal historien de Napoléon III, était un honneur rendu au caractère de l'avocate Ce fut toujours à lui, du reste, que s'adressèrent, pour les défendre, les princes exilés et malheureux, sachant bien que son éloquente parole « illustrait les causes qu'elle ne pouvait gagner 2. » Après deux ou trois entrevues avec le prisonnier, le chef reconnu du parti légitimiste accepta de défendre l'héritier de Napoléon I". « Je serai heureux, lui écrivit-il, de pouvoir répondre, selon ma conscience et selon mon devoir, à la confiance que vous m'accordez, et dont je me sens honoré en la position où vous êtes et en celle où je suis, comme d'un précieux témoignage de l'indépendance de mon caractère et de la bonne foi de mes convictions politiques. ■» MM. Marie et Ferdinand Barrot furent adjoints à Berryer comme conseils. Plus que le procès lui-même, la manière dont l'avocat sortirait d'une situation si délicate intriguait le public^.
1. « The offer was an honour rendered by the Prince to the advocate. » Blanchard Jerrold, t. II, p. 152.