BERRYER ET LE PARTI LÉGITIMISTE (I834-I
Il nous faut maintenant revenir en arrière et résumer rapidement les rapports de Berryer avec ses princes détrônés et le parti légitimiste. Après avoir séjourné quelque temps au manoir de Ludworth, à quelques milles de Wareham, Charles X était venu avec la famille royale s'établir en Ecosse, au château de Holyrood. Cette majestueuse et triste résidence, hantée par les ombres des Stuarts, convenait à merveille aux Bourbons exilés. Ils y restèrent près de deux ans, et acceptèrent, à la fin de 1832, l'hospitalité que leur offrit l'empereur François II, à Prague, dans le palais des rois de Bohème. Rien de plus triste que l'existence des princes tombés. Leur seul intérêt était de recevoir des nouvelles de France; leur seule joie, d'accueillir des Français fidèles. Au reste, cette consolation ne leur manqua jamais, et parmi les courtisans du malheur, Berryer se distingua par son assiduité.
Dès les premiers temps de l'exil, il était venu en Angleterre saluer son vieux roi, et « le frère et la sœur semblables à de petites gazelles cachées parmi les ruines i. » Nous l'avons vu en 1831 à Massa, près de la duchesse de Berry,
i. Chateaubriand, Mémoires, III.
Nous le retrouvons à Prague en 1833. C'est après sa captivité et le pénible procès qu'il a soutenu pour la cause royale. On attend avec impatience le grand orateur. Mais il tombe malade en arrivant ; il est obligé de s'aliter et ne peut faire aux exilés que deux ou trois visites. Quand il est sur le point de partir, le duc de Bordeaux lui presse affectueusement les mains et lui exprime le regret que lui a causé sa maladie. Puis il le remercie d'avoir si vaillamment défendu ses intérêts. « Je regrette que vous nous quittiez, ajoute-t-il avec émotion, mais je comprends le bonheur qu'on éprouve à aller revoir son pays. Adieu ! Je désire que vous partiez content de moi et que vous puissiez le dire à vos amis. » Berryer n'est pas moins ému que le jeune prince. 11 répond qu'il est heureux de son voyage, heureux d'avoir vu son roi, de Tavoir entendu, de l'avoir étudié. « Je ne vous flatte point, ajoutet-il, je ne vous flatterai jamais. Écoutez les leçons du malheur. L'adversité est un bon maître i. »
Berryer revint à Prague au mois de septembre 1835. D'après M™° de Janzé, il fut chargé par Charles X d'une mission auprès de Metternich. Il s'agissait de sonder les dispositions du prince relativement à la famille royale. Le grand ministre était dans une de ses terres, entouré d'un certain nombre d'amis. — « Eh bien! monsieur Berryer, lui dit-il en l'abordant, vous arrivez de Vienne, quelles sont les nouvelles?
— 11 n'y en a qu'une, mon prince, qui ait de l'importance pour moi, répondit Berryer : on dit que la tour de Saint- Étienne penche à gauche.
— On vous a trompé. Monsieur; elle penche et penchera toujours à droite 2. »
L'année suivante, Berrj^er visita Charles X à Tœplilz et
1. Ncltemenl, Henri de France, II, p. ôl. '2. M'" (le Jan/.i-, ^^onvenirs. [i. ôG.
s'entretint longuement avec lui. L'entrevue du vieux roi et de son fidèle serviteur fut des plus touchantes, et Berryer dut éprouver les sentiments que Chateaubriand a si éloquemment exprimés dans ses Mémoires : « Je me mis à pleurer comme un enfant ; j'avais peine à étouffer avec mon mouchoir le bruit de mes larmes.... Mon vieux prince me prit de nouveau par la main en voyant mon trouble.... Ses yeux étaient humides; il me fit asseoir à côté d'une petite table de bois sur laquelle il y avait deux bougies; il s'assit auprès de la même table, penchant vers moi sa bonne oreille pour mieux m'entendre, m'avertissant ainsi de ses années qui venaient mêler leurs infirmités communes aux calamités extraordinaires de sa vie. Il m'était impossible de retrouver la voix en regardant dans la demeure des empereurs d'Autriche le 68^ roi de France courbé sous le poids de ces règnes et de soixante-seize années; de ces années, vingtquatre s'étaient écoulées dans l'exil, cinq sur un trône chancelant K... »
L'entretien avec Berryer se prolongea plus de deux heures. Il y fut longuement question des difficultés de toute sorte que rencontrait, par suite de son origine révolutionnaire, le gouvernement de Juillet. Le noble vieillard flétrit avec énergie les tentatives d'assassinat contre Louis-Philippe. « J'ai la confiance, ajouta-t-il, qu'aucun royaliste ne trempera jamais dans rien de pareil.... Malheur à ceux qui ameutent et déchaînent les mauvaises passions; ce sont des bêtes fauves qui dévorent le bras qui les a démuselées. » Ce fut au cours de cette audience qu'enhardi par l'affabilité royale et invité à tout dire, Berryer osa soutenir que la Révolution de 1789 avait été nécessaire. Le soir, l'uraleur fut invité au dîner de