BERRYER TOMBE MALADE. — SA MORT. — HOMMAGES RENDUS A SA MÉMOIRE
Un jour, à Augerville, au sortir de la messe, Berryer s'adressant à une personne amie qui l'accompagne : « Venez, lui dit-il, je veux vous montrer la pierre sous laquelle reposera mon cœur. — Non.... C'est trop triste. — Ce n'est pas triste, c'est consolant, au contraire, » répond l'orateur en souriant doucement. Et tous les deux pénètrent dans le cimetière. Derrière le chœur de la petite église, Berryer a choisi sa dernière demeure. En creusant à cet endroit même on a trouvé une galerie souterraine et le cercueil d'une petite fille de Jacques Cœur. Au fond de la chapelle des plaques de marbre indiquent l'endroit où reposent déjà le père, la femme et un des frères de Berryer. Sa place à lui est marquée d'avance et il y vient quelquefois prier. L'entrée du caveau est d'une touchante simplicité : un modeste toit de chaume supporté par quatre troncs d'arbres. Et au frontispice ces paroles qui respirent la foi et l'espérance : Expecto donec veniat immutatio mea.
Ainsi, depuis longtemps Berryer pensait à la mort. Son grand âge l'avertissait qu'elle n'était pas loin; il la voyait
venir dans une paix profonde, essayant de se détacher du monde pour se rapprocher de Dieu. « Les richesses du cœur, écrivail-il le 4 janvier 18G8, sont les seules qui attachent encore à l'existence celui qui commence aujourd'hui sa soixante-dix-neuvième année. » De plus en plus il se plaisait à lire l'Évangile, et cette lecture lui inspirait les idées les plus élevées sur l'autre vie.
Au mois de juillel, il fit preuve encore d'une vigueur extraordinaire. Dix-sept fois pendant ce mois, nous a raconté M. Georges Berryer, l'infatigable vieillard fit le voya^-d'Augerville à Paris, soit pour les séances du Corps législatif, soit pour ses afïaires. Le gouvernement des États-Unis poursuivait MM. Erlanger et Arman qui, pendant la guerr de Sécession, au mépris de la neutralité déclarée de la France, avaient fourni de l'argent et des vaisseaux aux confédérés du Sud. Berryer soutint la réclamation des États- Unis. Son plaidoyer fut aussi vivant, aussi pathétique qu'aux plus beaux jours. Émettant cette hypothèse qu'une provins pourrait se détacher du territoire français, il arracha des larmes aux spectateurs, rien que par l'accent émouvant avec lequel il prononça ces mots : « Notre chère France! » Voici ce passage du dernier discours de Berryer :
« Permettez que je m'étonne d'entendre dire que les États du Sud avaient une noMe cause, qu'ils la soutenaient au nom même de la liberté, qu'ils avaient la faculté de rompre le lien fédéral et de se séparer de la nation dans le sein de laquelle ils avaient été loyalement et librement incorporés ; qu'ils ont voulu reconquérir leur indépendance, et que c'est là un droit sacré de la liberté humaine.... Messieurs, j'ai un grand respect pour les droits de la liberté et pour ses principes ; je la chéris et la revendiquerai toujours, lorsque la libert sera cette force intérieure d'un peuple, dont elle unit tous les membres dans le resi)ect que chacun a pour l'exercice des droits qui ajipartiennent à l'ensemble de ses concitoyens.
La liberté iiui ennoblit, qui unit, qui fait les nations fortes, c'est la liberté que je veux.
Mais je repousse ces théories chimériques qui tendent à la dissolution des Etats, de la société, des familles.
On a comparé la prétention armée des confédérés à la grande et magnifique guerre de l'indépendance américaine. Quoi ! vous voulez faire un rapprochement entre ceux qui rompent le lien politique, le lien social, le lien fédéral, et ces colonies qui subissaient toutes les vexations de la domination étrangère, qui n'étaient pas incorporées à l'Angleterre, mais subjuguées par elle et violemment soumises à ses lois fiscales, et qui, secondées par nous, ont bravement voulu et conquis leur affranchissement.
Ah ! Messieurs, dans cette lutte des États-Unis contre les États confédérés, je laisse à d'autres l'éloge de l'insurrection qui n'avait pour but qu'une cause que personne ici n'oserait soutenir et avouer : la perpétuité de l'esclavage l....
Voilà le but qu'on se proposait et qu'on est venu, au nom de la liberté, au nom des principes libéraux, justifier ici, contre quoi? Contre la résistance justement et noblement opposée par cette grande et belle fédération américaine.... à la naissance de laquelle la France a si glorieusement contribué dans les dernières années de notre ancienne monarchie, cette fédération qui a constitué un grand peuple, magnifique par l'harmonie libérale de ses institutions.... Elle grandit tous les jours par ses libertés fécondes et conservatrices, cette nation, recueillant pour s'accroître tous ceux qui souffrent dans le reste du monde, et viennent pour être grand.- , pour être respectés dans leurs droits, pour être libres et lieureux, se faire les citoyens des États- Unis!....
.... Non, ce n'est pas d'un gouvernement populaire, ce n'est pas d'un peuple pareil, que l'on peut dire que le besoin ressenti par lui de conserver la force et la dignité de son unité, a été un acte d'orgueil. C'est un acte digne d'admiration, et devant cette noble volonté, je le répète, il faut s'incliner, chacun de nous sentant bien en son cœur que dans notre chère France l'amour respectueux de notre grande et sainte unité est aussi inviolable, et que nous la défendrons toujours aussi vigoui'eusement i....
Ce procès acheva d'épuiser les forces de Berryer. Avant de quitter Paris il s'était rendu au Jardin d'acclimatation acheter des oiseaux pour son cher Augerville. Son pied s'embarrassa par mégarde dans" un des arceaux de fer qui bordent les pe-
1. Ce discours n'a pas été publié dans les œuvres de Berryer.
- 4Ci — louses, le vieillard tomba lourdement. Cette chute aggrava la tumeur interne dont il avait le germe et qui devait l'emporter. Il revint à Paris le 5 octobre. Son neveu, M. Lucien Berryer, officier de marine, partait pour un long voyage. « Te reverrai-je jamais? a lui dit-il en l'embrassant. Puis il se rendit à Sancerre, se proposant de passer au château de Vaufreland les derniers beaux jours de l'année. Pendant ces quelques semaines, le mal fit de grands progrès. Quand Berryer rentra à Paris, vers la fin d'octobre, ses amis le trouvèrent bien changé et conçurent les plus vives inquiétudes. En vain l'engageait-on à se soigner ; lui s'obstinait à rester debout, à sortir ; il allait chaque jour à Passy pour revoir encore Rossini qui se mourait. Enfin la maladie triompha de sa vigoureuse nature et il fallut s'aliter.
C'était dans la première semaine de novembre. Le P. de Pontlevoy, informé aussitôt, se présenta. Il a raconté luimême comment le P. de Ravignan l'avait, en mourant, chargé d'achever son œuvre. Le saint religieux n'eût pu d'ailleurs faire un meilleur choix. Berryer le comprit et donna au P. de Pontlevoy toute sa confiance. On tremblait que l'émotion du malade ne fût trop vive en voyant le prêtre paraître dans sa chambre. Celte crainte était bien superflue, a écrit le Père. « Berryer n'avait pas peur d'un prêtre, bien moins encore de Dieu. Je le trouvai lui-même affectueux et religieux, du reste sans conscience aucune de la gravité du mal, se plaignant seulement de faiblesse, de malaise et d'agitation nerveuse. Je lui proposai dès cette première entrevue de se confesser, afin d'avoir plus de paix et de force avec plus de grâce. Il le fit à l'instant et, après m'avoir embrassé, il voulut encore baiser la main qui venait de le bénir. 11 me dit aussi, en m'indiquant le portrait bien connu placé en face de son lit : « Le P. de Ravignan est
là ^ » A une autre personne il ajouta : « C'est un des meilleurs amis que j'aie eus dans ma vie. »
Chaque jour le Père revenait voir le malade et ces visites semblaient le ranimer et le fortifier. « Je ne crains ni ne désire la mort, lui disait-il, mais je reconnais que la maladie est un don de Dieu, parce qu'elle rapproche les cœurs et surtout parce qu'elle nous rapproche de Dieu. » Il avait fallu placer devant ses yeux un grand crucifix afin qu'il pût le regarder sans cesse et l'adorer. Il montrait pour la sainte Vierge une piété simple et touchante; on l'entendait souvent l'invoquer ainsi que saint Pierre, son patron. Parmi toutes les prières, le Salve Regina était celle que Berryer préférait. Après un grand signe de croix, il se mettait à le réciter d'une voix si pénétrante, que tous les spectateurs fondaient en larmes. Saisie au cœur par l'accent de cette foi, une personne qui vivait éloignée de Dieu se déclara convertie sur l'heure, ce dont Berryer la félicita d'une façon charmante : « En vérité, lui dit-il, il ne vous manquait que cela. »
Cependant le mal s'aggravait rapidement et Berryer seul conservait encore quelque espérance. « Mon cher Nélaton, disait-il au savant médecin qui lui prodiguait ses soins, faitesmoi vivre pour que je puisse voir le bonheur de la France et la réalisation de mes espérances. » C'était là ce qui lui tenait le plus au cœur : mais le moment semblait venu où les hommes, la science, l'affection, le dévouement, ne peuvent plus rien. Comme Nélaton ne répondait point, Berryer comprit : « Merci, dit-il, vous ne me trompez pas; que la volonté de Dieu soit faite ! » Dès lors, il parut transformé : tribune, gloire, applaudissements, il oublia tout, sans un mot de regret, pour ne