BERRYER ET SA FAMILLE
C'est au commencement du règne de Louis XIV qu'appnraît pour la première fois dans l'histoire le nom de Berryer. Celui qui le porte, Louis Berryer, est seigneur de la Perrière, petit domaine à quelques lieues de Domfront. Attaché à la fortune de Colbert, Louis Berryer joue dans le procès de Fouquet un rôle qu'eût peut-être désavoué son arrière-petitfils, défenseur obstiné des causes vaincues. Il multiplie les
V. G. de Lacombe, Correspondant, 10 janvier 1886: — Clément, Histoire de Colbert, I, 422, 423.
Nicolas Berryer. J.-B. Berrver.
N.-René Berryer, Michel Berryer.
ministre de la marine. I
P.-M. Berryer.
"^ierre-Nicolas Berryer.
Pierre- A ntoine BeiTyer.
accusations de toute sorte, fait traîner le procès en longueur, et contribue ainsi, sans le vouloir, à arracher le surintendant à la mort. M'"" de Sévigné, quelque peu partiale, traite de lolie furieuse racharnement de Berryer. Mais le ministre reconnaissant l'associe à ses grandes entreprises, et le nomme tour à tour inspecteur des travaux du Havre et directeur de la compagnie des Indes Orientales.
Un petit-fils de ce Louis Berryer, Nicolas Berryer, s'élève, sous Louis XV, à une haute fortune. D'intendant du roi à Poitiers, il devient ministre de la marine, puis garde des sceaux, et s'allie à l'illustre famille de Lamoignon.
Près de Sainte-Menehould, des gentilshommes pauvres ont établi, dès le xvi" siècle*, de grandes fabriques de verre. Jusqu'à la Révolution, on les voit travailler de leurs mains, maniant la fêle et soufllant leurs bouteilles, sans crainte de déroger. Vers 17o0, nous trouvons parmi eux un autre descendant de Louis Berryer, Pierre-Michel. Le fils de ce gentilhomme verrier, Pierre-Nicolas, est le père du célèbre avocat.
Pierre-Nicolas Berryer vint à Paris en 1774, âgé seulement de dix-sept ans. Il fut reçu avec bienveillance par son cousin Ch. Delacroix, qui remplissait auprès de Turgot les importantes fonctions de premier commis aux finances. Après quatre années d'études, il commença sa carrière d'avocat. En peu de temps, la sonorité et le channe de sa voix, l'étendue de ses connaissances et la facilité peut-être trop grande de sa parole le portèrent au premier rang.
Il épousa, au commencement de l'année 1781), M""- Anne liorneau, fille d'un procureur du roi. Un an plus tard, le i janvier 17"JU, dans une maisun du Cloilre-Saint-Merry, venait au monde Pierre-Antoine Berryer, dont nous racontons riiisl(ure. Celte maison est aujourd'hui l'asile de la
prière et de la charité. Les filles de Saint-Vincent de Paul, qui l'habitent encore, ne manquèrent jamais, pendant plus de cinquante ans, de venir présenter leurs vœux au grand orateur, le jour anniversaire de sa naissance.
Né avec la Révolution, Pierre Berryer grandit au milieu de ses tempêtes. Dans les Mémoires intéressants qu'il nous a laissés, Berryer père a décrit les angoisses et les dangers de sa famille pendant ces années terribles. Nous citerons seulement quelques traits.
Vers la fm de septembre 1792, peu de temps après les massacres, il était allé plaider à Blois dans un important procès, et avait emmené avec lui sa femme et son fils à peine âgé de deux ans. Depuis plus d'une heure, l'adversaire de Berryer parlait, ànonnait, au grand désespoir des magistrats et des spectateurs. Tout à coup, dans la salle, une voix d'enfant s'éleva claire et vibrante : « Maman, en voilà assez! Ça m'ennuie ! Allons-nous-en !» — « La cause est entendue, prononça le président ; avocat, remettez vos pièces, le tribunal jugera. » Ce fut le premier succès oratoire de notre Berryer.
De retour à Paris, Berryer père s'employa de tout son pouvoir à arracher des victimes au tribunal révolutionnaire. Mais que de fois son dévouement faillit lui coûter la vie ! Il cachait des émigrés dans sa demeure du Gloître-Saint-Merry. Un député de la Convention le dénonce. Si l'accusation n'est pas retirée le jour même, c'est l'échafaud. Berrj^er court à la Convention implorer l'appui de son cousin, Ch. Delacroix, et de Bourdon de l'Oise, son ancien camarade. « Au moment où j'arrive, raconte-t-il lui-même, Bourdon entre par une autre salle, traînant avec fracas dans les corridors le grand sabre avec lequel il a vaincu à la Bastille. » Mis au courant, les deux députés prennent feu pour lui, appellent le dénonciateur, le haranguent, le forcent à déclarer publiquement qu'il s'est
trompé, et que le citoyen Berryer est le meilleur des patriotes.
Puis c'est M"" Berryer elle-même qui, pour sauver un accusé, surmonte ses dégoûts et expose sa propre vie. Fouquier- Tinvihe a reçu autrefois un grand service de W Berryer. reut-être s'en souviendra-t-il? Tenant donc par la muin Pierre, son petit enfant, elle pénètre dans la pièce où siège le tribunal. « Des miasmes pestilentiels semblaient en avoir corrompu l'air; des espèces de spectres y étaient dans l'expectation de l'audience qu'ils imploraient et dont ils redoutaient encore plus l'issue. » L'entrevue du moins n'est pas longue. A cette femme belle et courageuse Fouquier n'adresse qu'une plaisanterie sinistre : « Sais-tu, lui dit-il, que ta tête serait charmante à voir rouler sur l'échafaud ^ ? »
L'accusé que M"'* Berryer voulait ainsi arracher à la mort était peut-être son propre frère. On attribuait à M. Gorneau une spirituelle chanson contre la tyrannie révolutionnaire. Il s'enfuit au moment où l'on venait pour le prendre et se réfugia dans la forêt de Senlis. Le malheureux ne prévoyait pas qu'on arrêterait à sa place son jeune frère, qui, malgré ses dénégations et son innocence, fut envoyé à la guillotine.
Un autre deuil non moins cruel vint frapper la famille Berryer. Lorsque après le 10 août 1792, Lafayette eut résolu de conduire son armée au secours du roi, il obligea les membres de la municipalité de Sedan à faire arrêter les commissaires de l'Assemblée législative envoyés pour préparer la- Ht'publique. Ces commissaires furent délivrés le lendemain (\i' la fuite du général. L'incident paraissait oublié, quand, deux ans plus tard, les sans-culottes de Sedan réclamèrent le châtiment du grand attentat commis contre la représentation