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« Berryer a parlé admirablement, écrivit Lamennais, écartant la question de doctrine sur laquelle il ne pouvait pas plus me défendre, comme il l'a dit, que le tribunal ne pouvait me juger.... L'arrêt est une des choses les plus extraordinaires qu'on ait jamais vues. Il n'y a qu'une voix unanime sur son étonnante absurdité.... »
Ce procès enleva à Lamennais ses dernières illusions ; depuis lors il ne fut plus royaliste. Insensiblement ses relations avec Berryer en souffrirent. Dans les lettres qu'il lui adresse, les violences redoublent contre les ministres. « Sa modération est de la haine figée, écrit-il en parlant de Mgr Fra3'ssinous.... Si vous saviez quelle activité pour le mal, quel zèle de persécution son double caractère lui inspire, les bras vous en tomberaient.... C'est l'homme qu'il faut pour faire la guerre à l'Église. Quand on en aura tiré ce parti, on crachera dessus et son épitaphe sera faite. »
Avec cela, ce « maniaque de génie, » comme Sainte-Beuve appelle Lamennais, a des pressentiments qui étonnent. Il exhale des cris d'aigle et de prophète. Il voit les peuples se détacher de la monarchie : « Je vous dis, écrit-il à Berryer, que le peuple s'inquiétera aussi peu de tous les changements politiques que des révolutions de la Chine !» — Le roi l'a laissé condamner à trente francs d'amende, donc il sera renversé : « Nous avons été depuis cinq ans plus loin dans le mal que durant les trente années précédentes. Je vois beaucoup de gens s'inquiéter pour les Bourbons ; on n'a pas tort : j(î crois qu'ils auront la destinée des Stuarts. » Quand M. de Martignac arrive au pouvoir, Lamennais dit à Berryer : « Ce n'est rien ce que vous avez vu jusqu'ici. Le mouvement sera bien autrement rapide, et tant mieux. J'aime ce qui finit. Quod facis fac citiusl » — « Décidément, lui disait en souriant Berryer, vous avez manqué votre vocation. Vous
auri'.^z été un terrible corsaire, comme vos compatriotes de Sai;'.i-IIalo. »
Au mois de juin 1829, paraissent les Ordonnances royales, qui, en vertu de lois pnUendues existantes, enlèvent aux Jésuites les huit établissements d'éducation qu'ils dirigent. Berryer et Lamennais s'associent et protestent au nom de la liberté. Le premier publie un mémoire remarquable sous ce titre : Les Jésuites et la liberté religieuse, Lorsqu'en 1579, un ministre de la République invoqua contre les congrégations religieuses ces mêmes lois persécutrices, les catiioliques ne trouvèrent rien de plus fort à opposer à M. Ferry, et l'écrit de Berryer fut réimprimé. L'orateur y prouve éloquemment que « la liberté de conscience, l'égalité d'aptilade pour tous les emplois, toute notre législation enfin repoussa cette alliance bizarre entre les choses présentes et les lois d'un temps qui n'est plus. » De son côté, Lamennais lance une brochure retentissante : Des progrès delà Révolution et de la guerre contre V Eglise. « Nous demandons pour l'Église catholique, s'écrie-t-il, l.i liberté promise par la Charte à toutes les religions, la liberté dont jouissent les protestants, les juifs, dont jouiraient les sectateurs de Mahomet et de Bouddha s'il en existait en France. »
Enfin éclate cette Révolution tant annoncée. Berryer adjure son ami de ne pas abandonner dans leur malheur ces rois qu'il aimait tant naguère. Et Lamennais n'a qu'un mot de suprême dédain: c'est le mot de Marthe sur Lazare mort depuis quatre jours: Jamfetcl!
La royauté, dites-vous : mon ami, elle est condamnée, et condamnée bien justement. Dieu l'a touchée au front comme Gain. Il y a guerre entre ehe et lui. Ne voyez-vous pas que par une sorte d'instinct irrésistible, tout se sépare d'elle comme de quelque chose de maudit Rangez-vous donc auprès do cette vieille idole qui tombe ! Nulle main d'homme ne la soutiendra. Et doit-on, peut-on désirer qu'elle reste
encore debout ? Eu vérité, je ne le pense pas. Qu'est-elle autre ciiose en soi que la constitution de l'antichristianisme en Europe ? Je ne parle pas des hommes, qui peuvent être pieux, mais des gouvernements, du système social. Le pouvoir est partout corrompu dans sa racine et ne saurait désormais produire que des fruits de mort. Il dégrade et pervertit tout ce qui l'approche, tout ce qui s'attache à lui. Voyez le clergé. Que voulez-vous donc ? me demanderez-vous. Le triomphe du libéralisme ? Oui, justement cela, car le libéralisme, absurde dans ses théories, violent dans ses passions, aveugle dans ses projets, après un profond désordre et de grands crimes peut-être, ne fera triompher, ne peut faire triompher qu'une chose, la liberté; et c'est la liberté qui sauvera le monde, parce que la liberté, qu'on cherche tant qu'on voudra, se réduira toujours en ce qu'elle a d'effectif, à l'affranchissement de l'Église i.
Et dans une autre : « Le duc d'Orléans va recevoir la couronne. Elle sera pesante sur sa tête. Le plus grand nombre préférerait une République déclarée. Et je suis de ceux-là ~ ! »
De la sorte, suivant une voie différente, les deux amis ne se verront plus qu a de longs intervalles. Après l'essai brillant de VAvenir, Lamennais part pour Rome. La pensée de Berryer le suit avec angoisse pendant le voyage fatal. Puis en 1834, au moment où on le croit soumis, il publie les Paroles cViin croyant, livre de révolte, enseignant que tout pouvoir vient de l'enfer, « une Apocalypse bariolée de prières et de blasphèmes 3. » Ainsi, comme il a rompu avec la monarchie, Lamennais rompt avec l'Église, et pour toujours.
A quelque temps de là, il se présenta chez Berr3-er. En l'abordant, il avait déjà ce rire amer qu'il garda depuis lors et qui trahissait à la fois l'orgueil et la souffrance. Vainement il prétendait que son àme était en paix. Il suffisait de le voir pour sentir qu'il mentait. Son visage sombre et inquiet portait le deuil de ses croyances, et « le sceau de la
1. LeUrc inédile publiée par M. de Lacombc, Corresp., 25 février 1890.