IX. — Retour dans les Hautes-Pyrénées
Le voyage aux Pyrénées était, comme on l'a vu,
(1) Mémoires, t. II, p. 23.
(2) Ibid., p. 27.
arrivé à propos pour éviter le ministère. Après avoir obtenu un congé régulier du marquis de Maleville, président de sa section au Tribunal de Cassation, Barère partit dans les derniers jours de janvier 1792. Il s'arrêta d'abord à Vie, où résidait sa femme.
Les Mémoires sont très sobres de détails sur la vie privée de Barère. A peine y trouve-t-on mentionnée Madame Barère. Nous avons vu qu'elle était encore une enfant quand il Tépousa. Barère, qui avait dix-huit ans de plus qu^elle, lui avait offert à l'occasion de ses fiançailles, à ce que nous apprend M. Louis Caddau, une superbe poupée habillée de satin jaune (1). C'est dire qu'il ne la prenait guère au sérieux. En 1792, lors du voyage de Barère, elle n'avait encore que dix-neuf ans. ce Elle était, dit Barère, complètement dominée par sa « mère, très entichée de noblesse et de dévotion. J'eus « beaucoup à souffrir, ajoute-t-il, des fureurs que la « mère manifestait contre les Jacobins et des préjugés « religieux qu'avait la fille contre les députés de TAs- « semblée constituante. Mais je respectai l'âge de l'une « et la vertu de l'autre et supportai ces inconvénients « inséparables des révolutions qui divisent les familles « et brouillent les meilleurs amis (2). »
Ailleurs Barère, faisant allusion à ce malheureux mariage, dit qu'il a « tout sacrifié à la conquête de la « liberté publique, tout jusqu'à l'amitié d'une épouse et « à Tespérance si douce, si consolante d'avoir une pos-
(1) La Liberté des Hautes-Pyrénées, du 26 juillet 1894.
(2) Mémoires, t. II, p. 10.
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« térité (1). » c< La nature, écrivait-il dans une lettre à (( Demerville en 1795, me fit ami des hommes, enthou- « siaste de la liberté, avec un penchant irrésistible pour , « la vie paisible et pour le bonheur domestique (2). »
Les déboires qu'il éprouva auprès de sa femme eurent pour effet d'abréger son séjour à Vie. 11 avait d'ailleurs un motif pour cela : la nécessité de procéder au règlement des successions de son père et de sa mère, qui s'étaient ouvertes à Tarbes en 1788.
Il poussa donc jusqu'à Tarbes, où il reçut le meilleur accueil. A son arrivée en ville, une population enthousiaste se porta au-devant de lui. Le commandant de la garde nationale, à la télé du bataillon de volontaires, lui adressa une harangue « enflammée du plus pur patriotisme ». Barère se mit immédiatement en rapport avec les notables habitants. « Son premier soin, dit une notice « publiée quelques jours après au Moniteur universel^ a « été de relever les courages abattus et d'éclairer les « esprits égarés ou prévenus par les royalistes, dans le « département qui était dans un véritable état de contre- « révolution (3). » Le rédacteur continue ainsi : « M. Ba- « rère a fait une adresse aux habitants des campagnes « sur les dangers et les malheurs qui pourraient résul- « ter du refus des assignats, refus qui causait des trouce blés et des querelles chaque jour de marché. Il a « formé un club et, dans un discours plein de raison et
(\) Delà pensée du gouvernement républicain^ dédicace aux citoyens du département des Bautes-Pyrénées , p. X.
(2) LcUres inédites de Barère, Bulletin d'autographes de juin 1905, no 346.
(3) Moniteur universel du 27 mars 1792, réimp. t. XI, p. 731.
« de sagesse, il a tracé les devoirs et posé les limites « constitutionnelles que ces sociétés ne doivent pas c franchir si elles veulent être utiles. EnKn lorsque le « Directoire s'est occupé des soins de la défense de la « frontière espagnole, M. Barère a offert un drapeau h « toute cette brave jeunesse qui accourait en foule de c toutes les parties du département pour réclamer « rhonneur de voler au secours de la patrie. Cette « offrande patriotique a été reçue avec transport (l). « C'est ainsi qu'obligé par ses affaires de quitter un c moment la place que l'estime de ses concitoyens lui c a confiée à Paris, il prouve qu'un ami de la liberté c n'est oisif ni inutile nulle part, et que le poste du « patriote est partout. »
Cette notice apologétique, émanant sans doute d'un ami de Barère si ce n'est même de lui, avait fort mécontenté les administrateurs du département des Hautes-Pyrénées, parmi lesquels siégeait Péré-d'Arcizac, qui avait été, comme on l'a vu, évincé par les électeurs en 1789 et qui fut toujours assez malveillant pour Barère. Les administrateurs adressèrent, avec sommation d'insérer, une réponse au 3/o/2if/e2/r dans laquelle ils déclaraient que le directoire du département « n'a jamais a mérité ni soupçons ni reproches, qu'avant le retour « de M. Barère les lois constitutionnelles y étaient en « vigueur, l'assiette et le recouvrement des impôts très « avancés, la garde nationale aussi brave que bien dis- « ciplinée, le remplacement des ecclésiastiques achevé
(1) C'est ce drapeau qui lui fut présenté, en 1795, pcndnnt sa détention dans la prison de saintes, par le bataillon des Hautes- Pyrénées, ayant à sa tête le commandant Maransin.
« sans troubles, les malveillants réduits au silence, « etc., etc. (1) »
Barère répliqua aussitôt (2) : « J*ai remarqué à mon c( retour ici, au mois de janvier, une apathie que j'ai « hautement reprochée à mes concitoyens, des négli- « gences dans les mesures à prendre contre Tagiolage « et à raison des échanges avec des assignats de cinq « livres et des monnaies de cuivre... Les administra- « teurs s'occupent des subsistances avec plus de succès « que des monnaies de métal, que nous ne voyons pas (( affluer. L'agiotage nous mine... L'acte constitutionnel « n'a pas été proclamé solennellement, conformément à <f la Ipi du 15 septembre 1791 (3). »