XI. — Barère et les Girondins
A la Convention, Barère avait des amis dans tous les partis. Sa culture littéraire, sa courtoisie bienveillante, enfin l'agrément naturel qui, d'après ses contemporains, émanait de toute sa personne, suffiraient à expliquer la sympathie dont il était entouré. Ainsi que le disait plus tard un de ses collègues, il était bon enfant.
Dans y Histoire des Girondins^ M. de Lamartine a décrit en un magnifique langage les événements de cette terrible époque ; mais son génie de poète l'entraine parfois hors des limites de la réalité historique. Voici ce qu'il dit des relations de Barère :
« Ses opinions, ses études, ses liaisons, son origine « méridionale, son talent plus fleuri que populaire « semblaient devoir l'attacher aux Girondins. Il pen- « chait en efl*et de leur côté pendant les premiers jours ; « il croyait à leur génie, il admirait leur éloquence ; il « sentait la dignité de leur esprit ; il goûtait la modé- « ration de leur système. Mais il avait vu la force du « peuple au 10 août et au 2 septembre ; le regard du « lion l'avait fasciné. 11 avait peur de Marat, Danton
« Tétonnaît ; il se défiait de Robespierre. L'étoile de « ces trois hommes pouvait avoir des retours. Il ne « voulait pas se dévouer en victime à leurs vengeances, « s'ils venaient à triompher.
(( 11 s'était placé à égale distance des deux partis, au « centre, qu'on appelait la Plaine ; médiateur ou auxi- « liaire, tour à tour, selon les hommes, selon le jour, « selon la majorité. Cette Plaine avait besoin d'un ora- « teur. Barère s'offrit (1). a
Que Barère se sentît attiré vers les Girondins par certaines affinités d'éducation et de caractère, cela n'est pas douteux. Mais, quoi qu'aient pu affirmer sans preuves certains de ses biographes, il n'a jamais été Girondin.
Ce qui a pu donner créance à celte opinion, c'est que Barère craignait les excès de la démagogie et que cette crainte, qui l'obsédait et qu'il partageait avec les Girondins, il la manifesta souvent, avant le 31 mai et même après. II flétrit énergiquement, dès la première séance de la Convention, l'altitude insurrectionnelle de la Commune de Paris. Il proposait de supprimer cette municipalité factieuse. « Il laul abattre, disait-il, ce monstre d'anarchie ». Mais de cette communauté de sentiments sur la question de la municipalité parisienne, on ne saurait conclure que Barère ait donné son adhésion, même au début, aux tendances du parti de la Gironde. Il s'en est au contraire formellement écarté dans les circonstances les plus solennelles.
D'après Lamartine, Barère aurait pris la parole pour
(1) Lamartine. Les Girondins, livre XXXI, § 14.
la première fois dans la Convention à propos de la fameuse dénonciation de Louvet sur les projets de dictature attribués par les Girondins à Robespierre (1). Il s'agit de cette violente séance du 5 novembre 1792, où Barbaroux, quittant son siège de député et descendant à la barre, provoqua un tumulte que la présence de Barère à la tribune suffit à apaiser.
Ce n'était pas la première fois, ce jour-là, que Barère prenait la parole à la Convention. Il était monté à la tribune presque tous les jours depuis la séance d'ouverture. Il y avait notamment, dès le 23 septembre, signalé, en sa qualité de député des Hautes-Pyrénées, la nécessité de surveiller la frontière espagnole ; il fut même désigné parmi les commissaires chargés de préparer la mise en défense des points menacés (2). Le 29, il s'élève avec une grande vigueur contre une proposition girondine qui tendait à maintenir en fonctions les ministres députés et tout particulièrement Roland.
Revenons à la séance du 5 novembre. Le discours de Louvet ouvrait les hostilités entre Robespierre et les Girondins. Barère ne prit parti ni pour Tun ni pour les autres. Il adjura la Convention, dans un magnifique mouvement oratoire, de ne pas « faire des piédestaux à des pygmées ». « Je réclame, dit-il, au nom du bien pu- « blic, que les passions individuelles disparaissent de (( nos délibérations pour faire place à la grande passion
(1) « 11 se levait pour la première fois dans la Convention ». (Lamartine, Les Girondins, livre XXXI, § 14). Lamartine oublie que quelques pages plus haut il a lui-même rapporté le discours de Barère au sujet du maintien des ministres (Séance du 29 septembre 1792).
(2) Cette désignation n'eut aucune suite et Barère resta à Paris.
(( du bien public... Des hommes d'un jour, de petits « entrepreneurs de révolution, ne sont pas faits pour (( occuper le temps précieux que vous devez aux grands « travaux dont le peuple vous a chargés. »
Gomment a-t-on pu compter au nombre des Girondins un orateur qui, tout en leur donnant la satisfaction de cingler par un ordre du jour méprisant Timmense orgueil de Robespierre, frappait du même coup le dénoncé et les dénonciateurs ?
M. Aulard, qui n'est pourtant pas tendre pour Barère, qualifie ainsi son intervention du 5 novembre : « Dans « un sage discours, Barère réclame Tordre du jour au « nom de l'intérêt de la République »(1). Mais Lamartine travestit les choses : d'après lui, le discours de Barère était inspiré par Tégoïsme et l'ambition, et Barère, en le prononçant, voulait faire sentir son importance « afin de se faire estimer un plus haut prix » (2). Ce n'est pas seulement une calomnie, c'est une absurdité. Personne n'a pu dire sérieusement que Barère était égoïste ou ambitieux. Sa vie entière démontre le contraire.
Michelet n'est pas plus heureux quand il dit que Barère voulut, dans cette séance du 5 novembre, sauver Robespierre « en lui infligeant un humiliant coup de pied » (3). L'intention de Barère n'était certes pas de sauver Robespierre, et l'explication donnée par Louis Blanc de sa conduite est la meilleure à notre avis. Barère avait vu, par une intuition rapide, que la Convention dé-
(1) Aulard. Les orateurs de la Législative et de la Convention, II,
(2) Les Girondins^ loc. cit.
(3) Michelet. RévoL fr., liv. VIII, chap. VII.
sirait deux choses : mettre fin aux questions de personnes et éviter de grandir Robespierre (1). En conseillant à la Convention de dédaigner les individus et de se consacrer à la grande œuvre que la nation attendait de son patriotisme, Barère prononçait le sursum corda des bons Français. Bien des malheurs eussent été évités si ses conseils avaient été suivis.
La Convention, elle, ne s'y trompa point. Elle investit Barère de sa confiance, et lui en donna immédiatement un premier témoignage en le nommant membre de son comité le plus important : celui qui devait élaborer la constitution de la République.