‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 15 sur 30 · XIII. — Barère et la démagogie · texte numérisé non relu

XIII. — Barère et la démagogie

Le procès de Louis XVI fut le signal d'une grande agitation révolutionnaire à Paris. La Commune, qui tenait en suspicion les modérés de la Convention, même ceux qui, comme Vergniaud et Barbaroux, avaient voté la mort du roi, s*associait chaque jour aux manifestations les plus tumultueuses. Robespierre et ses partisans, se déclarant ouvertement pour la déma-

(1) La Liberté des Hautes-Pyrénées, 27 juillet 1894.

gogîe, livraient bataille aux Girondins, à la tribune de la Convention et à celle des Jacobins. De son côté, Marat, dans ses articles violents de VAmi du Peuple^ soufflait la haine contre tout ce qui possédait et proposait nettement le partage des biens. Barère fut le premier à signaler la gravité de ces excitations. Malgré son culte pour la liberté de la presse, il dénonça le journal de Marat comme un danger public et demanda la peine de mort contre tout individu qui proposerait la « loi agraire ». La séance du 6 janvier fut une occasion de se montrer l'adversaire résolu de l'anarchie. Ce jour-là il présidait la Convention (1). Les sections de Paris venaient de se déclarer en permanence. C'était l'insurrection organisée contre la Convention avec la connivence de la Montagne. Au milieu des apostrophes et des injures de la droite, Robespierre, avocat des hommes de l'Hôtel-de-Ville, essayait vainement de parler. Barère s'efforce de dominer le bruit ; il engage Robespierre à renoncer à la parole. Robespierre déplore l'absence de Treilhard. « Le membre qui le remplace, dit-il, met plus d'art à prouver son impartialité que d'exactitude à en suivre les règles ». Puis il adresse à la droite les plus violentes paroles. Le tumulte devient épouvantable. Barère brise sa sonnette sans succès; enfin il se couvre.

A la reprise de la séance, le président se lève : « Citoyens, s'écrie-t-il, dominant de sa voix chaude de Pyrénéen les vociférations des tribunes, il est temps que

(1) Il remplaçait Treilhard, empêché. L'usage était, quand uu présideul en exercice ne pouvait occuper le fauteuil, de le remplacer par un des présidents des quinzaines antérieures.

la République sache s'il y a ici une Convention nationale, si les représentants existent, car je ne vois ici qu'un comité anarchique. Je rappelle les tribunes au respect de la Convention et Robespierre à Tordre avec censure ». — « La censure n'est pas déshonorante, réplique Robespierre. Celui seul qui l'exerce injustement doit porter le mépris de la nation ».

On le voit, la haine de l'anarchie remplissait l'âme de Barère. C'est là un état d'esprit sur lequel il faut insister. Il a échappé à la plupart de ses biographes.

Cette altitude hostile de Barère à Tégard des exaltés de la Commune et des Jacobins, dont nous trouvons au Moniteur d'innombrables exemples, s'est manifestée dès les premiers jours de la Convention. En octobre 1792, une adresse factieuse des sections (relative à la garde de l'Assemblée) avait été envoyée par la Commune à tous les corps administratifs de la République sous le couvert du maire de Paris. Roland, ministre de rintérieur, dénonça cet envoi qu'il qualifia de « coalition dangereuse et illégale entre la municipalité de Paris et les autres municipalités de France ». Barère prend la parole : « L'envoi dont il est question, dit-il, est un crime. C'est unç désobéissance à la loi, commise par une Commune qui, étant sous les yeux du législateur, aurait dû donner l'exemple à loute la République... Quand une municipalité désobéit ouvertement aux lois, l'anarchie est à son comble. Je demande que le Conseil général de la Commune de Paris soit dès maintenant suspendu de ses fonctions » (1).

(1) Moniteur, Réimp., 1792, p. 354.

A la suite de l'assassinat de Lepelletîer Saint-Fargeau, le peuple des faubourgs, qui voyait des royalistes partout, demandait des visites domiciliaires, des perquisitions dans les quartiers du centre. Cette demande, appuyée par Bréard, par Goupilleau et par toute la Montagne, allait ouvrir la porte, si elle était accueillie, aux brutalités et à Tarbitraire. Barère signale le danger. Il craint que les visites domiciliaires ne deviennent le signal de vengeances particulières. <r Je propose donc, dit-il, qu'un comité soit chargé d'en présenter l'organisation et surtout que le soleil les éclaire et qu'elles assurent le respect des personnes et des propriétés ».

Quelques jours après, poussée par les excitations sanguinaires de Marat, la populace avait pillé les boutiques. Le 27 février, Barère demande à la Convention une punition éclatante. «Tant que je serai représentant « du peuple,dit-il, je ferai imperturbablement la guerre « à ceux qui violent les propriétés et qui mettent « le pillage et le vol à la place de la morale publique, (( couvrant ces crimes du masque du patriotisme ».

Les Girondins s'empressèrent de s'emparer de l'incident soulevé par Barère ; ils poussèrent si loin les choses, que la Convention dut céder en renvoyant devant les tribunaux les auteurs et les instigateurs du pillage, ce qui comprenait Marat et sa gazette. Aussitôt les colères se soulèvent, les conciliabules s'organisent et un complot est formé pour massacrer les Girondins dans le sein même de la Convention. La Convention, atterrée par la révélation du complot, semble perdre tout sang-froid. Barère remonte les courages. Ce pusillanime, que ses ennemis nous représentent indécis et

flottant, ce modéré que la peur, dit-on, a rendu Montagnard, provoque à la fois les applaudissements de rassemblée et les fureurs des tribunes en s'écriant : « On a parlé de couper cette nuit des tètes de députés ! Citoyens ! les tètes des députés sont bien assurées. Elles sont posées sur tous les déparlements de la République. Qui donc oserait y toucher ? Le jour de ce crime impossible, la République serait dissoute ».

Les stngoisses très légitimes de la Convention au sujet de l'agitation parisienne étaient rendues plus aiguës encore par les nouvelles désastreuses arrivées des armées de Belgique. La perte d'Aix-la-Chapelle, l'évacuation de Liège, la levée du siège de Maëstricht étaient commentées avec fureur dans toutes les réunions. Quatre-vingt-seize membres de la Convention furent envoyés dans les sections pour provoquer les engagements volontaires.

Barère se rendit avec Mailhe, son collègue de la Haute-Garonne et son ancien confrère au barreau de Toulouse, à la section du Panthéon. Voici une des phrases du rapport fait par Mailhe, à ce sujet, dans le style boursouflé de l'époque : « Nous avons parlé aux citoyens des dangers que couraient leurs frères, nous avons vu leurs larmes. Ce n'étaient pas des larmes de faiblesse, c'étaient des larmes d'Achille jurant de venger Patrocle ! »

D'autres sections, moins teintées d'antiquité, ne s'en étaient pas tenues aux larmes d'Achille. La section du Louvre avait réclamé de la Convention, comme une conséquence du départ des volontaires, l'établissement

d'un tribunal qui punisse les contre-révolutionnaires et les perturbateurs du repos public.

Telle est l'origine de ce fameux tribunal révolutionnaire « qui devait, suivant l'expression de Danton, sup- « pléer au tribunal suprême de la vengeance du peu* « pie » (1). La pétition de la section du Louvre fut convertie immédiatement en motion par Carrier, le futur proconsul de Nantes. La discussion s'ouvrit le lendemain. Robert Lindet, rapporteur, concluait à Tinstitution d'un tribunal de neuf membres jugeant sans l'assistance du jury et devant atteindre les actes ci-après, dont la vague dénomination allait transformer, selon le caprice des maîtres du jour, tout Français en accusé : Vincwismey la manifestation d'opinions pouvant égarer le peuple^ la conduite^ les écrits ou même les places antérieurent occupées qui rappelleraient des prérogatives usurpées par les despotes.

Dès la lecture de ce rapport, Barère indigné s'élance à la tribune : « Il est impossible, s'écrie-t-il, que des amis de la liberté veuillent imiter les plus affreux despotes dans leurs vengeances ». (Ici le Moniteur signale des murmures). L'orateur, en empruntant des exemples à l'antiquité, flétrit un projet « qui va faire revivre les chambres ardentes et les tribunaux d'exception créés par la monarchie et abolis par la République ». La gauche proteste. Des conventionnels, qui se sont fait connaître depuis par leur esprit rétrograde (Cambacérès entre autres), réclament la mise aux voix immédiate. Barère continue : « Je suis aussi ennemi que

(1) Séance du 10 mars 1793.

« VOUS des conspirations. Lorsqu'on ne veut pas de <c places, qu'on est sans ambition, qu'on méprise la a vie, on est plus fort que toutes les puissances ». Un tribunal criminel sans jury, pour lui, est une véritable monstruosité, « que les despotes les plus éhontés n'auraient pu imaginer». Et il insiste en terminant pour que que Ton respecte le principe du jury. « Les jurés, ditil, sont la propriété de tout homme libre »>.

Cette éloquente improvisation, à laquelle s'associèrent Vergniaud et Gambon, exerça sur la Convention une influence décisive. Le tribunal révolutionnaire fut créé ; mais, contrairement aux conclusions de Robert Lindet, soutenues par Duhem, Amar et Philippeaux, on décida qu'il sera composé de cinq juges et de douze jurés nommés par la Convention. Ces derniers furent pris dans le département de Paris et dans les quatre départements environnants. Ils devaient émettre leur déclaration à haute voix (1).

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