XIV. — Le Comité de salut public
La période la plus glorieuse de la vie politique de Barère s'ouvre le 6 août 1793 par sa nomination au Comité de salut public. Pendant près de quinze mois, son ardeur patriotique, sa foi dans l'avenir de la France et de la République ne se sont pas démenties un seul instant.
(1) Dauban. La démagogie en Î793, p. 101.
La Convention s'était emparée de tous les pouvoirs à la chute de la royauté ; elle ne pouvait se dispenser de créer à côté d'elle un organisme qui fût son agent d'exécution. Un Comité de défense composé de vingt-cinq membres fonctionna quelque temps. Trop nombreux pour prendre les mesures qui exigent de la promptitude et de la décision, ce Comité, dont les séances étaient publiques, se noyait dans des débats oiseux et n'aboutissait à rien. Les circonstances pourtant exigeaient des résolutions énergiques. Le péril était partout : insurrection dans les départements, à Lyon, à Toulon, à Marseille, la Vendée en feu, les représentants aux armées arrêtés, la trahison de Dumouriez, la retraite de Custine. Barère, dont l'esprit était droit et pratique, ne pouvait manquer d'être frappé des vices d'organisation inhérents au Comité de défense. Il les signala à la Convention. « Les Girondins, dit-il, qui sont en majo- « rite dans ce Comité, perdent le temps à récriminer, à « dénoncer des projets de dictature. Ce sont les grands <c enfants de la Révolution » (1). Critiquant la publicité des séances du Comité, il dit : « Nos ennemis connaissent nos « projets avant même que nous les ayons décrétés. « Comme les Athéniens, quand Philippe était à leurs por- « tes, nous délibérons, nous n'agissons pas. Une s'agit « pas de donner au nouveau Comité des pouvoirs extra-lé- « gaux. La seule dictature légitime nécessaire, c'est celle « de la Convention. Qu'avez-vous à craindre d'un Comité « établi pour un mois et sur qui tous les regards seront « portés, toutes les espérances réunies, toutes les dé-
(1) Bûchez et Roux. Histoire parlementaire, t. XXY, p. 288.
« fiances accumulées ? » (1). II conclut à la création du Comité de salut public.
Cette fois encore la Convention décerna à Barère un témoignage absolu de confiance. Elle adopta entièrement ses vues, et par son vote elle le plaça, le 7 avril^ en tête des membres du nouveau éomité (2).
Un auteur qui a très consciencieusement étudié et mis en lumière le rôle du Comité de salut public fait remarquer que, dans le scrutin du 7 avril, c'est la fraction modérée de la Montagne qui l'emporta. « Les Girondins, qui n'ont rien su faire du Comité de défense, sont écartés. Pas un seul n'est élu, pas même Isnard, qui a cependant beaucoup contribué à la création du Comité. C'est le prélude de la chute de ce parti » (3).
Cet échec de la Gironde ne pouvait qu'encourager les sections dans la guerre à outrance qu'elles avaient engagée contre ce parti avec le soutien de Robespierre, de Danton, de Marat et de tous les exaltés de la Montagne. A partir de ce moment, Barère, toujours et invariablement bon Français, comme nous l'avons déjà vu, essaye de toutes les solutions transactionnelles pour conjurer le grave péril que ces discordes intestines font courir à la patrie, menacée de toutes parts par les armées étrangères. C'est lui qui provoque et rédige, le 29 mai, au nom du Comité de salut public, un programme de conciliation et d'action où le gouvernement
(i) Ibid,
(2) Voici le résultat de ce scrutin : Barère, 360 voix; Delmns, 347; Bréard, 325; Cambon, 278; Danton, 233; Jean de Bry. 227 (il fut remplacé peu après par Robert Lindet, son suppléant) ; Guyton- Morveau, 202; Treilhard, 167; Delacroix, d'Eure-et-Loir, 15l/
(3) Gros. Le Comité de Salut public, p. 83.
de la France, blâmant les excitalions perfides de la Commune, fait appel à la concorde devant l'étranger (1).
Mais la corde était trop tendue, les conseils dictés par la prudence n'étaient plus écoutés.
, Un fait qui aurait été insignifiant en tout autre moment, l'élection par la Convention de son président de quinzaine fit éclater Forage qui grondait. Le président girondin élu le 16 mai, Isnard, était connu comme le plus fougueux ennemi de Paris. Cette élection, a dit Louis Blanc, (( allumait une torche sur le fauteuil de la présidence. Dès ce moment, en effet, tout se précipita (2) ».
Le Conseil général de la Commune ne garde plus aucun ménagement. Il organise des manifestations quoti. diennes, des scènes de violence dans les tribunes avec Taide d'un public d'énergumènes — composé surtout de femmes ; — enfin il cherche à avilir la Convention. Les Girondins protestent, avec raison, contre l'affaiblissement de la représentation nationale. « On se rit de vous et de vos lois », crie Buzot. — « Les autorités de Paris, dit Guadet, ne veulent pas que la Convention soit respectée... Croyez-vous donc que les départements verront impunément tomber leurs représentants sous le poignard ? » Quelques jours après, l'agitation redoublant, le même Guadet propose à la Convention de casser les autorités de Paris et d'aller siéger à Versailles, puis, en cas de dissolution, de réunir ses suppléants à Bourges.
(1) Lavisse et Rambaud. Histoire générale^ t. YIII, p. 172.
(2) Louis Blanc. RévoL française, livre IX, chap. VIII. Mémoires de Levasseur de la Sarthe» t. I, chap. VI.
Surgit alors Barère. Il repousse des mesures vîo lentes qui mettraient Paris et la France à feu et à sang : « On propose, dit-il, de casser les autorités de Paris ! c( J'appuierais celte proposition si je voulais Tanarchie. « Et quelle absurdité de réunir vos suppléants à Bour- « ges! Est-ce que, si la Convention était dissoute, le « coup qui la frapperait ne les atteindrait pas ^ » Ces objections (( qui montraient le danger des propositions impolitiques de Guadet(l) » touchèrent la Convention. Elle s'associa aussitôt à la proposition conciliante faite par Barère au nom du Comité de Salut public, consistant à nommer une commission de douze membres chargés de prendre les mesures nécessaires à la tranquillité publique.
Une mesure aussi sage pouvait ramener le calme si elle avait été comprise. Mais les Girondins, assurés de la majorité, abusèrent de cet avantage pour choisir les douze membres de la commission parmi les moins modérés de leur parti. On écarta Vergniaud, Ducos, Condorcet pour y placer des violents : Vigée, Kervélégan, Larivière, Bergoeing.
Ainsi que le remarque ici très justement M. Thiers, Ténergie même de ce Comité devait lui être fatale. Institué pour mettre la Convention à couvert des mouvements des Jacobins, il allait les exciter davantage et augmenter le danger même qu'il était destiné à écarter (2).
(1) Aulard. Les orateurs de la Convention^ t. I, p. 441.
(2) Thiers. RévoL française, t. IV, p. 113.