XV. — Le 31 Mai
Je passerai rapidement sur les événements qui portèrent au comble l'exaspération du peuple de Paris contre les Girondins. On connaît les véhémentes paroles d'Isnard à une députation de la Commune demandant la mise en liberté d'Hébert : « S'il arrivait que Paris portât (( atteinte à la représentation nationale, Paris serait (( anéanti et bientôt on chercherait sur les rives de « la Seine si Paris a existé ! » Chaque jour c'étaient de nouvelles scènes. La poussée insurrectionnelle gagnait d'heure en heure.
Le Comité de salut public, absorbé par ses fonctions actives, se tenait en dehors de la lutte engagée. Un seul de ses membres, Danton, qui favorisait secrètement les fauteurs de désordres, excitait la défiance de ses collègues. Barère affirme dans ses Mémoires que Danton et Lacroix avaient écrit sur le bureau même du Comité la pétition contre les Girondins qui fut lue le 31 mai à la barre de la Convention, pendant que le commandant Henriot investissait l'assemblée à la tête de la force armée et de 48 pièces de canon.
Barère eut à intervenir comme rapporteur du Comité au sujet des pétitions analogues que les sections apportaient journellement à la Convention et qui entretenaient une funeste agitation. « Il faudra bien savoir, s'écrie-t-il avec colère à la tribune, si c'est la Commune de Paris qui représente la République ou si c'est la Convention ». Résolu à briser l'anarchie, il propose
une mesure radicale : mettre sous les ordres de la Convention la force armée de Paris. Cette mesure était complétée par la suppression du Comité des douze. En apparence, le Comité de Salut public semblait ainsi désavouer les Girondins. En réalité, il les aurait fortifiés, puisqu'il faisait passer entre les mains de la majorité de la Convention, c'est-à-dire entre les leurs, cette force des baïonnettes dont jusqu'alors la Commune seule avait eu le droit de disposer (1).
Dans cette période critique, le Comité de Salut public, pressentant les catastrophes prochaines, exerçait à la Convention, sous l'impulsion de Barère, une action modératrice, malheureusement stérile. « Le Comité de Salut public, dit un jour Barère à la tribune, s'honore de n'être d'aucun parti »... « Le Comité, ajoutait-il aux applaudissements de la Convention, n'estime pas plus l'influence de Marat que celle de Brissot (2). » Et pour le prouver il faisait casser par la Convention, à l'unanimité, des arrêtés pris par des commissaires de la Convention à Orléans et à Avignon, arrêtés déclarés « attentatoires et destructifs de la liberté de la presse, comme ayant mis des obstacles à la libre circulation de plusieurs journaux girondins (3). »
Mais les mesures énergiques proposées par Barère, au nom du Comité de Salut public, ne pouvaient satisfaire ni le parti de Robespierre, ni celui de Danton. On voulait écraser les Girondins.
(1) Louis Blanc. Livre IX, chap. X, Les douze renversés.
(2) Séance du 25 mai 1793.
(3) Ibid. V. Moniteur, Réimp., p. 479.
Les événements du 31 mai ont laissé dans le souvenir de Barôre une impression terrible, qui est rendue dans ses Mémoires avec une grande intensité d'émotion.
(( Cet exécrable 31 mai, dit-il, dégrada à jamais la re- « présentation nationale, divisa la Convention en deux (( partis bien prononcés et bien ennemis et donna au des- « potisine militaire la première idée d'attenter à Tinvio- (( labilité des députés du peuple français... Le Comité de « Salut public, qui n'était pas dans le secret, ne savait où « Ton voulait nous conduire. Dans ce doute, je monte à la « tribune, bien résolu à périr ou à faire punir le com- « mandant Hanriot qui appuyait de la force armée une <( telle violation des droits de la représentation. Je « m'élève contre cette violence publique, j'engage <( l'assemblée à sortir et à aller se placer au devant de « cette artillerie sacrilège, conduite par des scélérats- « L'assemblée s'émeut, s'indigne, elle est au moment « de sortir. Alors Robespierre monte à la tribune et me dit à voix basse : « Que faites-vous là ? Vous faites « un beau gâchis ». Cette expression me dévoile la (( part que cet hypocrite prenait à tout cela sans vouloir « se montrer. — « Eh ! bien, lui dis-je tout haut, le gû- (' chis n'est point à la tribune, il est là ». J'indiquais la <( place du Carrousel où étaient nos assassins, et repre- « nant la parole, je tâchai d'exciter de nouveau la (( Convention à aller, par sa courageuse présence, neu- « traliser elle-même les efforts des factieux et les ac- « cuser en face. C'est alors que je tins le propos qui me c( fut si souvent reproché : « Je demande la punition « exemplaire de ce soldat insolent qui ose outrager et « violer la représentation nationale ».
« Hérault de Séchelles, dénué de caractère et obéis- « sant à Tinfluence de Danton, était président à cette « époque. Il est forcé de sortir et de se mettre à la tête « des députés, qui se précipitent pour affronter au Car- « rousel les batteries des canons de la Commune. — « Notre présence arrête le bras des canonniers qui « avaient la mèche allumée. A ce moment, Hérault de Sé- « chelles s'approche poliment de Hanriot et lui demande « de la part de la Convention le sujet de ce mouvement « militaire. Hanriot lui répond qu'il vient au nom du « peuple de Paris demander Tarrestalion et Téloigne- « ment de trente-deux députés qui mettent un obstacle « journalier aux délibérations de l'assemblée et qui « s'opposent au bien public. Pendant celte réponse, un « aide de camp de Hanriot, que j'ai vu s'approcher de « Danton, lui parle à Toreille ainsi qu'à Lacroix. J'ai en- « tendu (ainsi qu'un de mes cousins, Heclor Barère, que « le bruit des dangers avait fait accourir à côté de moi « sur la place du Carrousel) : « C'est bien cela, cela va « bien », et Danton serra la main à l'aide de camp (!)• « Alors Hérault dit que l'assemblée voulait se séparer « et que l'attroupement devait se dissiper. Marat sur- « vint, Marat, cet autre aide de camp de Danton ; il dit « que l'assemblée, pour prouver que sa liberté n'était « pas violée, n'avait qu'à se promener dans les Tuilece ries. Les députés allèrent en masse vers les diffé- « rentes grilles ou issues ; ils les trouvèrent garnies des « troupes de Hanriot, ayant défense de laisser sortir per-
(1) Cette attitude suspecte de Danton lui fut aussi reprochée par Saint Just dans le terrible rapport qu'il fit contre les Dautonistes en germinal an II. •
(( sonne. Marat était Iriomphanl et souriait comme le « tigre qui va tomber sur sa proie. Il força par ses cris « les députés à rentrer dans la salle ; et dès lors la li- « berté publique fut perdue.
« Marat et Legendre, avec quelques autres députés de « Paris, réclament qu'on fasse droit à la pétition du « peuple et de la Commune, lue à la barre quelques « heures auparavant. Ils exigent, à force de menaces et « de déclamations, l'arrestation subite des 32 députés « girondins, dont la liste avait été lue le matin à la « barre. Je vis alors la Convention, cédant à la force ar- « mée, apprenant à tout général en chef, à tout aventu- (( rier placé à la tête de cette force, qu'ils pouvaient im- « punément mutiler ou chasser la représentation natio- (( nale. J'engageai plusieurs députés à se réunir à moi « contre ces actes de violence publique ; ils me répon- « dirent que c'étaient les Girondins qui, ayant fait (( mettre en accusation Marat trois mois auparavant et K l'ayant exposé à un jugement public, avaient de leurs a propres mains détruit l'inviolabilité de la représen- « lation nationale ; que c'était là un malheur inévitable « et qu'il fallait seulement chercher à l'adoucir » (1).
On a reproché à Barère !'« adresse aux Français » qui fut votée par la Convention, malgré la droite, le lendemain du 31 mai pour présenter cette révolution sous un jour optimiste. Cette pièce, émanée du Comité de Salut public, reflétait sans doute la pensée conciliatrice de Barère qui espérait encore en un arrangement. C'est à ce moment qu'il a dit aussi cette phrase célèbre : (c Ne
(1) Mémoires de Barcre, t. II, p. 91 et suivantes.
faisons jamais le procès aux révolutions, mais cherchons à en recueillir les fruits ». C'est alors aussi qu'il dénonça, en bon patriote, les prétentions de la Gironde d'établir une ligne de démarcation entre les départements et Paris, a ce qui, ajoutait-il, est un crime national (1). »
Barère espérait encore prévenir ce crime, qui fut malheureusement consommé par les Girondins, lorsqu'il fit, le 2 juin, au nom du Comité de Salut public, la proposition suivante : « Le Comité n'a eu le temps d'éclairer aucun fait, d'entendre aucun témoin; mais, vu l'état politique et moral de la Convention, il croit que la suspension volontaire des députés désignés produirait le plus heureux effet et sauverait la République d'une crise funeste dont l'issue est effrayante à prévoir ».
Mais la Commune ne lâchait point sa proie. Par un reste de scrupule, la Convention ne voulut pas lui céder immédiatement en prononçant la mise en accusation des Girondins. Elle vota un décret qui les mettait « en état « d'arrestation chez eux, où ils resteront sous la sauve- « garde du peuple français, de la Convention nationale « et de la loyauté des citoyens de Paris (2). »
Cette résolution, qu'on a beaucoup discutée, devait, dans la pensée de Barère, amener une détente. Par les nouvelles de l'extérieur qu'il recevait au Comité, il savait que les préoccupations du peuple allaient bientôt se porter au-delà de la frontière ; elles auraient sans doute pris le pas sur les passions intérieures et, qui sait ? détourne les esprits de la guerre civile immi-
(1) Prudhomme, Révolutions de Paris ^ no 203.
(2) Séance du 2 juin 1793, Histoire parlementaire, t. XXVII, p. 393.
nente. Pourquoi ces espérances, que Barère exprimait à tous ses collègues et qui donnent la clef de toute sa conduite au 31 mai, ne se sont-elles pas réalisées? Parce que les Girondins manquèrent à l'engagement d'honneur qui était la conséquence de la décision prise. Ils auraient du rester chez eux et attendre les événements. Tout au contraire, ils s'évadèrent les uns après les autres et s'empressèrent d'aller souffler dans toute la France la révolte contre la Convention. A Caen, ils levèrent une armée que Wimpfen dirigea contre Paris. A Bordeaux, Rennes, Limoges, Marseille, Toulouse, Lyon, les Girondins et leurs amis organisèrent la guerre civile avec tout ce qui restait de royalistes dans le pays.
La Convention ne perdit pas courage au milieu de CCS graves conjonctures. Elle avait une tâche à accomplir, elle reprit le cours de ses travaux. Pour remplir les vides laissés dans ses rangs par le départ des Girondins, elle appela dans ses comités des hommes nouveaux, mais elle eut soin de laisser intacte la composition de son Comité de Salut public en y maintenant ces travailleurs dévoués et infatigables, Barère, Carnol, Cambon, Prieur, Lindet, dans lesquels elle avait une confiance bien justifiée.