XVI. — Les Carmagnoles
La chute des Girondins mettait en quelque sorte la Convention entre les mains de Robespierre, Ayant été
le principal artisan du 31 mai, il s'apprétail à en recueillir les fruits. Il aspirait à la dictature. Aussi essaya-l-il de donner une direction nouvelle au Comité de Salut public, dont il faisait partie avec ses deux plus dévoués partisans, Couthon et Sainl-Just.
Barère, de même que ses collègues du Comité, ne tarda pas à deviner les vues ambilieuscs de Robespierre (1). Mais son activité était absorbée par les soucis de la situation extérieure. Il s'était confiné, d'ailleurs, comme il l'écrivait plus tard, « dans la rédaction des rapports qui avaient pour but d'exalter les glorieux succès de nos armées (2). »
En s'exprimant ainsi, Barère faisait acte de modestie. II est vrai que ses rapports militaires, dont le nombre s'éleva en quinze mois à plus de deux cents, l'occupaient beaucoup, nous y reviendrons tout à l'heure. Mais il avait de plus la direction des affaires étrangères en commun avec Hérault de Séchelles, qui s'en occupait à peine. La marine lui fut également confiée pendant l'absence de Jean-Bon Saint-André qui dura plusieurs mois. A cette même époque, il dirigeait les bureaux de l'instruction publique, l'administration des secours de
(1) D'après une déclaration faite par Cambon à la Convention après le 9 thermidor, six membres du Comité de Salut public signèrent dès le lendemain du 31 mai, sur un registre spécial, une dénonciation formelle contre les visées dictatoriales de Robespierre. L'accusation embrassait aussi les Dantonistes. Les signataires étaient Barère, Bréard, Cambon, Delmas, Guyton-Morvcau et Robert Lindet. Ce registre paraît avoir été soustrait avec grand soin à la curiosité des autres membres du Comité. « Nous avons été pendant un mois, ajoutait Cambon, sur le point d'être victimes de nos signatures. » (Séance du 12 vendémiaire an III.)
(2) Lettre inédite du 25 brumaire an V (analysée par M. Noël Charavay dans le Bulletin d'autographes, r\^ 346 de juin 1905),
bienfaisance, des monuments, des théâtres, etc. Il trouvait encore le temps d'assister aux séances de l'Assemblée, d'y prendre la parole dans les luttes politiques, d'y faire des rapports nombreux et étendus sur les affaires étrangères, la législation, la marine, les ponts et chaussées (1).
On ne saurait imaginer l'enthousiasme qu'excitait dans la Convention Barère annonçant à la France républicaine le triomphe de ses armées contre l'Europe monarchique coalisée. Ce fut la grande, la glorieuse époque de ces « soldats de Tan II » que Victor Hugo a immortalisés dans ces belles strophes :
La liberté sublime emplissait leurs pensées.
Flottes prises d'assaut, frontières effacées
Sous leur pas souverain ; O France, tous les jours c'était quelque prodige, Chocs, rencontres, combats ; et Joubert sur l'Adige
Et Marceau sur le Rhin !
La Révolution leur criait : — Volontaires, Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères !
Contents, ils disaient oui.
— Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes — . Et l'on voyait marcher ces va-nu pieds superbes
Sur le monde ébloui !
La tristesse et la peur leur étaient inconnues. Ils eussent, sans nul doute, escaladé les nues,
Si ces audacieux.
En retournant les yeux dans leurs course olympique. Avaient vu derrière eux la grande République
Montrant du doigt les cicux.
L'entrain patriotique que provoquaient ces rapports militaires devait offusquer les ennemis de la Révolu-
(1) Carnot, Notice historique sur Barère, p. 79.
tion; ils essayèrent de les ridiculiser en les appelant des Carmagnoles. Mais la France s'empara du nom et lui donna un sens glorieux. Les régiments marchant au combat s'écriaient : « Nous aurons notre Carmagnole! )). Un colonel, dont les soldats allaient attaquer une redoute piémontaise, leur disait : « Mes enfants, nous allons envoyer Barère à la tribune! » Et la redoute était emportée.
Barère ne soulevait pas seulement l'enthousiasme parmi les conventionnels. Il y a partout des envieux. « Quelques députés muets, écrit-il, étaient affligés de m'entendre applaudir en entrant dans la salle et de me voir constamment le rapporteur du Comité de Salut public. Ces applaudissements, qui se faisaient entendre aussitôt que j'entrais dans la première salle avant celle de la Convention et qui me précédèrent à la tribune pendant toute une année, excitèrent contre moi la haine des Jacobins. Je crus devoir faire dire aux tribunes par un huissier de s'abstenir dorénavant de ces signes d'approbation et j'allai parler au rédacteur du Moniteur^ M. Trouvé, afin qu'à l'avenir il ne mît plus, dans cette feuille quasi officielle, que les applaudissements m'avaient accompagné à la tribune, formule qui pouvait me devenir très funeste (1). »