‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 20 sur 30 · XVIII. — Les mots apocryphes · texte numérisé non relu

XVIII. — Les mots apocryphes

On comprend l'importance que dut mettre Barère à désavouer des paroles que ses ennemis répandaient en les travestissant. Une phrase concise, lancée sans aucune mention des circonstances dans lesquelles elle a été dite, reste dans la mémoire même des indifférents, et il n'en faut pas davantage pour faire à celui qui Ta prononcée une réputation d'inhumanité, de lâcheté ou de bêtise. Il est souverainement injuste de juger un homme d'après un mot sans savoir pourquoi et comment ce mot a été dit. « Qui peut se défendre, dit M. H. Carnot, de parler un langage passionné au milieu des passions en tumulte ? Qui oserait répondre de toutes les exclamations provoquées par de violents débats ?(1). » M. Carnot ajoute que l'abbé Grégoire, l'évangélique Grégoire, a laissé échapper aussi quelques expressions tout empreintes de la fougue révolutionnaire.

Et l'on pourrait en dire autant de tous les conventionnels. Legcndre, par exemple, le Dantoniste Legendre, qui fut après Thermidor parmi les réacteurs les plus acharnés contre Barère, ne prononça-t-il pas, au moment du procès de Louis XVI, cette phrase inouïe : « Qu'on dépèce le tyran en 83 morceaux, pour en envoyer un à chaque département ! (2). » Il est vrai que Legendre était boucher.

(1) H. Carnot, loc. cit,

(2) De Baranle, Histoire de la Consentions t. II, p. 155 (édition de Bruxelles).

Il y a cependant un mot que Ton ne saurait excuser s'il a, comme on le prétend, été prononcé par Barère : « On bat monnaie sur lu place de la Révolution », aurait-il dit en parlant des nobles qu'on envoyait à la guillotine et dont les biens étaient confisqués.

Mais Barère n'a jamais prononcé cette phrase. Elle a été formellement démentie par Choudieu dans un passage de ses Mémoires qu'il faut citer intégralement : « Personne n'a eu plus d'envieux et plus d'ennemis que <c Barère. Mais ne pouvant rien trouver de repréhen- « sible dans sa conduite, ceux-là ont eu recours à l'arme « des lâches, à la calomnie. Ils lui ont reproché d'avoir « dit à la tribune de la Convention qu'on battait mon- <( naie sur la place de la Révolution. Le fait est absoluce ment faux, et je citerai, pour le prouver, un témoi- « gnage qui ne peut être récusé, c'est celui de Gambon « lui-même qui, pendant notre exil à Bruxelles, a ré- « pété à tous ceux qui ont voulu l'entendre et devant « moi et plusieurs autres de mes collègues qui existent <c encore à Paris, que c'était à lui que ce propos avait « échappé dans la chaleur de l'improvisation, et qu'il « s'en accusait parce qu'il ne voulait pas que ce repro- V che pesât plus longtemps sur Barère. Gambon était <c un homme franc et loyal qui a administré nos finances « avec un grand désintéressement, et qui, n'ayant « jamais fait de mal à qui que ce soit, doit être cru sur « parole lorsqu'il s'accuse lui-même d'un propos incon- « venant qui pourrait faire croire qu'il était un homme « de sang (1). »

(1) Choudieu, Mémoires, publiés par M. Barrucand, Paris, 1897, p. 336.

Le témoignage précis et décisif de Choudieu ne laisse rien subsister de Fodieiise parole attribuée à Barère ; mais ce témoignage étant resté manuscrit jusqu'à ces derniers temps, l'imputation mensongère a été accueillie comme une vérité pendant près d'un siècle. Et c'est ainsi que se forment les légendes.

Un autre mot a contribué à entourer d'une auréole sanglante la mémoire de Barère : on l'a surnommé VAnacréon de la guillotine.

Je me suis livré, sur l'origine de cette épithète — qui serait, dit-on, très spirituelle — aux recherches les plus minutieuses. Il m'a été impossible de savoir d'où elle est partie et sur quoi elle est fondée. Enfin, de guerre lasse, je me suis adressé au professeur distingué à qui rien n'est inconnu de Thistoire de la Révolution, pas même le plus menu détail, pas même l'anecdote la plus insignifiante. J'ai nommé M. Aulard.

Voici ce qu'il m'a répondu : « Monsieur, tout ce que « je sais, c'est qu'Etienne Dumont, dans ses Souvenirs <( sur Mirabeau^ p. 247, a dit de Barère : on l'a surce nommé VAnacréon de la guillotine. Si je trouve une « mention antérieure, je vous la communiquerai. Veuil- « lez agréer, etc. F. A. Aulard, »

Qu'est-ce donc que cet Etienne Dumont ? C'était un Genevois, rédacteur principal, en 1790, du « Courrier de Provence » fondé par Mirabeau. Il était chargé d'atténuer, par un style plus apaisé, la fougue révolutionnaire de son ami. Mais les événements parlaient si haut que toute mesure dans le langage devenait un non-sens ou de l'hypocrisie. Epouvanté de l'acuité croissante de la crise révolutionnaire, Dumont, qui n'était pas Français,

s'en retourna en Suisse en 1791, quelques semaines avant la maladie qui mit son patron au tombeau. Puis il alla résider à Londres jusqu'en 1802, époque à laquelle il crut pouvoir profiter de la paix d'Amiens pour risquer en France un séjour qui fut très court. Il passa ensuite en Russie, se fixa de nouveau à Genève et alla mourir à Milan en 1829. J'ai lu ses souvenirs sur Mirabeau. On y voit surtout son peu de sympathie pour la Révolution devant laquelle il s'est enfui. Le passage sur Barère est ainsi conçu :

« J'ai rencontré quelquefois à dîner M. Barère de Vieuzac. C'était à une table d'hôte de Versailles où se rendaient plusieurs députés. Je le jugeai d'un caractère doux et aimable ; ses manières étaient polies, il semblait n'aimer la Révolution que par un sentiment de bienveillance... On l'a surnommé VAnacréon de la

Ht

guillotine ; mais quand je le connus il n'était que l'Anacréon de la Révolution, sur laquelle il faisait dans son Point du jour de jolies petites phrases d'amoureux. »

Voilà donc un écrivain qui depuis 1791 est resté étranger à tout ce qui s'est passé en France, qui n'eut avec Barère que les rapports insignifiants qu'on vient de lire et qui prétend savoir, on ne sait de qui, que quelqu'un, qu'il ne nomme pas, l'a surnommé VAnacréon de la guillotine! Et c'est sur un témoignage aussi fragile, aussi incohérent, que de bienveillants biographes — M. Aulard entre autres — ^ ont affublé Barère de cette odieuse appellation.

Page 1