XIX. — Barère et Danton
Nous avons vu que Barère s'était cantonné délibérément au Comité de Salut public dans ses attributions, d'ailleurs écrasantes. Ceux de ses collègues qui concouraient avec lui aux relations extérieures et aux opérations militaires eurent le tort de laisser Robespierre s'emparer de la partie des fonctions du Comité concerr nant le gouvernement intérieur et la police générale, ce qui lui permit de disposer d'une force considérable, accrue par le dévouement aveugle de ses deux lieutenants, Couthon et Saint-Just. Dès le mois de décembre 1793, ce triumvirat, opérant secrètement en dehors des comités, conçut le projet d'établir une véritable dictature et s'efforça de faire disparaître tous ceux qui devaient être un obstacle à ce projet. Après s'être débarrassé d'Hébert et de ses acolytes, Robespierre s'attaqua à Danton.
Indépendamment des circonstances dont nous avons parlé plus haut, les relations de Barère avec Danton paraissent s'être bornées à siéger ensemble au Comité de défense, puis au premier Comité de Salut public. A cette époque Danton attira sur lui des défiances qui le firent exclure du second Comité. Barère le soupçonna toujours d'avoir été le principal artisan du 31 mai ; il aurait même proposé, le 2 juin, au Comité de Salut public de mettre Danton en état d'arrestation (1).
(1) C'est Camille Desmoulins qui afCrmc le fait dans le n^ 5 du Vieux Cordelier. Je n'ai pu en trouver aucune trace.
Mais je ne vois nulle part qu'il ait participé, comme on a semblé l'insinuer quelquefois, à une poursuite dont Robespierre ne voulait pas prendre ouvertement la responsabilité contre son rival de popularité. Ceux qui prirent l'initiative de cette poursuite furent Billaud-Varennes, Vadier, Saint-Just et Amar, énergiquement appuyés par Carnot qui invoqua a la nécessité d'assurer à tout prix Tunité gouvernementale et par là l'unité de la défense nationale (1). » Ce n'est donc pas Barère qui s'est acharné sur Danton (2). Et pourtant celui-ci ne l'avait guère ménagé. Aux Jacobins il avait ourdi toute une intrigue contre Barère et ses collègues modérés du Comité, avec l'aide de ses amis Bourdon de l'Oise, Legendre, Bentabole. Le général insurgé du 31 mai, Hanriol, accusait le Comité et notamment Barère de vouloir livrer le ministère de la guerre à un ci-devant, à Beauharnais. Dans cette circonstance Robespierre soutint Barère en plaidant la bonne foi du Comité (3).
Je vais plus loin, j'affirme que Barère a volontairement gardé le silence sur un fait grave de détourne-
(1) Lavisse et Rambaud, Hist. gén.^ t. VIII, p. 203. — L'ordre d'arrestation de Danton, Delacroix, Camille Desmoulins et Philippeaux est de la main d'Amar. Il est signé de tous les membres du Comité de Salut public et du Comité de Sûreté générale, à l'exception de Robert Lindet. Les trois premières signatures sont celles de Billaud-Varennes, Vadier et Carnol. Celle de Barère est la onzième. Cette minute est exposée au Musée des Archives^ à l'hôtel Soubise.
(2) Dans sa défense de Danton, p. 135, M. le docteur Robinet glisse cette phrase : « Barère, comme tous ceux qui trempèrent dans le complot de germinal,.... » Il n'appuie cette allégation incidente d'aucune preuve.
(3) Séance des Jacobins du 14 juin 1793 (Aulard, t. V, p. 253). Dans' ses Mémoires^ Barère place cette séance à la date du 13 juin (r. II, p. 96).
ment de fonds à la charge de Danton. Il n*en a été nullement question ni dans le réquisitoire où Saint-Just accumula les accusations les plus violentes contre Danton à la tribune de la Convention, ni dans le cours des débats dirigés par Hermaiin, président du tribunal révolutionnaire. Barère en a parlé pour la première fois dans ses Mémoires, parus un demi-siècle après ces événements. Il s'agissait d'une somme de 300,000 francs qui avait été allouée à Danton pour faire face aux frais préliminaires d'une alliance avec la Suède, et dont on n'entendit plus parler. Ce qui donne une certaine vraisemblance au récit de Barère — indépendamment des détails très circonstanciés dont il Ta accompagné — c'est l'indication relevée aux archives du ministère des affaires étrangères d'une avance de sommes importantes faite par ce ministère à Danton et dont l'emploi ne paraît pasavoir fait l'objet d'unejuslification régulière (1).
Si Barère avait chargé Danton, celui-ci n'aurait pas manqué de le dire dans ses récriminations enflammées contre ses accusateurs.
On sait avec quels emportements de parole il défendit sa tèle devant le jury. Il se déchaîna contre Robespierre, contre Gouthon, contre Billaud, contre Saint- Just, contre Amar, contre Vouland, surtout contre Vadier (2) ; mais il ne prononça môme pas le nom de Barère.
(1) Masson, Le département des affaires étrangères pendant la Révolution, p. 163.
(2) Témoignage de Vilain-Daubigny, adjoint au ministère de la guerre, dantoniste exalté. Précis justificatif et historique cité par M. Louis Blanc, lUvol. fr., livre XI, chap. X.
Parlant des dispositions hostiles des membres du Comité de Salut public contre Danton, Louis Blanc dit que si Barère a suivi le Comité dans cette circonstance, c'est qu'il avait la « colère de la peur ». Je cite cette expression sans prétendre l'expliquer.
La peur ! nous avons déjà rencontré ailleurs celte appréciation de la conduite de Barère. M. de Lamartine l'a accueillie aussi avec empressement. Pourquoi donc, si Barère avait peur, avait-il accepté les fonctions périlleuses de membre du Comité de Salut public, alors que tant de conventionnels obscurs se tenaient cois sur leur banc, évitant avec soin d'appeler l'attention sur eux ? Il serait devenu plus tard, ainsi que beaucoup d'entre eux, sénateur et comte de l'Empire, et il serait mort, comme Sieyès Ou Cambacérès, dans la peau d'un millionnaire. Supposons même que, faisant partie du Comité de Salut public, il ait craint, en donnant sa démission, de provoquer des colères, il pouvait toujours prétexter une indisposition le jour où il se trouvait appelé à la tribune pour faire un de ces rapports qui attiraient la foudre sur lui.
Voilà sûrement comment eût agi un poltron. Barère, au contraire, n*a jamais reculé devant la responsabilité de ses actes et de ses opinions, et ce courage lui a coûté assez cher pour qu'on ne le lui conteste pas.