XX. — Vilate et M
D'autres calomniateurs ont essayé de rabaisser son rôle de rapporteur au Comité de Salut public en disant
que SCS rapports n'élaient pas de lui, qu'il les plagiait de droite et de gauche. <( Avait-il un sujet à traiter, dit M. Taine, il s'approchait de Saint-Just, de Robespierre, d'Hérault, escamotait à chacun ses idées; il paraissait ensuite à la tribune et tous étaient surpris de voir ressortir leurs pensées comme dans un miroir fidèle (1). »
Il est difticile de concilier ce renseignement avec la prodigieuse facilité de travail de Barère. Pour démontrer son peu d'exactitude il faut, d'une part, remarquer que Robespierre et Saint-Just venaient irrégulièrement au Comité et qu'Hérault y venait le moins possible, tandis que Barère ne manquait pas une séance; d'autre part, il suffirait de se reporter au passage de ses Mémoires où Barère explique comment il rédigeait ses rapports.
« Au Comité de Salut public, dit-il, Carnot dressait « le plan de campagne avec une facilité égale à celle « avec laquelle il rédigeait les projets de décret relatifs « à leur exécution. Il me traçait ses besoins de légis- « lation en quelques lignes, et j'écrivais sur le champ « mes rapports pour aller développer à la tribune les c( motifs de ces lois (2).
On sait en effet que Barère, après la reconstitution du Comité de Salut public, avait proposé et obtenu qu'on y lit entrer Carnot et Prieur de la Côte-d'Or, ces deux officiers du génie, membres de la Convention et d'une capacité hors ligne sur les questions militaires (3). Il
(1) Taine, Les origines de la France contemporaine, t. II.
(2) Mémoires, t. II, p. 106).
(3) L'initiative de Barère à ce sujet a été contestée ; mais on ne peut plus la mettre en doute aujourd'hui. En effet, on trouve aux Archives nationales la minute^ de la main de Barère, de l'arrêté pai*
avait le bon esprit de recourir à leurs lumières, de les consulter avant de faire ses rapports, et c'est ainsi que ces rapports étaient inspirés de leurs idées.
Cette explication est simple et éloigne la ridicule invention de plagiat; mais M. Taine, au lieu de s'en contenter, a préféré recueillir un ana fabrique par le méprisable Vilate, triste mouchard de tous les partis.
Ce Vilale, qui s'était donné, pour satisfaire au goût du jour, les prénoms de Sempronuis-Gracchiis ^ a écrit bien d'autres énormités que M. Taine a scrupuleusement ramassées. D'après lui, Barère avait dit dans un dîner : « Nous brûlerons toutes les bibliothèques, il ne sera besoin que de l'histoire de la Révolution et de ses lois (1) » . Est-il besoin de rappeler que les livres provenant des biens nationaux sont aujourd'hui dans plusieurs de nos grandes bibliothèques publiques, en vertu des ordres donnés par Barère au nom du Comité de Salut public ? Par les soins de Barère, il fut sursis à un décret pris inopinément par la Convention le 9 octobre 1793 et prescrivant d'arracher les reliures des ouvrages de la Bibliothèque nationale portant des fleurs de lys et des emblèmes royaux. Ce ridicule décret fut d'ailleurs rapporté quelques jours après sur la demande de Romme.
Barère, loin de persécuter la littérature et les art^*, en a été au contraire le protecteur pendant la Révolution. Témoin l'histoire de la statue de la Liberté, commandée par lui au sculpteur Hoiidon. Celui-ci, sans travail,
lequel la Convention adjoignit Carnet et Prieur au Comité. [Actes du Comité de Salut public, t. V, p. 547).
(1) Causes secrètes de la liévolution du U thermidor, r^iinpr. Baudouin, 1825, p. 234.
était dénoncé à sa section comme royaliste, parce que, disait-on, il sculptait une statue de sainte qui avait été commandée autrefois pour la chapelle des Invalides. Barère va visiter Tatelier d'Houdon. Il voit la statue. « Ah! très bien, dit-il, voici une magnifique statue de la Liberté, il n'y manque qu'un attribut ou deux. Achevezla bien vite, je la ferai acheter par le gouvernement ».
Et la statue de sainte Eustasie, changée en statue de la Liberté, vint orner la salle des Pas-Perdus de la Convention.
Revenons à Sempronius-Gracchus Vilate. Ce personnage, abbé défroqué, qui siégea pendant plusieurs mois comme juré au tribunal révolutionnaire, avait été, diton, Tespion de Robespierre. Il voulut faire oublier ses fâcheux antécédents après le 9 thermidor. Cela ne Tempècha pas de porter un peu plus tard sa tète sur Téchafaud. <( Son ouvrage, ainsi que le dit l'acte d'accusation dressé contre lui, est le fruit d'un tardif repentir; il a été composé par lui dans sa prison, plus pour se faire mettre en liberté que pour témoigner en faveur de ses opinions. » — « Ses écrits, dit un de ses biographes, seraient curieux s'ils étaient dignes de foi. Les ennemis même de Robespierre les ont repoussés comme mensongers et indignes de l'attention des hommes qui mettent la vérité au-dessus de la passion (1). » Lorsqu'il passa en jugement, le rapporteur cita quelques exemples de la façon dont ce juré éclairait sa conscience quand il avait un verdict à rendre (2). « Un jour il a dit:
(1) Bibliographie universelle du D^ Hocfer, Didot, 1866.
(2) Cf. Wallon, Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris, passim.
« Quant à moi, je ne suis jamais embarrassé, je suis toujours convaincu. »
Une autre fois, les débats lui semblent trop longs; à moitié étendu sur son siège, il ne prêtait aucune attention à ce qui se passait devant lui. Enfin il se lève et, s'adressant au président Dumas:
« Les accusés sont doublement convaincus, lui dit-il, car en ce moment ils conspirent contre mon ventre. » Et tirant sa montre, il fit voir à Dumas qu'il était l'heure du dîner.
Vilate ne restait pas longtemps dans la salle des jurés. Pendant que ses collègues délibéraient, lui se promenait dans les couloirs d'un air ennuyé, un cure-dents à la main, allait au greffe et regardait par dessus une cloison la figure de ceux qu'il allait condamner. « En révolution, disait-il, tous ceux qui paraissent devant le tribunal doivent aller à la guillotine. »
Tel est le respectable auteur auquel M. Taine emprunte les couleurs dont il peint le portrait de Bertrand Barère (1).