‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 23 sur 30 · XXI. — Erreurs de M. Thiers · texte numérisé non relu

XXI. — Erreurs de M. Thiers

Parlerai-je d'une histoire de perruques blondes que

(1) Je ne suis pas le seul à m'élcver contre les procédés de M. ïaine, que l'on a beaucoup trop vantés. Dans son cours de la Sorbonne sur les historiens de la Révolution (1905-1906), M. Aulard a reproché à Taine « d'innombrables négligences, des erreurs de texte, telles que citations non littérales, tronquées ou travesties, témoignages suspects, erreurs de dates, lapsus, rétcrences erronées, etc. [La licvolution,2h^ année, p. 406-407).

M. Taine a prise au sérieux et dont Torigine, avouée par Vilate lui-même, fut dans une rivalité de jolies femmes (1) ? Elle est à reléguer avec les prétendues orgies de Barère. Sur ce point, je ne puis m'abstenir de rectifier plusieurs erreurs accumulées par M. Thiers dans son Histoire de la Révolution, Le morceau, intitulé Les plaisirs de Barère^ doit être cité.

(( Le spirituel et voluptueux Barère allait à Passy avec « les principaux membres du Comité de Sûreté générale, (( avec le vieux Vadier, avec Vouland et Amar. Ils se « réunissaient chez Dupin, ancien fermier général, face meux dans l'ancien régime par sa cuisine, et dans la « Révolution par le rapport qui envoya les fermiers gé- « néraux à la mort. Là ils se livraient à tous les plaisirs « avec de belles femmes, et Barère exerçait son esprit « contre le pontife de l'Etre suprême, le premier pro- (( phète, le fils chéri de Dieu (2). Après s'être égayés, « ils sortaient des bras de leurs courtisanes pour re- « venir à Paris au milieu du sang et des rivalités (3) ».

M. Thiers se trompe plusieurs fois dans ces quelques lignes. Barère n'allait pas à Passy, mais à Clichy. Quant à Dupin, chez qui en effet Barère dînait souvent (4) et dont la cuisine n'avait rien d'extraordinaire, ce n'était pas un

(1) Continuation des Causes secrètes, par Vilate, op, cit., p. 244.

(2) Allusion aux quolibets lancés contre Robespierre après la comédie mystico-politique du 20 prairial {Fête de l'Etre suprême) dont nous parlons plus loin. Barcrc ne fut pas seul à tourner le triumvir en ridicule à cette occasion.

(3) Thiers. Ré\>ol. fr., t. VI, p. i57.

(4) Il s'y rencontrait avec Marie-Joseph Chénier, devenu plus tard président du conseil des Cinq-Cents et courtisan de Napoléon en qualité de président de la classe de littérature de l'Institut. Mémoires, t. II, p. 263. Vérou, Mémoires d'un Bourgeois de Paris, t. I"', ch. IV.

ancien fermier général, c'était le conventionnel Antoine Dupin, député de TAisne, ancien employé des fermes et qui fît, en effet, plusieurs rapports sur les fermiers généraux. M. Thiers le confond avec Dupin de Francueil, fermier général de Tapanage de Berry, qui épousa Marie-Aurore, fille naturelle du maréchal de Saxe. Ce Dupin, mort en 1786, trois ans avant la Révolution, tenait une « fort bonne maison » dont la cuisine était renommée, mais c'était à Châteauroux et nonàPassy (1).

La prétendue maison de plaisance de Barère à Clichy n'est qu'une fiction. Cette maison appartenait à un citoyen Lenoir, qui la louait à quelques députés. Ceux-ci s'y sont rendus trois ou quatre fois pendant l'été de 1793 avec leurs femmes, et Barère raconte qu'à ce moment le chômage forcé des boulangeries par manque de farine obligeait les convives à porter leur pain de Paris.

€ Voilà bien les sybarites qui exploitaient la France!» a dit à ce sujet M. Marcellin Pellet.

Voulez-vous savoir maintenant avec quel argent Barère entretenait les maîtresses que lui octroie si généreusement M. Thiers ? (2).

Son traitement, comme membre du Comité de Salut public, était de dix-huit francs par jour payé en assignats.

(1) On sait que le fils de Dupin de Francueil, Maurice Dupin, fut le père de Georges Sand.

(2) Loin d'être un débauché, Barère paraît avoir eu à celte époque, avec une personne dont il parle en termes émus et respectueux dans une lettre à Demerville datée d'Oléron le 12 prairial an III, un roman sentimental auquel sa proscription dut mettre fin. [Bulletin d'autographes^ no346, juin 1905).

(( Cependant, dit-il, il venait à mon audience tous les matins deux ou trois cents personnes, parmi lesquelles se trouvaient des malheureux et des mères de famille dans le besoin. Les repousser n'était pas dans ma manière d'être ni de sentir. Chacun croit qu'un homme qui est dans le gouvernement doit être riche, qu'il est bien doté par l'Etat, qu'il peut puiser dans le trésor public ; cette erreur commune ne me permettait pas de refuser des secours. Et j'étais moimême dans l'embarras par suite de la dépréciation des assignats. Je dus emprunter une fois 6.000 francs et une autre fois 10.000 en janvier 1794, pour pouvoir satisfaire aux dépenses que ma place m'obligeait de faire envers les familles malheureuses et les nombreux solliciteurs. Ce fut M. l'abbé de Ganderax, un ancien ami de mon père, qui me rendit le service signalé de me prêter ces 16.000 francs, dont je n'ai pu encore rembourser qu'une partie à ses héritiers, à Auch et à Tarbes(l). »

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