XXI. -- Les mensonges de Macaulay
Jusqu'ici vous avez pu remarquer que les écrivains qui ont fait profession de dénigrer Barère se conten-
(l) Mémoires, t. II, p. 141. Le manuscrit de Barère ajoute qu'il n'avait pu encore, à l'époque où il écrivait ses mémoires, s'acquitter de cette somme et des intérêts. Les éditeurs des Mémoires ont omis ceUe phrase et estropié le nom du créancier, qu'ils ont imprimé Gauderat. Barère a écrit Gaiiderats, mais nous croyons que notre orthographe est la bonne.
-gîtaient de travestir ses sentiments ou de dénaturer ses paroles. Nous allons maintenant rencontrer un procédé beaucoup plus simple, mais aussi beaucoup plus cynique ; il consiste à falsifier l'histoire, soit en reprochant à Barère des actes qui ont été accomplis par d'autres, soit même en lui imputant des actes qui n'ont jamais été accomplis ni par lui ni par personne.
J'ai dit quelques mots de Tanimosité raisonnée de Barère contre la nation anglaise. Cette animosité était irréductible et il ne s'en est départi à aucun moment de sa vie. Je n'entends pas la justifier ici ; ce serait d'ailleurs une entreprise intempestive, puisque notre pays est aujourd'hui gagné à des sentiments tout difTérents. Pour comprendre l'intensité de la lutte engagée en 1793 entre la France et TAngleterre, il faut se reporter à ces temps tragiques où la Convention se défendait contre tous les gouvernements de l'Europe, soudoyés par l'or anglais; il faut lire, dans le célèbre rapport de Barère « sur les crimes de V Angleterre et sur ses attentats contre la liberté des nations », l'effroyable exposé des intrigues ourdies par le ministère britannique pour anéantir l'œuvre de la Révolution (1).
Que cette haine patriotique de Barère ait soulevé les colères des Anglais, et parmi eux d'un écrivain célèbre, rien de plus naturel. Mais cela ne saurait excuser la mauvaise foi, et c'est uniquement la mauvaise foi qui remplit le fameux Essai écrit par Macaulay quelque temps après la publication des Mémoires de Barère (2).
(1) Séance du 7 prairial an II (26 mai 1794).
(2) Macaulay, Essais historiques et biographiques, {BAvèrc), traduction de M. G. Guizot.
Dans ce virulent factum, Macaulay relève quelquesunes des énonciations de^î Mémoires et il afTirme qu'elles sont intenlionnellement mensongères. « Voici, dit-il « (p. 435), deux exemples de la fausseté volontaire et ré- « fléchie de Barère : son récit delà mort de Marie-Antoi- « nette et son récit de la mort des Girondins ». El il cite le passage suivant des Mémoires : « Robespierre, à son « tour (c'est Barère qui parle), proposa l'expulsion des a membres de la famille Capet et la mise en jugement « de Marie-Antoinetle devant le tribunal révolution- (' naire. 11 aurait mieux fait de s'occuper des mesures « militaires propres à réparer les désastres de la Belgi- « que et à arrêter les progrès des contre-révolution- « naires de TOuest ». [Mémoires de Barère^ t. II, p. 312.)
Après avoir fait cette citation, Macaulay continue ainsi :
« Tout le monde sait que Marie-Antoinette parut « devant le tribunal révolutionnaire, non pas sur les « instances de Robespierre, mais contre le désir formel « de Robespierre. Je ne citerai qu'une autorité, mais « elle est décisive. Bonaparte affirmait positivement « que Robespierre s'était opposé au jugement de la « YÇixne [Voix de Sainte-Hélène ^0'}Ae?iV?i^i.\\^i^ , 170). Quel « est donc le nom de l'homme qui proposa le bannisse- « ment de la famille Capet et le jugement de Marie- <c Antoinette ?» A cette question, Macaulay répond : « C'est Barère. » H cite un rapport fait par Barère au nom du Comité de Salut public, à la Convention le 1" août 1793. Et il conclut : « Je n'ai jamais rencontré un mensonge aussi eflVonté. »
Macaulay prétend donc que Barère a inventé de toutes
pièces rinitiative de Robespierre demandant la mise en jugement de Marie-Antoinette. Il n'y a qu'une petite objection à cela : c'est que cette initiative de Robespierre, telle que Barère la raconte, est textuellement rapportée au Afo/2t7e^r, où Macaulaya négligé de la chercher. Le fait s'est passé à la séance du 27 mars 1793, par conséquent cinq mois avant le rapport de Barère cité par Macaulay. Voici ce qu'on lit dans cette séance (1) :
Robespierre : « Je propose le décret suivant : I. « (l'expulsion des Bourbons). IL Marie-Antoinette d'Au- « triche sera traduite devant le tribunal révolutionnaire « et jugée incessamment comme prévenue d'avoir parce ticipé aux attentats contre la liberté et la sûreté de « l'Etat ».
Le Moniteur nous apprend que la Convention est passée à l'ordre du jour sur cette motion de Robespierre, à la suite d'un discours en sens contraire de Lamarque et des réflexions ironiques de Montant et de Sergent, qui ont dit l'un et l'autre que « Robespierre ferait mieux de s'occuper à réparer nos désastres militaires. » Ainsi, c'est bien avéré, Robespierre a demandé, le 27 mars 1793, que Marie-Antoinette parût devant le tribunal révolutionnaire. Barère s'est borné à rapporter dans ses Mémoires un fait constaté officiellement par le 3/(^/iî7ef//\ Et c'est cette relation officielle que Macaulay, oubliant, dans sa fureur haineuse, de consulter le Moniteur^ appelle un mensonge effronté.
Quanta l'affirmation « positive » de Bonaparte recueillie par O'Meara à Sainte-Hélène, vous me permettrez
(l) Moniteur universel. Réimpr., no 88 du 28 mars 1793, p. 817.
de ne pas m'y arrêter après la démonstration concluante que je viens de faire. J'écarterai aussi le di§cours prononcé par Barère contre les Bourbons, à la séance du 1" août, quatre mois après la proposition de Robespierre. Ce discours est un rapport inspiré par les désastres que nous venions de subir aux frontières. Barère s'y fait l'interprète de la juste indignation du Comité de Salut public et de la Convention tout entière ; il signale au mépris du monde civilisé les complots barbares fomentés contre notre patrie, contre la nation française que l'Angleterre a projeté de rayer de la carte d'Europe.
D'ailleurs la cause déterminante du jugement de Marie-Antoinette n'est pas le discours du 1" août, et ici Macaulay se trompe encore. La reine ne fut traduite au tribunal révolutionnaire que deux mois après, à la suite d'un violent discours prononcé par Billaud-Varennés dans la séance du 3 octobre, séance à laquelle Barère n'assistait pas. Reprenons le Moniteur :
Séance du 3 octobre. — Billaud-Varennes : ... « Une femme, la honte de l'humanité et de son sexe, la veuve Capet, doit enfin expier ses forfaits sur Téchafaud. Déjà on publie partout qu'elle a été transférée au Temple, qu'elle a été jugée secrètement et que le tribunal révolutionnaire l'a blanchie, comme si une femme qui a fait couler le sang de plusieurs milliers de Français pouvait être absoute par un jury français ! Je demande que le tribunal révolutionnaire prononce cette semaine sur son sort ».
Et le ^Moniteur ajoute : « Cette proposition est décrétée ».
Macaulay ne se contente pas de s'être ainsi fourvoyé dans son (ielleu-x réquisitoire. Il tient absolument à établir que Barère a menti « de propos délibéré » et, pour y parvenir,*il fabrique un nouveau mensonge. « Les éditeurs de Barère assurent, dit-il, que sa mémoire (c était remarquablement bonne et il faudrait qu'elle eût « été bien mauvaise pour qu'il ne se fût pas rappelé un « fait comme celui-là ». Or, non-seulement les éditeurs de Barère n'assurent nulle part que sa mémoire était remarquablement bonne, mais tout au contraire ils ont inséré au bas de la page 108 du tome II des Mémoires une note ainsi conçue :
« La mémoire de Barère le trahit parfois et il serait « à craindre qu'une autorité comme la sienne induisit « en erreur quelques écrivains. »
Macaulay, qui cite à plusieurs reprises le tome II des Mémoires^ ne peut pas ne pas avoir lu cette note comme nous l'avons lue nous-même. Il a donc « menli effrontément » en disant que les éditeurs de Barère ont fait reloge de sa mémoire.
Je voudrais m arrêter là, mais Macaulay a tellement prodigué d'injures à Barère, que je dois, par un deuxième exemple, vous mettre en garde contre la déloyauté voulue de son procédé. Il traite Barère de fourbe pour avoir pleuré sur le sort des Girondins, alors, ditil, que ce fut lui, au contraire, qui dirigea les mesures de la Convention contre ce parti. Il va plus loin, il affirme que Barère appuya, le 8 brumaire an II, une motion tendant à empêcher les Girondins de se défendre devant le tribunal, en permettant à celui-ci de statuer sans les entendre* Le passage doit être cité en entier :
« Après la première audience du tribunal révolution- « naire, le bruit se répandit qu'il y aurait un acquitle- « ment. Les Jacobins se réunirent, respirant la ven- « geance. Robespierre se chargea d'être leur organe. c( Il prit la parole le lendemain dans la Convention et « proposa un décret tellement atroce qu'il n'a peut-être « pas de parallèle, même parmi les actes de cette an- « née. D'après ce décret, le tribunal avait le pouvoir de « couper court à la défense des prisonniers, de décla- « rer le cas évident et de prononcer un jugement immé- <( diat. Un seul député tenta de faire une faible opposi- « tion. Barère se leva aussitôt pour appuyer RobeS' « pierre^ etc. (1).
Dans ce récit, il y a trois erreurs :
1** Ce n'est pas Robespierre qui porta à la Convention la motion demandée par les Jacobins, motion en effet inique et barbare. En voici le texte, qui fut lu à la tribune par Osselin : « Nous proposons à la Convention de débarrasser le tribunal révolutionnaire des formeg qui étouffent la conscience et empêchent la conviction et d'ajouter une loi qui donne aux jurés la faculté de déclarer qu'ils sont assez instruits; »
2° Robespierre a combattu cette motion qui ne tenait pas compte des intérêts des accusés, « Il faut, a-t-il dit, concilier ces intérêts avec le salut de la patrie ». C'est pourquoi il a proposé un amendement portant ({xx* m après « trois jours de débats le président du tribunal deman- « dera aux jurés si leur conscience est assez éclairée. « S'ils répondent négativement, l'instruction du procès
(1) Essais de Macaulay, trad. Gui/ot, p. 479.
« sera continuée jusqu'à ce quHls déclarent (juHls sont (c en état de se prononcer, » Cette modificalion donnait aux accusés un répit suffisant pour développer leur défense; elle ne pouvait satisfaire le farouche jacobin Osselin, dont Tintention manifeste était de forcer la main au tribunal. Il déclara donc ne pas l'accepter et il allait entraîner la Convention dans son sens lorsque Barère parla en sens contraire ;
3* Barère appuya Robespierre, cela seul est vrai dans le récit de Macaulay. Il l'appuya précisément pour faire échec à la cruelle motion d'Osselin. L'amendement de Robespierre, dit-il, « laisée aux jurés toute leur liberté. « Ils répondront d'après leur conscience et feront con- « tinuer l'instruction s'ils ne sont pas assez éclairés ». Et il conclut par une observation décisive • « La liberté « de la Convention cst-ell^e gônée lorsque, dans une « discussion, le président la consulte pour savoir si « elle veut la fermer ? » Osselin, vaincu par cette argumentation de Barère, abandonna sa proposition et la Convention adopta l'amendement de Robespierre (1).
Je pourrais prendre ainsi page à page toutes les allégations de Macaulay et les réfuter avec le Moniteur à la main. Les vérifications qui précèdent vous permettront de juger à sa valeur un écrivain qui n'a pas hésité, dans sa colère vengeresse contre l'ennemi de son pays, à falsifier et à travestir les documents officiels avec un aplomb imperturbable. Et chose remarquable, cet aplomb même lui a valu un brevet de sincérité et de conscience de la part de M. Taine — un aulre adversaire
(1) Moniteur. Réimpr., t. XYIII, p. 291.
acharné de la Révolution : « Lorsque Macaulay emprunte un témoignage, dit M. Taine (1), il commence par mesurer la véracité et Tinlelligence des auteurs qu'il cite... S'il prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains. »
A cette opinion si peu justifiée, qu'il me soit permis d'opposer celle de Macaulay lui-même. « Macaulay a « écrit, dit un de ses biographes, que les meilleurs perce traits sont ceux dans lesquels il y a un léger mélange « de charge et les meilleures histoires celles dans leste quelles un peu de l'exagération de la narration fictive « est judicieusement employé. En vertu de cette pente sée, il a combiné avec un grand bonheur les ressources « d'une riche imagination avec les éléments fournis par « la réalité (2),
On ne saurait faire en termes plus élégants l'apologie du mensonge dans l'histoire.