‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 25 sur 30 · XXII. — Barère et Robespierre · texte numérisé non relu

XXII. — Barère et Robespierre

Je crois avoir fait justice de l'accusation couramment formulée contre Barère, d'avoir trahi les Girondins. Comme il fallait absolument le charger d'une trahison, ses ennemis ont écrit qu'il avait trahi Danton. J'ai aussi montré le néant de celle calomnie.

(1) Taine, Histoire de la Littérature anglaise, livre V, cliap. VIII.

(2) Biographie universelle du D' Ilœfer (Kirmin Didol), article Macaulay.

Reste une troisième accusation : il a trahi Robespierre. Elle n'est pas mieux fondée que les deux premières.

Dès que Robespierre entra au Comité de Salut public, il reconnut la puissance de travail de Barère ; il apprécia son dévouement passionné à la chose publique. Aussi, loin de Taltaquer, il le défendait, comme nous Tavons montré, contre les accusations de modéranlisme, de girondisme, de faiblesse qu'on lui prodiguait aux Jacobins (1). Mais ces témoignages de confiance avaient leur motif secret. Robespierre laissait croire ainsi qu'il pouvait se reposer sur Barère, comme sur les membres travailleurs du Comité de Salut public, de la besogne courante et nécessaire. 11 s'en désintéressait de plus en plus, s'abstenait de paraître aux séances et portait toute son attention sur le bureau de police et d'information qu'il dirigeait clandestinement, ainsi que je l'ai dit, avec Couthon et Saint-Just. L'objet principal de ce bureau était de recueillir des indices de suspicion contre les conventionnels qui portaient ombrage à Robespierre et de préparer des fournées au tribunal révolutionnaire. Robespierre avait des aflidés qui s'étaient attachés à sa fortune, sauf à s'en détacher si elle venait à sombrer. De ce nombre était le député Monestier, du Puy de Dôme. Envoyé en mission à l'armée des Pyrénées occidentales, Monestier crut seconder la pensée secrète de Robespierre en persécutant

(1) Séances du Club des Jacobins, 4 septembre, 15 oclobre, 28 novembre 1793. Barère attribue ces accusations à Dufourny {Mémoires, t. II, p. 181) mais c'est une erreur. Son principal adversaire était Sentex.

clans le département des Hautes-Pyrénées tout ce qui touchait à Barère, traitant ses parents et ses amis de fédéralistes et de réacteurs.

Monestier, sous des apparences d'exaltation jacobine, était un habile homme. Ancien chanoine du chapitre de Saint-Pierre à Clermont en 1789, il devint, après la Révolution, suinsamment modéré pour obtenir de Napoléon un poste de président de tribunal. Et la persécution qu'il organisa en 1793 à Tarbes avec le concours des révolutionnaires les plus outrés n'avait aucune raison d'être que son zèle excessif pour Robespierre.

L'esprit du département ne la motivait en rien. Très peu de temps avant l'arrivée de Monestier, un autre conventionnel en mission, Vzabeau, avait .adressé au Comité de Salut public un rapport très démonstratif a ce sujet. Voici ce rapport, tout à la gloire de nos compatriotes, dont j'ai eu la bonne fortune de trouver la minute aux Archives nationales :

t( Saint-Jean-de-Luz, 22 avril 1793.

« Le recrutement est terminé dans le département « des Hautes-Pyrénées et la majeure partie des soldats w qui le composent est armée, habillée et équipée, et a « même rejoint les corps auxquels elle est destinée. « Nous ne pouvons donner trop d'éloges à l'autorité, à « la fermeté et au civisme de l'administration du dépar- (( tcment.

c( En général ce département est excellent, aucune « partie de l'administration n'y est en retard. Les « districts, les municipalités, les sociétés populaires, « tout y est animé du meilleur esprit, les aristocrates

« sont tenus sévèrement dans le silence, le fanatisme « y est étouffé. En un mot nous croyons que vous de- « vez demander à la Convention nationale le décret qui « déclare que le département des Hautes-Pyrénées a bien a mérité de la patrie.

<c Nous voudrions pouvoir vous rendre un compte (( aussi favorable du département des Basses-Pyrénées, « mais, etc. Signé : Ysabeau, Neveu, Mazadc (1). »

Il faut observer que ces éloges étaient antérieurs au 31 mai et que la chute des Girondins impressionna péniblement les populations pyrénéennes. Les administrateurs des Hautes-Pyrénées eurent même Timprudence de se mettre en conflit avec les représentants en mission dans le département. Aussi Monestier, à peine arrivé à Tarbes, prend-il des mesures contre ces affreux fédéralistes ; il les expédie immédiatement à la Convention pour être jugés selon leurs mérites.

J'ai retrouvé également aux Archives nationales les noms des huit administrateurs qui furent traînés de Tarbes à Paris entre des gendarmes.

C'étaient les citoyens Darrabiat, Gertoux(2), Decamps, Dauphole, Ozun, Pigeguy, Sabail et Desbets. Le Comité de Salut public les autorisa à résider chez Barère avec leurs gendarmes (3) et ils attendirent là la décision

(1) Archives nationales, A F ii, cart. 261, n» 2199, f» 47.

(2) Gertoux était le fils du collègue de Barcre à la Convention. Dans la lettre à Demerville que j'ai citée, Barère proscrit, se plaint de l'attitude hostile de l'ancien administrateur de 1793. Le nombre d'ingrats que Barère a obligés est incalculable.

(3) Barère occupait alors un appartement de l'hôtel de Savalctte de Lange, commissaire national de la Trésorerie, rue Saint-Honoré, no 320, à quelques pas de la Convention et du Club des Jacobins.

de la Convention. Barère les mène au Comité de Sûreté générale, parle pour eux, atteste leur patriotisme. « Je priai, dit-il, mon collègue Chabot, député très pro- « nonce contre les Girondins et leurs adhérents, de se i( charger du rapport de leur affaire. J'en parle à plu- « sieurs de ses collègues, j'attendis à la Convention « que le rapport soit fait. Chabot vient enfin quelques « jours après justifier la conduite de mes concitoyens et « de mes amis ; ils sont absous de toute récrimination tt et je cours le leur apprendre et les embrasser (1). » Barère exagère un peu. L'arrêté de la Convention, pris à la date du 16 août, prescrivait bien la mise en liberté des administrateurs, mais il ne les avait pas « absous de toute récrimination » et il laissait la porte ouverte aux persécutions de Moneslier. Voici le texte de cet arrêté :

« La Convention nationale, après avoir entendu le « rapport de son comité de Sûreté générale sur l'arrêté « pris par les administrateurs du département des « Hautes-Pyrénées le 18 juillet 1793, par lequel ils sur- « seoient à l'exéculioa d'un arrêté des représentants du « peuple Ysabeau et Garrau (2), décrète ce qui suit :

« Art 1®'. — L'arrêté du 18 juillet pris par les admi- « nistrateurs du département des Hautes-Pyrénées est

(1) Mémoires y t. Il, p. 101. Dans une déclaration signée le 19 fructidor an III, Desbcts et Ozun disent que le Comité de Sûreté générale, sollicité en leur faveur par Barère, avait été d'abord impres^ sionné en sens contraire par Robespierre. Monestier avait pris ses prcrnulious. (La pensée du gouvernement républicain. Dédicace, p. XVl).

(2) Cet arrêté ordonaait l'arrestation, comme suspect, de rancîen ministre de Joly, qui était aux eaux de Bagnères.

« cassé et annulé comme attentatoire à Tautorité des a représentants du peuple.

« Art. 2. — Il sera informé à la diligence de Taccu- « sateur public près le tribunal criminel du départe- « lement des Hautes-Pyrénées contre les auteurs et ins- « tigateurs de l'attroupement qui s'est porté le 18 juil- <( let au Directoire du département pour réclamer la « suspension de Texécution dudit arrêté des représen- « tants Ysabeau et Garrau.

« Art. 3. — Les administrateurs du département des « Hautes-Pyrénées qui avaient été envoyés à la barre « de la Convention par les représentants du peuple se- « ront mis de suite en liberté et retourneront à leur « poste.

(( Art. 4. — Les administrateurs qui suspendraient « l'exécution des arrêtés des représentants du peuple a seront punis de dix années de fers. (1) »

Mais Moncstier ne les lâche pas ainsi. 11 les fait arrêter de nouveau à leur retour, les destitue par un arrêté du 7 septembre 1793 motivé sur ce que l'information prescrite par l'article 2 du décret « frappe tellement « plusieurs d'entre eux qu'ils ne peuvent plus décem- « ment remplir les fonctions administratives et retenir « une si importante portion de l'autorité et de la con- « fiance populaire jusqu'à ce qu'ils se soient complète- « ment blanchis (2). »

Moneslier envoie plusieurs citoyens en prison à la citadelle de Bayonne, et parmi eux Jacques Barère, cousin

(1) Convcnlion nationale, procès-verbaux, 1793, vol. 19, p. 28.

(2) Archives nationales, A F ii, cart 134, n*» 1018.

du conventionnel, juge au district de Tarbes (1). Pendant tout son séjour dans les Pyrénées il fait tenir en surveillance tout ce qui est ami ou parent de Barère. Il fait saisir et décacheter toutes ses lettres, qu'il met de côté et dont il se servit après le 9 thermidor auprès de Tallien, de Fréron et des autres ennemis de Barère. Le 18 prairial an II, quelques jours avant son retour à Paris,. il organisa à la Société populaire montagnarde et régénérée de Tarbes^ une séance dont la « mise en scène » est particulièrement soignée.

Il attaque Barère et les siens dans un* discours enflammé auquel s'associe, par une autre harangue non moins violente, Pinet aîné, de la Dordbgne, son fougueux collègue à Tarmée des Pyrénées-Occidentales. Cette séance a été le « coup le mieux monté » de Monestier contre Barère (2).

Un autre cousin de Barère excite la bile de Moneslier. L'administration du district de Tarbes avait autorisé l'envoi d'un détachement de volontaires pour compléter un bataillon commandé par Jean Barère (3), Monestier, qui apprend cette nouvelle à Orthez, devient furieux. 11 écrit le IG pluviôse, an II, 4 février 1794, au président

(1) C'était le fils aîné de Bertrand Barère, notaire à Tarbes, oncle du conventionnel. Il a été vice-président du tribunal de Tarbes et est mort dans cette ville vers 1840.

(2) Archives de M. le docteur Fontan, à Tarbes (fiche Barère et Monostier).

(3^ Jean Barère, deuxième fils du notaire Bertrand. D'abord curé de Saiut-Sever, puis engajçé volontaire. Il fut tué comme colonel, il la tète do sou régiment, sous les ordres de Masséna, à la bataille de Bullaco, en Portugal (1810). Sa mémoire est consacrée par un cénotaphe placé au milieu du domaine seigneurial d'Aspech, à Sarrouilles, près d«' Tarbes, acquis par sa famille comme bien seigneurial, en 1792 {fhid).

du département pour lui rappeler que les mouvements de troupes ne peuvent être ordonnés que par les représentants en mission. Et son irritation montant de plus en plus, il se met à parler d'autre chose pour avoir un motif de déblatérer contre Tarbes et ses administrateurs.

« Je dois vous dire que votre commune de Tarbes se « donne en spectacle et en dérision à raison de son fa- « natisme et de la sonnerie de ses cloches. Il n'est pas (( un voyageur de jour et de nuit qui ne les entende w sonner avec mépris ou avec colère, etc. , etc (1). »

Un mois après, le 3 germinal (2'^ mars 171)^i) il écrit à Vergés, maire de Tarbes, la lettre suivante qui mérite d'être citée. Les habitants de Tarbes s'étaient permis de fermer les boutiques le jour de Pâques, et la population, se conformant à une tradition universelle en France, se promenait ce jour-là dans les rues en habits de fête.

« Citoyen maire, tu voudras bien, aussitôt ma lettre « lue, te revêtir de ton écharpe, t'assister d'un membre w du Comité de Surveillance, et vous ferez ouvrir toutes « les boutiques, tous les magasins qui ne le seraient « pas, et vous ne recevrez ni prétextes ni excuses, (i Vous dissiperez tous les rassemblements de fainéants, « de riches, de fanatiques, de citoyens mAles ou femelles (c hébétés par d'anciennes habitudes. Vous chasserez a des cabarets tous les gourmands de cette commune et « tous les oisifs des campagnes qui réclament sans cesse « des exemptions pour leurs enfants qui sont aux fron- <( tièrcs, perdent aujourd'hui et à semblables jours des

(1) Archives nationales A F ii, cart. 134, n** 1026.

a moments précieux pour Tagriculture et portent un « préjudice immense à la République en se déshono- (( rant aux yeux des bons citoyens (1). »

Le chanoine de Saint-Pierre avait fait du chemin depuis 1789.

Tous ces actes de Monestier étaient illéofaux et contraires à la volonté du Comité de Salut public, au moins à partir du 19 juillet 1793, puisque nous voyons dans les actes de ce Comité qu'il a arrêté à cette date la liste des représentants aux armées et que Monestier ne figure plus sur cette liste. Mais il était trop utile à Robespierre dans le Midi et il se faisait tirer Toreille. En septembre 1793, Couthon, qui était lui-même dans le Puy-de-Dôme avec une mission semblable, écrit au Comité pour l'engager à laisser Monestier à Tarbes (2). li ne fallait pas déplacer un homme qui faisait si bien les affaires du triumvirat. Monestier continue donc à terroriser le pays. Le 22 floréal an 11 il expédie de Tarbes à Bagnères une compagnie de cent gardes nationaux, dirigés par les fortes têtes de la « Société populaire montagnarde régénérée. » Ces cent « citoyens sans culottes », écrit Monestier, feront des perquisitions chez plusieurs habitants de Bagnères, dénoncés comme fédéralistes. Cette brillante expédition se termine par l'arrestation de quatre paisibles Baguerais, le médecin Lavenère, les professeurs Sarrabeyrouse et Pambrun, le commerçant Bérot (3). Enfin Monestier re-

(1) Archives Dationalcs, A F ii, cart. 134, n» 1386.

(2) Archives nationales, carlon déjà cité. — Le 21 octobre, nouvelle lettre dans le même sens, de Pinet aîné au Comité de Salut public (fbid).

(3) Archives nationales, carton cité.

tourne prendre possession de son siège à la Convention en juillet 1794 et les Pyrénées respirent.

A la séance du club des Jacobins du 17 juillet 1794, Barère présidait. 11 voit, non sans étonnement, entrer Monestier. Plusieurs orateurs — inspirés sans doute par Barère — l'invitent à s'expliquer sur sa conduite dans le Midi. On lui reproche les arrestations arbitraires qu'il y ordonnait chaque jour. Un robespicrriste militant, Taschereau, demande, pour la forme, un semblant d'enquête. Monestier répond qu'il n'a iait arrêter que des royalistes et des fédéralistes. La salle, entièrement dévouée à Robespierre, lui décerne un brevet de civisme et l'admet « aux honneurs de la séance (1). »

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