‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 26 sur 30 · XXIII. — Le neuf thermidor · texte numérisé non relu

XXIII. — Le neuf thermidor

L'événement du 9 thermidor peut se résumer en trois mots : c'est un coup d'Etat manqué. Robespierre voulut s'appuyer sur deux forces insurrectionnelles, la Commune et les Jacobins, pour se rendre maître de la Convention. Ce projet fut déjoué par la vigilance et la fermeté du Comité de Salut public. Depuis plusieurs semaines, sachant que ses collègues du Comité le tenaient en suspicion, Robespierre cessait d'assister à leurs réunions, mais il ne restait pas inactif. Cette absence calculée est ce que l'un de ses apologistes, M. Ernest Hamel, appelle une « retraite morale. »

(1) Société des Jacobins, VI, p. 226.

La manœuvre étail fort habile. Robespierre estimait le moment favorable pour ramener les esprits vers les idées spiritualistes qui avaient conservé, malgré tout, beaucoup d'écho dans la Convention. Il comptait sur cet instinct de religiosité qui existe au fond de Tàme humaine. Il voyait là un courant à détourner au profit de son ambition. Et ce calcul n'était pas mauvais, si Ton en juge par Texplosion de joie qui accueillit à Paris sa fameuse fôte de TEtre suprême, le 20 prairial. La Convention, entraînée, Tavait nommé son président pour qu'il pût diriger cette solennité, qui fut célébrée avec un éclat inouï. Mais aussitôt après avoir donné ce gage aux aspirations vers la paix et la concorde qui surgissaient de toutes parts, les triumvirs voulurent mettre à Tépreuveles sympathies populaires qui venaient de les porter au pinacle. 11 leur fallait, pour mener à bonne fin leurs projets, faire disparaître leurs adversaires et n'avoir plus devant eux que des adulalateurs asservis. Ils avaient besoin, pour quelque temps encore, de maintenir la Terreur. Aussi, dès le surlendemain de la fôte de TEtre suprême, Robespierre se hAta-t-il de présenter à la Convention un projet de loi destiné à accélérer les jugements devant le tribunal révolutionnaire en abrégeant la procédure, en simplifiant les preuves et surtout en supprimant les défenseurs et les plaidoiries. La loi fut votée par surprise, Harèrc en avait demandé en vain l'ajournement.

Cet empressement avait éveillé les défiances. Déjà, à la fête de l'Etre suprême, en le voyant parader en tête de ses collègues, en habits de gala, avec des gestes de grand pontife, les conventionnels qui n'étaient

pas encore entièrement subjugués, les anciens partisans crHébert et de Danton, les membres du Comité de Salut public commencèrent à murmurer. « C'est le pape révolutionnaire », s'écrièrent quelques voix. « Tu n'cb pas encore sur le trône, Robespierre », lui souffla à Toreille Bourdon de TOise.

La loi du 22 prairial, instrument de tyrannie, créé par et pour Robespierre, a été reprochée à la Convention. On a môme prétendu qu'elle avait été votée avec la complicité du Comité de Salut public. Barère réfute très nettement cette erreur par ses curieuses révélations sur ce qui s'est passé à cette occasion dans le sein du Comité. « Dans plusieurs séances du soir, ces « deux Comités (le Comité du Salut public et celui de « Sûreté générale) se réunirent pour aviser aux « moyens de iaire révoquer la loi du 22 prairial. Après « plusieurs conférences qui se tinrent dans le mois de <f messidor, ils appelèrent dans leur sein Robespierre a et Saint-Just pour les forcer à faire révoquer eux- <c mêmes cette affreuse loi, résultat d'une combinaison « inconnue à tous les autres membres du gouverne- « ment... Le Comité de Salut public déclara qu'il n'y « avait eu aucune part et qu'il la désavouait pleine- « ment. Tous étaient d'accord de la faire révoquer dès a le lendemain... Robespierre et Saint-Just se retirè- « rent en proférant des menaces contre les membres du <c Comité. Carnot, entre autres, fut traité par Saint- « Just d aristocrate et menacé d'être dénoncé à l'Assem- « blée. Ce fut une déclaration de guerre entre les deux « Comités et le triumvirat. En voyant attaquer ainsi « Carnot, le travailleur le plus nécessaire du Comité, à

« cause de sa probité courageuse et de son grand talent (c militaire, je m'élevai contre Saint-Just, je dis àcepe- <( tit dictateur : « Je ne te crains pas, moi, j'ai toujours « défendu la patrie ostensiblement et sans intérêt « personnel. Eh bien ! c'est moi qui te répondrai à la « tribune, si tu t'en prends à Carnot. Tu sais que je fais « des rapports qui sont écoutés favorablement de TAs- « semblée ; eh bien ! j'en essaierai un de ces rapports « pour Carnot et contre toi. » (1)

Dans cette apostrophe à Saint-Just, Barère nous fait toucher du doigt le point vif de l'antipathie qu'il inspirait aux triumvirs et nous explique pOiUrquoi ceuxci l'avaient mis sur la liste de leurs victimes (2). Les rapports de Barère sur nos victoires avaient seuls le pouvoir d'unir la Convention dans un magnifique élan d'enthousiasme patriotique. Les applaudissements unanimes de l'Assemblée et des tribunes irritaient Robespierre et ses partisans. « Ne fais donc pas tant mousser les victoires ! » lui cria un jour Saint-Just.

<( Robespierre, dit M. Ernest Hamel, avait une médiocre admiration pour les carmagnoles de son collègue Barère. 11 connaissait, ajoute cet auteur, l'ambition terrible qui d'ordinaire sollicite les généraux victorieux (3). » Barère ne méconnaissait pas le sentiment qui préoccupait Robespierre et Saint-Just(4). « Cette prophé-

(Ij Mém., loc. cit.

(2) Parmi les pièct^s saisies à la CommuDo après le 9 thermidor, on trouva coite liste qui contenait dix-liuil noms. Celui de Barère était le second.

(3i Mrncst llamcl. IJistoiro de Robespierre et du complot du D thermidor, t. II, p. 109.

(4) Dans les papiers trouvés chez Robespierre, il y avait une lettre de Boucholte, ministre de la Guerre, l'informant que, selon son désir,

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tie d'hommes d'Etal me frappait comme eux, dît-il, mais je la croyais intempestive, quand TEuropc nous menaçait d'un partage dès longtemps convenu au château de Pilnitz (1), quand avant tout il fallait refouler les ennemis dans les bois et dans les marais de la Germanie. »

Aussi Barère releva-t-il le gant, comme il le dit, avec l'assurance d'un homme très décidé à mériter encore la haii\e des ennemis de la gloire nationale et de la bravoure de nos armées... « Le lendemain, je mis <( un peu plus de soin dans mon rapport sur la prise de « Namur et je fis allusion aux observations de nos dic- « tateurs, envieux de la puissance d'opinion que pre- (( nait l'armée de la République, occupée à les sauver. « On remarqua dans mon rapport cette phrase : « Malce heur aux temps, malheur à l'époque où le récit des (c triomphes et de la gloire des armées de la République « sera entendu froidement dans cette enceinte ! Dès lors « la liberté ne sera plus armée par la patrie, elle sera (( livrée à ses ennemis ! »

Pour répondre à cette apostrophe, on voulut supplanter Barère dans cette sorte de rapports. Saint-.lust et Robespierre forcèrent l'impotent Couthon à se rendre

(les journaux ont été envoyés aux armées en vue d'empêcher les soldats de s'engouer de leurs généraux. On sait que Bouchottc subventionnait le Père Duchesne dans le môme but [Hist. parlent, de Bûchez et Roux, t. 31, p. 232).

(1) Ce traité secret, saisi par une frégate Iranraise sur une goélette napolitaine qui l'apportait à la signature de Charles III, roi d'Espagne, donnait ù l'Autriche l'Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté. La Prusse prenait la Flandre et les vallées de la Meuse et de la Moselle. L'Angleterre s'attribuait toutes les provinces du littoral, de Bordeaux à Dunkerque. Les provinces méridionales étaient partagées entre l'Espagne, le Portugal et le Piémont.

au Coiuité de Salut public à onze heures du matin, avant l'arrivée de Barère. Couthon demanda à Carnot la correspondance des généraux arrivée pendant la nuit et alla s'établir à sa place ordinaire à la Convention, dans le bas de la salle, attendant que l'assemblée fût assez nombreuse pour qu'il put, lui aussi, annoncer des victoires. Vers une heure, Couthon, paralytique et ne pouvant se soutenir à la tribune, lut froidement de sa place les nouvelles des armées. Cette fois, elles ne produisirent aucun effet sur rassemblée ni sur le public. Cet essai qu'avaient ordonné Robespierre et Saint-Just ayant complètement échoué, le Comité témoigna son mécontentement d'une pareille innovation et Barère reprit sa fonction (1).

La rupture allait porter ses fruits. Les adversaires du triumvirat, avertis du sort qui les menace, surtout les membres du Comité de Salut public, se tiennent sur leurs gardes. Le 7 thermidor» Barère, toujours org^ane de la majorité du Comité, fait un long rapport où il blâme de nouveau « ceux que les victoires ne rassuraient pas, ceux qui méditaient de nouvelles proscriptions. » La Convention vota l'impression et l'envoi aux communes de ce rapport, acte d'hostilité envers Robespierre. Celui-ci répondit le lendemain 8, dénonçant les poli' tir/ues ér/uivoqueSy ce qui, dans sa pensée, désignait Barère (2).

On vient de voir que la Convention avait voté l'impression et la distribution aux communes du discours prononcé la veille par Barère. Plusieurs conven-

(1) Mém., t. II, p. 151.

(2) LavisHf et Rumbaud, Histoire générale, l. VIII, p. 211.

tionnels demandèrent que la réplique de Robespierre fût également imprimée et distribuée. Barère appuya la proposition. Comme on lui a plus tard reproché cette attitude en prétendant qu'il voulait ainsi flatter Robespierre (1), Barère a cru devoir s'excuser, disant qu'il pensait, en envoyant ce discours dans toute la France, neutraliser Teffet produit à Paris. Mais je ne vois pas un grand crime à soutenir une proposition semblable à celle qui avait été adoptée la veille, suivant un usage qui était constant à la Convention chaque fois qu'un discours important était prononcé (2). Ce qui a donné à l'intervention de Barère, bien contre sa volonté évidente, l'apparence d'une tentative en faveur de Robespierre, c'est l'opposition violente que lui firent immédiatement plusieurs membres de la Montagne, très excités contre Robespierre, et dont on peut lire les noms au Moniteur^ entre autres Bourdon de l'Oise, Ghartier, Amar, Thirion, Bréard. L'acte de Barère n'a donc pas la signification qu'on lui a donnée. Au moment où il fit sa proposition, le sort de Robespierre était déjà arrêté dans l'esprit de la grande majorité de la Convention.

Les membres du Comité de Salut public n'en étaient pas moins préoccupés du danger qui les menaçait. Ils chargent Barère de rédiger, pendant la nuit même,, les proclamations et les décrets destinés à faire échouer l'attaque, llsétaient encore à leur travail le lendemain matin,

(1) Lamartine, LX, g VllI.

(2) On en trouve de nombreux exemples au Moniteur. Dans la séance du 13 novembre 1792, Barère lui-même fît voler par la Convention que les discours prononcés dans le procès du roi, soit dans un sens, soit dans l'autre, seraient tous imprimés sans exception.

tout occupés des mesures urgentes que commandaient les affaires militaires, lorsqu'on vint les prévenir que Sainl-Just lisait à la tribune leur acte d'accusation. Ils se rendirent aussitôt dans la salle de la Convention, où des murmures approbateurs accueillirent leur entrée. Toutefois l'assemblée était en proie à une agitation, à une incertitude dont Robespierre voulut profiter en montant à la tribune avant le rapporteur du Comité. De nombreux cris y appelèrent Barère qui s'y présenta en même temps.

Robespierre insista pour obtenir la parole. Sans succès auprès de la Montagne, il se tourna vers la Plaine « avec des expressions et des gestes flatteurs ». La Plaine demeura impassible et plusieurs voix crièrent : « A bas le tyran ! »

Ici se place la fameuse anecdote tant de fois répétée sur les deux discours de Barère. Voici comment elle est rapportée par M. Thiers. « On dit que Barère qui, par vanité, avait voulu jouer un rôle et qui, par faiblesse, tremblait maintenant de s'en être donné un, avait deux discours dans sa poche, Tun pour Robespierre, l'autre pour les comités. (1) »

Est-il nécessaire d'expliquer ici ce qu'un pareil procédé aurait rencontré de difficultés dans l'exécution ? Barère n'avait dans sa poche ni un, ni deux discours (2).

(1) Thiers, RévoL fr,, Vl, 205.

^2) M. ]'>nest Ilaniel, qui a recueilli dans le plus grand détail tous les lails de la journée du 9 thermidor, dit que le rapport de Barère fut verbal et non écrit. -— Plus tard, Legendrc, ennemi déclaré de Barère et qui assista à toute la séance du 9 thermidor, déclara controuvée la versioudcs deux discours.

Il ne montait pas à la tribune pour lire un discours quelconque ; il y montait pour obéir à la majorité du Comité qui lui avait enjoint de soutenir les projets de décrets élaborés dans la nuit par cette majorité. Si, par impossible, Barère, s'apercevantque la Convention allait revenir à Robespierre, avait tenté de dissimuler ou de supprimer les conclusions qu'il était chargé de défendre, ses collègues du Comité, dont la colère contre les triumvirs était à son comble, Billaud et Collot notamment, l'auraient immédiatement rappelé au devoir.

11 faut même remarquer que, le 9 thermidor, Barère n'a presque pas attaqué Robespierre à la tribune. Il s'est borné à signaler en quelques mots la gravité de la crise, et il a ajourné la réfutation du discours prononcé la veille par Robespierre. Mais il s'est élevé avec une grande énergie contre llanriot, « ce commandant factieux qui a centralisé entre ses mains toutes les forces militaires de la capitale »et qui, comme au 31 mai, obéissait aveuglément à la Commune et aux Jacobins. Barère propose de le remplacer sur-le-champ par un général dévoué à la Convention. Robespierre, qui n'a pas un instant quitté la tribune, sent le terrain manquer sous lui. Il voit que le décret proposé par Barère va briser dans sa main l'arme insurrectionnelle préparée contre la Convention. Il essaie de nouveau de se faire entendre. Les cris : « A bas le tyran, à bas le dictateur ! » lui coupent la parole, et tout aussitôt, d'une seule voix, la Convention prononce sa mise hors la loi.

On connaît la suite.

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