‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 27 sur 30 · XXIV. — Réaction thermidorienne · texte numérisé non relu

XXIV. — Réaction thermidorienne

Barère observe, dans ses Mémoires^ qu'il avait contribué, en renversant Robespierre, à sauver plusieurs de ses collèguee ouvertement menacés par le dictateur. Et il s'étonne ensuite de ce que quelques-uns d'entre eux « se liguèrent conlre lui, oubliant ce qu'il avait fait en leur faveur (1) ».

Sans doute, Tingratitude humaine est un élément qui expliquerait le revirement de certains hommes sans principes, tels que Tallien, Fréron et Barras. Mais pourquoi la plupart de ceux qui avaient marché, le 9 thermidor, la main dans la main, avec Barère, avec Billaud- Varennes, avec Gollot d'Herbois, s'écartèrent-ils ensuite de ces trois hommes '* Pourquoi les dénoncèrent-ils comme des criminels ? Pourquoi surtout englober Barère dans cette persécution ?

Billaud avait été un terroriste farouche dans ses missions du Nord et du Pas-de-Calais.

Gollot, lui aussi, s'était montré féroce à Nice, à Orléans, à Lyon.

(hiant à Barère, il n'avait jamais été en mission. Il n'avait jamais quitté le Comité de Salut public, dont il était le rapporteur quotidien ; il n'avait ordonné ni arrestation ni exécution; rien dans ses fonctions ne le signalait particulièrement à la colère des masses.

!Mais les pécheurs en eau trouble — et surtout les trois que nous avons nommés ci-dessus, Barras, Fréron

(1) Mémoires, II, 184.

et Tallien, — avaient intérêt à s'emparer du Comité de Salut public, parce que les archives de ce Comité renfermaient la trace de leurs crimes et de leurs exactions. C'est pourquoi leur plan élait d'attaquer en bloc le Comité sans distinguer entre ses membres. C'était une idée simple, et la foule ne comprend que ces idées-là. Le Comité de Salut public était la bête noire, la tête de Turc. On mit d'abord Barère sur la sellette, puis quand on eut réussi, on essaya d'y joindre les hommes les plus modérés du Comité, Robert Lindet, Prieur, Jean de Bry, et même plus tard Carnot (1).

On a dit que le 9 thermidor avait été la revanche des Dantonistes. Il y a un peu devrai dans cette parole. Et il est fort possible que l'antipathie témoignée plusieurs fois à Danton par Barère et dont j'ai donné quelques exemples, ait été un des facteurs de l'acharnement déployé contre lui par Legendre, André Dumont, Merlin de Thionville et autres anciens amis de Danton. 11 faut observer, de plus, que les 73 Girondins qui survivaient rentrèrent à la Convention après thermidor avec des pensées de vengeance conlre tout ce qui avait fait partie du Comité de Salut public.

Pour en finir avec leurs victimes, les réacteurs eurent l'ingénieuse idée de fomenter une insurrection contre la Convention. Les journaux de Tallien et de Fréron, VAmi des Citoyens et VOrateur du Peuple, mancruvrèrent dans ce but. Le 12 germinal an 111, la Convention

(1) Le royaliste Henri Larivière réclama l'arrostalion de Carnol. On allait la voter quand quelqu'un s'écria : « Carnot a organisé la Victoire ! » La Convention, prise de honte, passa à l'ordre du jour. (Lavisse et Rambaud, Vlll, p. 222.)

fut envahie. Effrayés, les anciens collègues de Barère votèrent sa déportation, en même temps que celle de Billaud, Gollot et Vadier. Celui-ci réussit à s'évader. Barère fut expédié au château d'Oléron. On n'a jamais bien su par quelle intervention mystérieuse il resta dans cette forteresse, tandis que ses camarades de proscription, Billaud et Gollot, étaient embarqués pour Cayenne. Barère fut ensuite transporté à la prison de Saintes.

J'ai fait allusion à la visite de ses compatriotes qu'il reçut dans cette prison. Voici comment Barère raconte ce touchant incident :

« Un jour que j'étais livré aux plus tristes pensées sur Tiniquité des hommes et l'impuissance des innocents, je vois entrer dans la prison plusieurs officiers et, à leur suite, des soldats qui portaient un drapeau presque en loques. Le concierge m'apprend subitement que c'est le bataillon des Hautes-Pyrénées qui, en passant de l'armée des Pyrénées-Occidentales dans la Vendée, a voulu me rendre hommage, quoique je fusse proscrit, et me saluer avec le même drapeau que je lui avais donné à Tarbes en 1792, et qu'il avait religieusement conservé au milieu des combats les plus opiniâtres contre les Espagnols. Le chef de bataillon était un ami du capitaine, M. Maransin, de Lourdes, qui depuis a acquis, par sa brillante bravoure, le grade d'officier général.

(( Je répondis avec enthousiasme à ces braves.

« Les officiers m'offrirent de me délivrer et de m'emmener avec eux, mais je refusai leurs propositions. »

Barère, en effet, ne voulait pas se soustraire au juge-

ment qu'il attendait toujours et qui ne vint jamais. La Convention qui, « depuis longtemps, dit-il, ne connaissait plus rien du juste ou de l'injuste » (1), avait d'abord voulu le déférer au tribunal criminel de Saintes ; elle y renonça ensuite et remit en vigueur contre lui un décret de déportation sans jugement. A ce moment, des tentatives furent faites pour faciliter son évasion. GrAce à son cousin Hector «qui avait une àme de feu et un courage de lion (2) », grâce à quelques amis dévoués, grikce surtout à la connivence des autorités locales qui finissaient par trouver inexplicable cette détention indéfinie, Barère put s'échapper de sa prison dans la nuit du 25 au 26 octobre 1795, à l'instant même où cessaient les pouvoirs de cette Convention qui l'avait proscrit après l'avoir porté aux nues.

Il vint se cacher à Bordeaux, dans un asile inviolable qui le garda pendant cinq années. Pendant cette nouvelle période de captivité, il fit imprimer deux grands ouvrages. Le premier, intitulé : De la Pensée du Gouvcniement républicain, quant à l'exécution des lois, est une apologie de la Constitution de l'an III, apologie d'autant plus sincère que Barère n'avait pas collaboré à cetle œuvre des derniers mois de la Convention. Il se montre plein d'illusions sur le nouveau régime et voit dans le Directoire un instrument de paix et de civilisation. C'est le rêve d'un prisonnier resté étranger ou indiflercnt au monde extérieur et se concentrant volontairement dans des vues de pure théorie.

(1) Mémoires, III, 47.

(2) Ibid.

Dans un second livre, Barôre a présenté une analyse des passages les plus importants des œuvres de Montesquieu et particulièrement de Y Esprit des Lois. « J'ai « voulu prouver par cet ouvrage, dit-il dans une préface <( adressée aux hommes libres^ qu'on peut, au milieu « même des tempêtes de la révolution el des orages de « la liberté, s'occuper de travaux philosophiques et de c< méditations utiles; j'ai voulu prouver aussi que le « véritable républicain, de quelque malheur qu'on l'ac- « cable, de quelque proscription qu'on le frappe, abju- « rant toute idée de vengeance particulière, ne se (c souvenant d'aucun ennemi personnel et n'imputant « aucune de ses douleurs à la patrie, h qui il doit tout, « même son existence, ne se détourne jamais de sa « route, ne pense qu'au bonheur de ses concitoyens et « ne travaille qu'à la perfection de la morale publique « et des lois (1). »

Ces deux œuvres, écrites dans le calme et la réflexion, et dans lesquelles on retrouve la foi de Barère en l'avenir de la patrie et son culte inaltérable pour la liberté, fixèrent l'attention sur lui. Les électeurs des Hautes- Pyrénées le choisirent pour député au Corps législatif.

Cette élection aurait du lui rendre la liberté civile et la liberté politique. Mais le Conseil des Cinq-Cents, où la réaction royaliste venait de porter Pichegru à la présidence, ne valida point le vote des Ilaut-Pyrénéens. Se sentant menacé par celte inimitié persistante^ l'ancien conventionnel resta caché quelque temps encore. Il était '•él'ugié à Saint-Ouen, chez M'"® de Guibert, lors-

(1) Montesquieu ueint d'après ses ouvrages, p. vu.

que survint le 18 brumaire. Barère, qui venait d'écrire sous le titre de La Liberté des Mers, une éloquente attaque contre les projets de l'Angleterre, offrit un exemplaire de son livre au premier Consul. Huit jours après il était compris dans une sorte d'amnistie qui rappelait un certain nombre de proscrits. L'occasion de remercier Bonaparte ne tarda pas à se présenter.

Sur rinvitation du premier Consul, Barère fit imprimer, de 1800 à 1802, des brochures d'une grande vigueur de style, en réponse aux diatribes violentes publiées par des hommes d'Etat anglais contre le nouveau gouvernement (1).

Page 1