‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 28 sur 30 · XXV. — Nouveaux mensonges de Macaulay · texte numérisé non relu

XXV. — Nouveaux mensonges de Macaulay

— L'affaire Demerville

Nous avons vu, dans le cours de cette causerie, avec quelle aisance Técrivain anglais Macaulay a tronqué et falsifié les textes pour étayer les atroces calomnies dont il a sali la mémoire de Barère. Nous retrouvons ce procédé dans le passage de son « Essai » qui traite d'une certaine affaire [)emerville, dont je vais maintenant vous parler.

Nous sommes en 1800. La chute du Directoire, en dispersant les principaux persécuteurs de Barère, l'a

(1) Voir : Lettre d'un citoyen français à Lord Grenville ; Réponse d'un républicain français au libelle de Sir Francis d'Yvernois, natu^ relise anglais, contre le premier Consul , e|c., etc.

rendu enfin à la liberté, à la vie au grand air, à la tranquillité. Installé dans son petit appartement de la rue Cerutti, il se livre paisiblement à l'étude ; il recueille les matériaux pour divers ouvrages projetés dès longtemps, tout en suivant d'un œil attentif la marche des événements politiques. Toujours passionné pour la grandeur et l'intégrité de la patrie ; toujours aussi anglophobe qu'en 1793, il se préoccupe de porter la lumière sur les agissements sournois du gouvernement britannique. 11 veut, par tous les moyens et surtout par la voie de la presse, rappeler à la France, qui Toublie Irop facilement, tout le mal que lui a causé TAngleterre; il veut disposer les esprits en faveur du projet conçu par le premier Consul d'affaiblir la puissance maritime qui a fait de cetle nation l'arbitre de la paix et de la guerre.

C'est précisément ce moment que choisit Macaulay pour imaginer un roman où il nous représente Barère tout disposé, avec quelques jacobins impénitents, à renverser, môme par un crime, le gouvernement nouveau. Mais comme celle imagination, qui ne repose absolument sur rien, ne serait pas assez odieuse, le diffamateur anglais nous apprend aussitôt que Barère, dès qu'il a connu tous les fils du complot, n'a rien eu de plus presse que de le dénoncer à la police. Il écrit ceci :

« Parmi les compagnons les plus intimes de Barère, était un garçon nommé Demerville, qui avait rempli un emploi très confidentiel sous le Comité de Salut public. Cet homme avait un allachenient fanatique pour la politique jacobine et de concert avec d'autres enthousiastes

de la même espèce, il complota contre la vie du premier Consul. Il laissa échapper quelques mots à ce sujet dans une conversation avec Barère Barère Talla dire aussitôt à Lannes, qui commandait les gardes consulaires. Demerville fut arrêté, jugé et exécuté et son ami Barère fut au nombre des témoins qui déposèrent contre lui(l). »

Trahir la confiance d'un ami est une chose affreuse ; mais quand la trahison doit le conduire à Téchafaud, ce n'est pas seulement une mauvaise action, c'est un crime abominable. Avant de forger contre Barère d'aussi « effrontés mensonges », Macaulay avait un devoir, c'était de consulter, comme nous l'avons fait nous-même, la brochure publiée en pluviôse an IX « à l'Imprimerie de la République » par les soins du gouvernement consulaire sous le titre du « Procès instruit par le tribunal criminel de la Seine contre Demerville^ Arena^ Ceracchi et Topino Lebrun », brochure qui reproduit la sténographie complète des débats. Ce document olliciel lui aurait appris non seulement que Fiarèrc ne déposa pas contre son ami, mais tout au contraire qu'il s'efforça de présenter Demerville comme un pauvre inconscient, déprimé par une maladie récente et incapable du crime dont on l'accusait. « Je déclare franchement, lisonsnous dans la déposition de Barère, que, connaissant la sagesse, la prudence et la candeur de Demerville, je n'aurais jamais imaginé qu'il fut capable d'être le chef d'un tel complot. »

Un autre témoin, Dintrans, parent de Barère, attribue le trouble de Demerville aux « suites funestes d'un

(1) Macaulay, Essais, trad. G. Guizot, t. II, p. 529.

empoisonnement dont il avait été atteint quelque temps auparavant. »

J'ai trouvé aux archives de la préfecture de police le dossierde l'instruction préalable ouverte surcetle affaire. Ce dossier démontre que la police avait eu une grande part au complot, si même elle ne Tavait pas fabriqué tout entier. Telle est d'ailleurs Topînion de M. Thiers dans son Histoire du Consulat et de V Empire,

En voici la genèse. Un personnage suspect, Jacques Harel, capitaine à la suite de la 45® demi-brigade, mis en retrait d'emploi on ne sait pour quelle cause, allait quelquefois rendre visite à Demerville, resté lui aussi sans place depuis les changements récents, et la conversation entre ces deux mécontents roulait naturellement sur les vicissitudes de la politique et sur les déceptions qu'ils en avaient éprouvées. Lequel des deux mit en avant l'idée de débarrasser la France du nouveau gouvernement ? Ilarel dit que ce fut Demerville ; celui-ci répliquait que ce fut Harel. Quoi qu'il en soit, Harel comprend tout de suite le parti à tirer de la situation ; il y voit un moyen de rentrer en grâce, de retrouver son épaulette et, sans perdre un instant, après avoir pris l'avis d'un déclassé comme lui, le sieur Lefebvrc, il deniande une audience à Bourienne, secrétaire du premier Consul. Bourienne l'expédie au ministre Fouché, qui transmet aussitôt ses ordres à Dubois, préfet de police, et voilà la cuisine du complot qui commence. Bertrand, chef de la l*"® division, recrute immédiatement des « aflidés » pour les « lancer», dit le rapport, « parmi les scélérats qui ont médité le (( plus horrible forfait... Ils ont l'ordre formel de pro-r

« mettre d'obéir à tout ce qu'on exigera d'eux, de bien « examiner les individus avec lesquels on les abou- « chera, de tout écouter avec attention et de ne rien <c perdre de vue. Ils sont dirigés par le citoyen qui a « dévoilé le plan..., etc. »

Un rapport de Piis, le chansonnier vaudevilliste qui était à cette époque secrétaire général de la Préfecture de police, nous apprend que ces « aflidés », auxiliaires de bonne volonté, se nommaient Blondel, Charmont, Langlois fils et Spycker jeune. Ils avaient consenti à remplir leur mission « sous réserve de ne point parai- « tre dans aucune procédure qui pourrait avoir lieu « contre les auteurs du complot. » Blondel et consorts se méfiaient; c'étaient des gens prudents.

De fait, il y avait là pour Fouché une excellente occasion de se séparer de ceux de ses anciens amis dont la présence le gênait, parce qu'ils n'avaient pas eu comme lui l'habileté de courtiser le soleil levant. Aussi parle-t-on tout d'abord d'englober dans ce fantastique complot d'anciens montagnards, Choudieu, Saliceti, des généraux rivaux de Bonaparte, Masséna, Lannes, d'autres encore. On essaya aussi de compromettre Barère. Une pièce du dossier le prouve(l); mais on ne put, quoi qu'en dise Macaulay, rien trouver contre lui. Il avait connu Topino-Lebrun dans l'atelier de son ami David ; un autre accusé, Geracchi, sculpteur de talent, avait fait son buste (2). Quant à Demerville,

(1) Note de la main de Dubois : u Insister pour qu'on sache si Barère a eu connaissance des faits d'Arena et consorts. »

(2) Ce buste en terre cuite fut donné par Barère à sa sœur pour être placé dans sa maison natale à Tarbcs, ainsi que l'établit une

originaire de Soiies, venu à Paris en 1789, il était très attaché à son compatriote Barère, qui l'avait employé pendant la Constituante au service du Point du Jour et le fit entrer en 1793 dans les bureaux du Comité de Salut public.

De retour de sa proscription, Barère alla provisoirement s'installer chez lui ; il Toccupail au placement de ses ouvrages. Mais Barère ne connaissait rien des pourparlers engagés secrètement entre Ilarel et Demerville, et celui-ci eut bien soin de ne rien lui en dire. Dans un de ses interrogatoires, Demerville déclare que Barère ignorait absolument le complot. « J'avais donné, dit-il, ma parole d'honneur à Arena et à Ceracchi que je n'en parlerais jamais. D'ailleurs Barère est trop faible et je le connaissais trop pour lui rien confier. » Et dans un autre interrogatoire : « Barère travaille pour le premier Consul, et l'on ne doit pas compter sur lui. »

Aussi lorsque Barère vient dans l'après-midi du 18 vendémiaire, le jour même où devait éclater le complot, prendre des nouvelles de Demerville, celui-ci se borne d'abord à lui parler de son état de santé, toujours précaire. « Tu devrais aller à la campagne », lui dit Barère. Puis la conversation continue et Barère annonce que son cousin Hector lui a envoyé un billet pour aller le soir à l'Opéra voir la première représentation des Horaces,

— (( N'allez pas à TOpéra ce soir, s'écrie aussitôt De-

loUro retrouvée et j)ubliée par notre ami M. Charles du Pouey. On en a fait une reproduction en bronze qui surmonte le monument élevé à Barère dans le cimetière Saint-Jean à Tarbes. D'un style prétentieux, iuspirée de l'antique, suivant le goût de l'époque, c'est une teuvre assez médiocre.

merville, il doit y avoir du trouble. Le théâtre sera cerné. Il vaut mieux rester chez vous. » A ces mots, Barère s'emporte : « Comment peut-il y avoir des gens assez fous ou assez criminels pour susciter des troubles en ce moment ? Il n'y a que des Anglais capables de semer Tagitation dans Paris. » Et il sort aussitôt avec Dintrans, qu'il rencontre à la porte. IlTemmène visiter le « Muséum de peinture » au Louvre. « Alors, dit 13arère dans sa déposition devant le tribunal criminel, des pressentiments funestes sont venus assiéger ma pensée. J'avais ouï dire que toute la famille du premier Consul devait assister à la première représentation des Horaces^ et combinant ce fait avec lavis que m'avait donné Demerville, je crus voir dans les événements qui pouvaient surgir les troubles renaître dans mon pays et le chef de la République en danger. Je roulais cette idée dans ma tête en parcourant le Salon et je résolus d'aller en prévenir le général Lannes avec lequel j'avais des relations d'amitié. »

11 fait cette communication à Lannes, puis il ajoute : « Je dois de la reconnaissance à l'auteur de ma liberté ; ce n'est pas seulement pour aujourd'hui quil faut être prudent (1), mais tout le temps jusqu'à la paix, car les Anglais donneraient un milliard pour que Bonaparte n'existât point et que nous fussions sans gouvernement. Je suis Français et je dois avant tout aimer la paix de ma patrie. »

Voilà exactement et d'après les pièces même du procès, quelle fut la conduite de Barère en cette circons-

(1) Les mots soulignés ont été omis dans la sténographie; nous conibioDS la lacune d'après le sens général de la phrase.

tance. Je n'ai pas besoin de remarquer que aa visite au général Lannes n'apprenait rien de nouveau à celui-ci. Toutes les précautions étaient prises. Harel avait tenu tout l'entourage du premier Consul au courant de ce qui devait avoir lieu le soir à TOpéra. Tous ses comparses, munis de poignards et de pistolets avaient leur place marquée. Le plus amusant de l'aventure, c'est que, sur les quatre accusés qui passèrent devant le tribunal criminel, trois n'étaient même pas à l'Opéra ce soir-là, et le quatrième, Ceracchi, arrêté dans un couloir, ne portait au:une arme sur lui.

Mais ce qui fut moins amusant, c'est que, malgré cela, malgré l'absence de preuves, ils furent condamnés tous les quatre et guillotinés le 30 janvier 1801. Le dixneuvième siècle commençait mal pour les républicains.

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