‹ Bertrand Barère, 1755-1841Chapitre 29 sur 30 · XXVI. — De 1800 à · texte numérisé non relu

XXVI. — De 1800 à

11 est temps que j'abrège cette causerie, déjà beaucoup trop longue. Mon projet, vous le savez, était bien moins de vous présenter la biographie de Barère que de redresser les « erreurs » — volontaires ou involontaires — qui furent répandues sur son compte. Ces (( erreurs » correspondent surtout à la période politique de sa vie, sur laquelle je devais dès lors m'élendre de préférence. A partir de Tan VIII, Barère rentre, pour ainsi dire, dans la vie privée. Ma tâche va donc

pouvoir se réduire à un rapide aperçu de cette deuxième partie de son existence.

Comme la plupart des survivants de la Révolution, Barère se rallia à Napoléon. Ce n'est pas qu'il eût la moindre sympathie pour le régime impérial. Dénué de toute ambition, il n'éprouva aucun désir, il ne fit naître aucune occasion d'imiter les palinodies des Talleyrand, desFouché, des Cambacérès, des Sieyès. Ce qui Tavait tout d'abord attiré vers le premier Consul, — indépendamment de sa reconnaissance envers un pouvoir qui avait mis fin à une inique proscription — c'est la communauté de sentiments entre Bonaparte et lui contre l'Angleterre. Entraîné par une animosité patriotique que les souvenirs de 93 ne pouvaient que surexciter, Barère, au lendemain de la rupture de la paix d'Amiens, crée le Mémorial anti-britannique^ dont le titre seul indique le programme (1). Cette publication fut-elle subventionnée par le gouvernement français ? C'est ce que je n'ai pu déterminer exactement. Barère le nie ; mais s'il y eut une subvention, elle fut insignifiante. Aussi Barère dut-il, à son grand regret, renoncer à la fin de 1804, aux sacrifices d'argent qu'il s'était imposés pour soutenir cet organe. Une année auparavant, des difficultés pécuniaires Tavaient presque décidé à retourner à Tarbes où il avait à sauver les épaves de son patrimoine compromis par l'incurie de ses collatéraux. Il allait accomplir ce projet lorsqu'il reçut le petit billet suivant (daté du 9 floréal an XI) :

(1) Fondée le 26 septembre 1803 (3 vendémiaire an XII), cette gazette paraissait tous les deux jours. Le dernier numéro porte la date du 20 mars 1805.

« Le premier Consul, ayant appris le départ du citoyen « Barère pour son pays, désire qu'il reste à Paris.

« Le citoyen Barère fera un rapport chaque semaine, (( soit sur l'opinion publique, soit sur la marche du gou- « vernemenl, soit sur tout ce qu'il pourra croire être <( intéressant au premier Consul de connaître.

« Il peut écrire en toute liberté.

« Il remettra en main propre son rapport cacheté au « général Du roc, qui le remettra au premier Consul, « mais il est indispensable que personne ne se doute « de cette espèce de communication, sans quoi le prête mier Consul la ferait cesser. Il peut aussi mettre dans « les journaux des articles tendant à animer Tesprit « public, surtout contre les Anglais, »

C'est à l'occasion de <'ette mission de confiance que les ennemis de Barère, imitant les procédés de Macaulay, Font simplement traité de mouchard. On va voir combien celte grossière injure est peu fondée.

Je ne sais pas ce que sont devenues les lettres que Barère adressa au premier Consul en exécution d'un mandat qu'il avait accepté de remplir loyalement. Un certain nombre de manuscrits de Barère sont encore entre les mains d'une famille à laquelle il les a laissés par testament, m'a-t-on dit, et les quelques pourparlers discrets dont j'avais voulu charger des intermédiaires pour avoir connaissance de ces papiers n'ont pas abouti. Mais les lettres dont il s'agit ont été connues de quelques personnes auxquelles Barère les communiqua en 1830. M. Ilippolyte Carnot, dans la Notice historique sur Barère, reproduit une appréciation émanant d'un publiciste (M. dllerbigny) auquel il avait été donné de

lire ces documents. Je me contenterai d'en citer un passage où est affirmée la parfaite indépendance de Barère ti 1 égard de Bonaparte et qui montre combien sa conduite fut éloignée du rôle méprisable que lui ont prêté ses détracteurs.

« Dans ce tableau mobile el journalier vient se peindre Fesprit de la France, s'ëlevant rapidement de la froideur à l'enthousiasme et retombant aussi rapidement de l'enthousiasme à la froideur... Toute cette peinture est vivante et curieuse. C'est l'état moral de la nation, ce sont des archives qui transmettent à la postérité la figure et les mœurs de ses pères.

« Au milieu de toutes ces opinions éphémères, incertaines et flottantes, l'habile politique en distingue une, fixe, immobile, menaçant de dominer toutes les autres et s'attaquant opiniâtrement au destin de Napoléon... ; opinion méprisée par Napoléon, mais autrement considérée par le profond observateur. Barère le ramène sans cesse à cet écueil qu'il dédaigne..., il lui montre qu'on ne lui pardonne ni ses victoires, ni sa puissance, et bien moins encore son élévation. A la hauteur où Napoléon était placé, il se crut hors d'atteinte, il méprisa les dangers et les conseils, et sa chute accomplit les prédictions du prophète politique (1). »

La liberté d'allures de Barère dans cette correspondance, qui dura jusqu'en 1807, finit par déplaire» L'Empereur, dès cette époque, commençait à mépriser les idéologues, suivant son expression. Barère n'eut aucun

(1) Carnot, Notice hist., p, 156j — Il s'agit des catholiques, ligués avec l'ancienDe noblesse, Barère explique que les concessions faites à ces deux partis par Napoléon ne les ont apaisés qu'en apparence.

regret de la voir cesser, car il avait vu la pente oii allait se précipiter TEinpire. Il chercha alors et trouva dans les études littéraires une distraction qui lui fit oublier la politique (1). De 1808 à 1813, il fréquente les théâtres, va beaucoup dans le monde, où il est accueilli avec empressement. Sa conversation était brillante, pleine de trait et de grâce. « Vous êtes le plus aimable des hommes, lui écrivait le docteur Alibert. Quand je vous vois, j'ai de Tesprit pour toute la semaine (2). »

Les événements de 181 4 interrompirent cette période de calme et de bien-être. Barère partit pour les Pyrénées dès que les Alliés entrèrent en France. Mais son voyage fut des plus mouvementés. A chaque ville où il arrivait, il rencontrait les armées de Tinvasion. Après avoir vainement essayé de rentrer à Tarbes, il revint sur ses pas, passa à Toulouse, se dirigea sur Cahors et finit |)ar être ramené jusqu'à Limoges où il apprit la déchéance de Napoléon. II en repartit le 25 avril et rentra à Paris.

Les Bourbons et leurs partisans revenaient animés contre les conventionnels régicides d'une sourde et violente colère. Barère et ses collègues étaient quotidiennement menacés [)ar les militants de la Restauration, anciens gardes du corps, anciens chevaliers de Saint-

(1) De celto ôpoquc datcnl de nombreux ouvrages, des traductions d'Young, du Tasse, l'Histoire des Révolutions de Naples, la Vie de Cléopdtre, le Voyage de Platon en Italie, etc., etc.

(2) « Barère montrait une extrême sensibilité, un goût passionné pour les ai-ls, les talents et la vie clianipêti'e. Ces inclinations douces et tondi'cs, réunies à un genre d'esprit très piquant, donnaient à son carartèrc et à sa personne (|uel(pio chose d'intéressant et de véritablement original. » (M'"'' de Genlis, Précis de ma conduite pendant la liés'olution, Hambourg, 179G.)

Louis. Il paraît qu'on devait tous les massacrer le 21 janvier 181."), en mémoire de la mort de Louis XVI. Maïs une grande agitation survint à Paris à ce moment, motivée par les obsèques de M"*^ Raucourt, et on les oublia.

Le retour de Tîle d'Elbe ne paraît pas avoir donné à Barère beaucoup d'illusions ; il avait peu de confiance dans l'étoile de Napoléon et c'est sans grand enthousiasme qu'il accepta le mandat de député que ses compatriotes lui donnèrent pour la sixième fois à la Chambre des Gent-Jours, qui fut expulsée par le général Pessoles le 7 juillet 1815, trois semaines après Waterloo.

Avec la nouvelle rentrée des Bourbons recommencent les persécutions contre Barère. Il est obligé de se cacher. Deux de ses compatriotes, M. Artiguenave, de Bordères, d'abord, puis Picqué, son ancien collègue à la Convention, lui oflVent chez eux des asiles surs.

C'est à ce moment que Barère, isolé, malheureux, rencontra, dans une famille qu'il avait autrefois obligée, la personne qui devait lui consacrer toute sa vie et lui apporter le tribut d'une inaltérable affection jusqu'à son dernier soupir.

La loi du 12 janvier 1816, qui bannissait de France les régicides, l'obligea de prendre le chemin de l'exil. Il se réfugia à Bruxelles, centre d'une colonie de proscrits français et surtout d'anciens conventionnels.

La Révolution de 1830 fit cesser sa proscription ; il retourna à Paris, mais la vie de la capitale était trop dispendieuse pour ses modestes ressources ; l'amour du pays natal s'était réveillé dans son canir avec une vivacité nouvelle. Il quitta donc Paris en juin 1832 et se

fixa enfin à Tarbes. Appelé de nouveau à représenter ses concitoyens, il siégea au Conseil général des Hautes-Pyrénées jusqu*à la fin de 1839. Son séjour à Tarbes fut attristé par des procès pénibles et onéreux qu'il dut engager contre ses sœurs et son frère, et qui contribuèrent à abreuver ses derniers jours d'amertume. A ces chagrins de iainille vint se joindre, dans les derniers jours de 1840, la perte de la compagne qui Tavait fidèlement accompagné dans son exil et qui continuait à lui prodiguer ses soins. Il lui survécut six semaines à peine.

Le 15 janvier 1841, les habitants de Tarbes conduisaient au cimetière Saint-Jean la dépouille mortelle de Bertrand Barère, décédé le 13 dans la maison où il habitait sur la place Maubourguct(l). Sur sa tombe, le bâtonnier de Tordre des avocats, M° Lebrun, prononça un éloquent discours où je relève ces belles paroles : « Citoyens et Français, soyons reconnaissants envçrs « ces enfants de la patrie qui ont brisé ses fers, défendu « son indépendance et fondé ses lil)ertés au prix de a leur repos, de leur vie et de leur renommée. »

(1) Ancienne maison Candclon, occupée aujourd'hui par le café Riche.

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