VI. — Barère républicain en
Concilier l'institution monarchique avec les justes exigences de la nation, sauver le prestige de la royauté tout en donnant satisfaction aux vœux du corps électoral, tel est l'espoir dont se berçaient encore en 1790 et au commencement de 1791 la plupart des membres de l'Assemblée constituante. Barère ne pensait pas sur ce point autrement que ses collègues. 11 était convaincu que Louis XVI, malgré la résistance de son entourage,
acceptait de bonne foi la Constitution et se ferait un devoir de rappliquer. Le 4 février 1790, le roi était venu à l'Assemblée prononcer un très beau discours, rédigé, disait-on, par Necker. Il y rendait hommage aux efforts patriotiques des députés. Il faisait allusion aux sacrifices consentis par la noblesse et par la couronne, ajoutant tout aussitôt que ces sacrifices trouveraient leur récompense dans l'accroissement du bonheur du peuple, auquel il jurait de se dévouer désormais. Ce morceau oratoire excita l'enthousiasme de l'assemblée et des tribunes. On aperçut Barère fondant en larmes; on l'entendit s'écriant : « Ah! quel bon « roi ! Oui ! il faut lui élever un trône d'or et do dia- « niants ! »
Je ne sais ce que renferme de vérité cette anecdote, racontée par Weber, le frère de lait de Marie-Antoinette, qui l'a probablement un peu enjolivée (1); mais il est certain, d'après le témoignage de tous les contemporains, que l'effet produit parle discours du roi fut considérable. On crut la révolution enrayée. La municipalité de Paris décida que ce discours serait inscrit à l'Hôteldc-Ville en lettres d'or sur une table d'airain.
Comme ses collègues du Tiers-Etat, Barère éprouvait encore en 1790 « cet attachement sincère que la bourgeoisie patriote avait conservé pour Louis XVI (2) ». Il manifesta cet attachement pour le roi tant que celui-ci resta fidèle observateur de la Constitution ; il lui donnait mthne fréquemment dans le Point du Jour des brevets
(1) Mémoires de Weber (collection Barrière, l. VII, p. 291).
(2) Cf. Giiyot ot Thénard, Le conventionnel Goujon, (Revue historique, XCI, p. 29).
de générosité et de vertu ; mais l'attitude de la cour ne tarda pas à provoquer sa méfiance.
Le travail qui s'est fait à cette époque dans son esprit se révèle par son affiliation successive à diverses sociétés de plus en plus imprégnées des sentiments démocratiques qui gagnaient la représentation nationale. Il fit partie tout d'abord du « Club de 1189 », groupement des députés constitutionnels, mais surtout modérés. Ce club était, comme nous dirions aujourd'hui, ministériel, juste-milieu, et se tenait un peu en arrière de la poussée de Topinion. Barère y coudoyait Bailly et Lafayette ; il y rencontrait son ami Mirabeau et ce duc de La Rochefoucault que nous verrons bientôt lui proposer le ministère de l'Intérieur. Il y donnait la réplique à Tabbé Sieyès, le fabricant de constitutions, qui fut sous le Directoire et lé Consultât un de ses persécuteurs les plus acharnés. Un peu plus tard, Barère est reçu dans la loge maçonnique de l'abbé Fauchet. Cette société, qui venait de se reconstituer sous le nom de « Ce/'c/e^orwzZ», cherchait à propager les doctrines mystiques et humanitaires de Weishaupt. On s y livrait à des prédications sur la fraternité universelle et Ton versait volontiers dans une sorte d'internationalisme qui n'était guère de saison. Barère était avant tout un bon Français. Il avait à un haut degré l'amour de la patrie ; aussi ne resta-t-il pas longtemps dans ce milieu. Depuis le commencement de 1790 il s'était fait inscrire sur la liste de la Société des Jacobins, qui ne s'appelaient encore que les « Amis de la Constitution ». Mais ses travaux législatifs et la publication quotidienne de son journal le Point du Jour ne lui permet-
taient guère de suivre les séances de ce club. Il y reparut le 15 décembre 1790. Fréron, qui a trainé Barère dans la boue en Tan IV, le couvrait de fleurs à cetle époque : « Avec quelle satisfaction, écrivait-il, avons-nous vu « dernièrement reparaître aux Jacobins un des plus « zélés défenseurs de la patrie ! M. Barère (de Vieu- « zac), méprisant enfin les séductions de 89 (^c'est-à-dire « du Club de 1189) et les jongleries du Cercle social, « est revenu dans la Société des Amis de la Constitu- « tion et a répondu aux personnes qui, dans la salle « même, se sont empressées d aller le féliciter sur sa « conversion : — Eh! messieurs, est-ce que j'aurais « attendu le 15 décembre 1790 pour devenir patriote ? « Soyez sûrs que je Tai été constamment et que je le « serai toute ma vie (1). »
Ces derniers mots renfermaient un engagement qui a été scrupuleusement rempli. Malgré les déceptions de tout genre que lui apportèrent les événements politiques, Barère est resté jusqu'au dernier jour de sa vie attaché à ces deux grandes choses qu'il ne sépara jamais l'une de l'autre : la patrie et la liberté.
La fuite du roi en juin 1791 dessilla les yeux des constitutionnels patriotes et dissipa les illusions royalistes que Barère avait pu garder jusque-là. Mais ridée de fonder la République ne s'est pas toutefois formée dès cette époque dans l'opinion des masses. Il s'écoulera encore plusieurs mois avant les soulèvements qui devront ébranler le trône, pour l'emporter définitivement. Barère nous donne à entendre que dès
(1) VOraieur du Peuple, t. III, p. 516.
juillet 1791 il était prêt à devancer le mouvement populaire. Les royalistes lui reprochèrent d'avoir soutenu le colonel Achille Du Chastelet, qui proposa aux Jacobins de proclamer la République et afficha un placard dans ce sens au lendemain du retour de Varennes(l). Ce qui est certain, c'est que Barère encourageait ces idées dans son journal en insérant une pétition adressée à la Constituante par un groupe de citoyens des Pyrénées et dont voici les débuts : « 11 ne « nous manquait plus, pour être Romains, que la haine « et l'expulsion des rois. Nous avons la première, nous « attendons de vous la seconde. D'après la manière « dont notre gouvernement est organisé, un roi est « inutile... etc. (2). »
Ainsi Barère se déclarait nettement républicain. A ce même moment, s'il faut en croire M""' Roland, répondant à Pétion et Brissot qui annonçaient l'avènement prochain de la République, « Robespierre rica- « nait et se mangeait les ongles en demandant ce que (c c'était qu'une République (3). »
(1) Un exemplaire de ce curieux placard, auquel Barère fait allusion (Mém. i. Il, p. 101) et qui porte pour titre : Trente millions à gagner, avis aux Français, est conservé à la Bibliothèque de la Chambre des députés (Maurice Tourneux, Bibliogr. hist. de Paris pendant la Rév., n» 10681).
(2) Le Point du Jour, n» 252. du 12 juillet 1791.
(3) Mémoires de M"^"" Roland, t. II.