X SIMPLE DISCOURS
mais encore sur les principes pol itiques île notre état constitutionnel. Dix ans se sont passés pendant lesquels, faut-il le dire, quelques hommes du parti conservateur, quelques royalistes abusés par leurs rêveries d'avenir, ont vécu dans l'espoir d'une révolution , et beaucoup d'autres sans la craincbe.
Mais de tous ces royalistes abusés ,. il n'en est pas un dans la pensée duquel il soit jamais entré de prévoir l'abaissement de la France ; il n'en est pas un qui n'eût songé faire une insulte à ses ennemis, en lui supposant la faiblesse ou l'impéritie qui découronne les nations les plus glorieusement couronnées.
Et cependant, quand la révolution de i83o amena ses hommes au pouvoir , quand elle se saisit du sceptre de la France , dans quelle situation trouva-t-elle le pays qu'elle venait gouverner?
Malgré l'Angleterre , la restauration avait fait la conquête d'Alger.
Malgré l'Autriche et l'Angleterre, elle avait replacé sur le trône d'Espagne Ferdinand VII, et avait combattu la révolution depuis la Bidassoa jusqu'à Cadix.
Enfin, avec l'Angleterre et h Russie, h France,
SIMPLE DISCOURS. xi
conduite par la restauration, avait délivré la Grèce, l'avait affranchie du joug des Turcs, et l'avait élevée au rang des nations.
Voilà quelle a été la part glorieuse de la France dans le mouvement européen , pendant la période de la restauration.
Les royalistes alors se présentaient aux collèges électoraux; ils siégeaient aux Chambres et dans les conseils royaux; et je leur rends toute la part d'honneur à laquelle ils ont droit pour ces actes d'une politique grande et généreuse.
Depuis i83o, ils ont abandonné les luttes électorales. Vingt conservateurs véritables siègent à la Chambre des députés, et sont réduits à de simples protestations, à d'impuissantes oppositions , en présence du mal qui s'accomplit. Cependant, les principes révolutionnaires se propagent , peu à peu ils gagnent du terrain , et les hommes qui en sont l'expression vivante s'élèvent d'un degré de plus vers le pouvoir.
De quel œil les royalistes regardent - ils tant de décadence, tant de misères? ils n'y aperçoivent qu'une suite inévitable du grand mouvement de i83o, qu'une conséquence fatale de la révolution accomplie. Et ils se disent : Attendons,* les ré-
\n SIMPLE DISCOURS.
volutions eiigendrenl les révolutions et les terminent.
Mais un jour, après une de ces crises orageuses , après une coalition où l'on a vu figurer parmi toutes les minorités réunies , pour former un semblant de majorité , les vingt voix royalistes de la Chambre , la France s'est penchée de nouveau sur l'abirae des révolutions, qui, taut-il le dire , n'a jamais été bien fermé.
De cette inconcevable coalition , entre les révolutionnaires , les doctrinaires et les vingt voix royalistes de la Chambre des députés , nous avons vu sortir un plus inconcevable ministère , où toutes les opinions coalisées se trouvaient représentées , à l'exception de l'opinion royaliste. Ce ministère s'appuyait sur la fraction de gauche de la Chambre ; il lui empruntait l'énergie de son langage , l'irréflexion de sa politique, les provocations de ses journaux; il lui empruntait son éloquence imprudente; et comme moyen extrême, en l'absence des Chambres , il n'a pas craint de faire appel aux masses du peuple; de l'inviter à poser son épée dans la balance des destinées de l'empire, pour entraîner par ce mouvement , criminellement révolutionnaire, l'adhésion des Chambres à sa politique.
SIMPLE DISCOURS. xiii
Ce ministère nous avait placés seuls, sans alliances , en face de l'Europe ennemie ; il avait dit hautement que la France avait reçu une insulte , pour la réparation de laquelle il fallait recourir aux armes : il préparait nos armées , nos flottes , menaçait les peuples voisins d'une guerre de propagande ; puis, quand il eut fait tout cela , il donna sa démission.
Il donna sa démission, après avoir retiré même l'appui de notre flotte à un allié ^u'il avait compromis, qu'il avait peut-être perdu. Il donna donc sa démission, et planta sa bannière au sein d'une opposition hostile; et là, sous le prétexte de défendre sa politique et ses actes , il a offert au monde le plus cruel et le plus déplorable spectacle.
Une lutte s'est engagée dans le sein du parlement, et dans cette lutte toute la politique, toute la faiblesse , tous les secrets rouages du gouvernement de la France ont été mis à découvert; trois générations de ministères se sont attaquées et se sont défendues en produisant leurs notes les plus confidentielles, en livrant au monde étonné leurs conversations et leurs correspondances les plus intimes avec leurs ambassadeurs, au milieu de cla-
x!v SLMPLE DISCOURS.
meurs confuses, dont les unes demandaient la paix, et les autres imploraient la guerre.
Cette lutte sans dignité a causé un grand mal , un mal profond : elle a produit en France une agitation et une irritation nouvelle; au dehors, elle a fait connaître nos divisions et la faiblesse de nos volontés.
Cette lutte où la discussion politique est descendue jusqu'à la personnalité, dessine, avec l'attitude de chaque parti , ses espérances secrètes et l'ambition des chefs qui les conduisent ; elle a eu ce triste avantage d'être comme un dernier avertissement au moment du danger.
Ainsi on a entendu un homme dont l'ambition est accusée de bien hautes prétentions s'écrier: « Je suis révolutionnaire; mais révolutionnaire honnête.»
Que faut - il deviner dans cette qualification d'honnête révolutionnaire? faut-il comprendre que celui qui son est glorifié approuve les révolutions qui seront assez amies d'un certain ordre et de certaines idées gouvernementales pour le placer à leur lèlc, les révolutions qui s'arrêteront au point tic sa dictature ?
SIMPLE DISCOURS. xv
Mais (.les révolutions ne s'arrêtent pas, tout \ x
frein leur est olîstacle # j^ôrdrc qi'c^ p^s de ]^wf nature et les idées g^iy,épnérMemalésJes tuehi. (Mais^les révolutions, s'éteignent, dans lesaiftg et les misères]] ell'es peuvent con»piencéi^par Ja^loire, elles finissent par la honî$''Rome pcoduislrç ^'abosd de glorieux Césars ; mais après cei^ejsarsfcjiésj rhéteurs, les tribuns, et en'UjL l|s s^Me&'^'p^,t(il!^ennes et l'armée. 3bsorbèrent||,eptrje leurs mau^ «l^. pouvoirs du pi^uple et 3u sénat ,' è,t .Romei'CQmftïefiçV ces interminables révolutions ^pk Ifes wiroares pré- y
cipitèrent et q^ ïje prif^t'^fin 'qu'avec l'efllpire ^ '^^ lui-même!'
/ Rome avait amassé dIus de grandeufs et dje
gloire, ^ome avait été'pjus j^uverte^^ Ijiuriers que la Fiance f cette glo^ieusp.-,^i^Qn^|fet Rome , jalouse de son indéperid^cg , ]^ipe^, jalouse de sa liberté , connut les barb^*^ dc*n$ ses rp'ulrs ; Rome, si fière de ses citoyens|F eut djfâs barJ3ares pour maîtres. Et ^es temps néfastes , 'ces temps honteux , où Rome dégradait en, sir personne tout ce que la majesté humaine a de plus gi'atid , furent les temps desrhéteurs, (les discordes igtestines, d
prétendants à l'empire et des élections iriipériales remises à la puissance des légions.- , ^*
Le peuple romain se tlëgradait en dégradant la
XTi SIMPLE DISCOURS.
majesté impériale, il courait à sa propre ruine en éteignant les rayons du nimbe de ses empereurs. Le peuple romain devenait le plus vil des peuples, lorsqu'à la voix d'un*orateur du forum ou d'uile femme impudique il revêtait de la pourpre un prêtre* du Soleii, pauvre jeune Assyrien, abruti pat les^lus infànies débauches, ou un Goth devenu citoyen par ordre* de Garacalla.
^ hoirie en fut réduite à soudoyer les barbares qu'elle he'^ouvi'it plus combattre, puis k fuir ritaèie pour leur échapper , et à nérir^nfin sous leurs coups, aux lieux où vOnt peut-être se dé-# cider les destinées du monde moderne.
Je sais bien, m(5|i cher ami, que l'expérience du passe* n'a tfctmai* éplairé d'aucune lumière la marche du preg^ijt; cep||pdant, il faut le dire, il faut le répéter à tous Gieux qui commettent les fautes , qui peuvent %ous précipiter dans les voies suivies par les peuples dispariis du monde politique.
• * Rome a pféri en rêvant \a gloire et la liberté; elle
est tombée là où tombe aujourd'hui l'empire Ottoman ; elle s'est éteinte dans le sang et la barbarie.
SIMPLE DISCOURS. xvii
Ce qu'il faut dire à la noblesse de France , et surtout à la noblesse de province, ce qu'il faut qu'elle sache :
C'est que les destinées de la France sont entre ses mains ; qu'elle peut apaiser , par son intervention , les fièvres ardentes qui dévorent le pays ; qu'elle a commis une faute immense en s' éloignant des scrutins électoraux, en s'isolant de toute action gouvernementale.
Ce qu'il faut lui dire : C'est que peu à peu elle abdique ses titres de noblesse en abandonnant l'épée du militaire , ou la toge du magistrat , aux partis qui se partagent ses dépouilles ; en se constituant corps agriculteur; en se vouant à l'état de fermier, en s'employant seulement à la culture des terres.
Probablement nous verrons avant peu de nouvelles élections; le gouvernement en appellera, encore une fois , de sa politique aux électeurs; le moment sera décisif: les fautes passées peuvent être réparées, mais il faut être prêt; il faut s'entendre ; il faut que pas un soldat de cette armée politique , de ce jury suprême, ne reste en arrière; il faut que celui qui manquera h l'appel , à la lutte, soit noté de lâcheté , comme un soldat déserteur i. h
wiii SIMPLE DISCOURS.
du champ de bataille. Car c'est la France, la France , entendez-le bien , que vous serez appelés k sauver ou à perdre.
Maintenant , mon cher ami , je vous dis adieu , ainsi qu'à mes lecteurs ; je ne sais en quoi ma préface se rapporte à mon livre , mais vous n'ignorez pas que c'est pour moi une habitude de dire à mon auditoire ce que je pense de sa position et de sa conduite, sans m' embarrasser de ce que l'on pourra penser de mes prétentions.
Adieu donc; j'ai parlé avec une franchise imprudente; vous me blâmerez encore , je me résigne à être grondé par vous , pourvu que vous ne me retiriez pas votre amitié.
Comte Horace de Viel-Castel.
Château de Lacoussc, Décembre J840.
LE T07AOEUÏI.
Aucune chose au monde et plus noble et plus belle. Que la sainte ferveur d'un véritable zèle. Molière.
Presque à l'extrémité du cap Finistère et sur une pointe de rocher qui s'avance au-dessus des côtes escarpées de cette partie de la Bretagne , les curieux amateurs de l'architecture du moyen âge vont visiter les ruines d'un château que ses fenêtres ornées de sculptures assez finement taillées dans la pierre, ses tours recouvertes de toits pointus et l'ogive de ses portes font reconnaître
comme une œuvre du commencement du xv" siècle. Cette demeure féodale eut jadis une grande importance militaire , pendant les guerres dont la Bretagne lut déchirée à plusieurs reprises avant sa réunion à la couronne de France, par le mariage d'Anne la bonne duchesse et la dernière héritière de ce pays, avec le roi Louis XII.
La famille à laquelle le château dont il vient d'être question appartenait est entièrement éteinte, disent les sauvages habitants de ce coin reculé du Fmistère. «Le dernier des Kergoët a disparu dans » la nuit de la grande tempête de i834, et pro- » bablement il a été submergé avec la barque , » dans laquelle il aimait à s'aventurer par les plus » gros temps, au milieu de nos récifs dange- » .reux » .
Si vous demandez aux Finistériens , ce qu'étaient les Kergoët, ils vous regarderont d'un air de surprise et de défiance, reprendront leur bâton de combat, espèce de casse-tête dont l'extrémité est taillée dans la partie la plus dure de la racine d'un jeune arbre, et s'éloigneront sans vous saluer.
Adresser cette question depuis Tréguier jusqu'à la pointe d'Ouessant, serait vouloir se préparer un mauvais accueil et se faire déclarer Français d'une manière irrémissible. Cependant les recteurs des misérables petits villages que l'on rencontre perdus sur les côtes du Finistère , et plus particulièrement en remontant vers la pointe d'Ouessant, pourront satisfaire votre curiosité, et tout en s'étonnant de votre ignorance , ils vous raconteront que les Kergoët sont une race de vieux Bretons illustre dans les annales du duché , qu'ils ont eu plusieurs alliances avec les ducs de Bretagne, mais qu'ils n'ont jamais voulu devenir Français , quand leur pays fut réuni à la France, ce qui les a peu à peu mis en oubli, ainsi que la plus grande partie de la noblesse bretonne, qui préféra conserver son importance seigneuriale et garder la douce quiétude de sa vie patriarcale, plutôt que de venir végéter d'une manière piètrement splendide dans les salons du château de Versailles. Les Kergoët étaient de ces gentilshommes qui n'avaient jamais sollicité, et par conséquent jamais obtenu ni faveurs ni services. Jadis ils siégeaient aux états de Bretagne , où presque toujours ils se si-
6 BERTRAiND DE KERGOET.
gnalaientparune hardie et lière opposition à toutes les mesures qui ne leur semblaient pas inspirées par le désir du bien-être de leur province ; on les avait surnommés les avocats de la vieille Bretagne. cVers la fin de l'automne de i834, un voyageur pédestre sortait de la petite ville de Saint-Pol , et cheminait lentement comme un homme fatigué d'une longue route, portant son bagage enfermé dans un havresac sur ses épaules; au-dessus de ce havre-sac étaient attachés un parapluie de voyage, ainsi que le piquet destiné à le fixer en terre et le siège en forme de canne, signe distinctif des artistes" explorateurs et des amateurs de paysage; un carton contenant des croquis et une boîte en sapin complétaient son attirail de peintre et lui assignaient une physionomie toute particulière, qui attirait sur lui les regards curieux des paysans qu'il rencontrait sur son chemin. Le ciel était couvert de nuages d'un gris décoloré , et le vent qui soufflait avec violence les chassait en les acculant vers l'horizon , où se découvraient au loin les flots agités de l'Océan. Le jour était triste et sombre , et depuis plus d'une heure, aucune habitation , aucune cabane ne se montrait au milieu
BERTRAiND DE KERGOET. 7
des bruyères incultes dont le sol est parsemé; quelques rochers , à fleur de terre , soulevaient , d'espace en espace, leur tête grisâtre, et semblaient les tombes négligées d'un cimetière depuis longtemps abandonné.
La nuit arrivait peu à peu , et le vent qui avait soufflé toute la matinée , ne paraissait devoir s'apaiser que pour permettre aux nuages de se dégager des torrents de pluie qu'ils portaient en leurs flancs humides ; des hirondelles de mer rasaient, dans leur vol, les grèves qui se distinguaient à peu de distance et poussaient en signe de tempête des cris plaintifs que le vent apportait à l'oreille du voyageur découragé.
Parbleu ! disait-il , il faut avouer que j'ai bien choisi mon temps pour venir visiter les côtes du Finistère. Je ne crois pas qu'il soit possible de voir un jour plus maussade, du vent... et quel vent... toute la journée !... puis de la pluie, si les pronostics célestes, que j'étudie avec crainte depuis une demi-heure , ne me trompent pas. Je suis las du pittoresque de ma tournée artistique; et si toutes mes fatigues ne me valent pas une médaille d'or à
la prochaine exposition , c'est à mettre dans les petites affiches , au plus offrant et dernier enchérisseur, mon métier de paysagiste. Ventre saintgris , comme aurait dit le roi de bronze du Pont- Neuf, le peintre d'histoire est un vrai Sardanapale en comparaison de nous autres peintres de la belle nature. Ses voyages se font dans des livres, et ses modèles lui coûtent quarante sous par heure; il n'attrape point de coups de soleil ni de rhumes de cerveau à courir la campagne ; et s'il la bat quelquefois, du moins est-ce au coin de son feu.
Le soleil s'était couché et ses derniers rayons , que l'on n'avait point aperçus de toute la journée coloraient, de leurs derniers efforts, une légère bande pourprée, qui séparait, pour quelques instants, l'obscurité de la mer, et l'obscurité des cieux.
Diable!.. Diable'... s'écria l'artiste découragé , le bon Dieu va me priver avant dix minutes de la grande chandelle qu'il a bien voulu nous accorder dans sa bonté, et fadministration municipale du Finistère , ne ressemble point à l'administration municipale de la boanc ville de Paris , elle ne fait
point allumer de réverbères pour la commodité des flâneurs et des voyageurs... Mais je distingue quelque chose qui se meut dans le lointain ; pourvu que ce ne soit pas un de ces enragés Bretons , qui ignorent le français... Eh! non, c'est une voile sur mer... Bien du plaisir... ils doivent être joliment secoués les passagers de ce charmant petit vaisseau ; sans compter que la côte n'est pas bonne, et que demain matin il pourrait bien se faire qu'ils servissent de déjeuner aux poissons... J'aime encore mieux être mouillé sur terre que d'être mouillé comme ils le seront sans doute avant peu d'heures. Il n'est rien de si bon que le plancher des vaches, disait notre brigadier Duportail , et ma foi il avait raison.
Le voyageur attardé en était là de ses réflexions et de ses exclamations, quand tout à coup, en remontant un des plis de terrain dont était sillonnée la vaste lande qu'il parcourait; il se trouva en présence d'un cavalier cheminant au trot d'un de ces petits chevaux bretons , dont la construction et l'allure rappellent ces doubles ponejs que la mode a importés à Paris depuis quelques
10 ËERTRAJSD DE KERGOET.
années. L'homme qui montait ce pofiej' breton était entièrement vêtu de noir , ses jambes seules étaient recouvertes de drap d'une couleur brune plus claire, taillé en forme dç grandes guêtres, rattachées au-dessus du genou et maintenues par une courroie. Le peintre de paysage pensa , non sans quelque raison , que ce cavalier pourrait bien être le recteur d'un village voisin, et qu'en sa qualité d'ecclésiastique , s'il ne savait pas le français , il entendrait le latin, malgré les barbarismes dont il pourrait être assaisonné ; il se recueillit donc quelque temps en s'arrêtant devant le cheval qui de son côté s'arrêta ; et cherchant à rassembler les débris épars de sa science de collège :
Reverendissime pater... quo... ^i^mPprononçat-il enfin , non sans effort.
Le cavalier se prit à sourire doucement, puis d'une voix pleine de bonté : « IMon cher enfant, répondit-il, vous pouvez parler le français, nous ne sommes ni en Pologne, ni en Hongrie. \ous me demandez où vous êtes; mais je pense que vous n'ignorez pas que vous vous trouvez en Bretague , dans la pointe de terre que ïvn
nomme le Finistère, et que vous suivez le chemiin non tracé de Saint-Pol au promontoire d'Ouessant.
— Je vous remercie beaucoup, monsieur, reprit le peintre de paysage, puis il ajouta : pourriezvous m'apprendre si je suis encore bien loin du château de Kergoët?
A cette demande, le cavalier parut surpris et embarrassé... — Le château de Kergoët... murmura-t-il; vous vous rendez au château de Kergoët ; puis-je vous demander si vous en connaissez le propriétaire?
— Demandez , demandez , mon révérend père ; car je suppose que vous êtes curé de quelque commune voisine?
— Oui monsieur, je suis recteur d'un petit bourg situé à deux lieues d'ici, et je vous offrirai de vous donner l'hospitalité, si, comme je le suppose, votre intention est d'aller la solliciter au château de Kergoët ; car ce pauvre château est bien ruiné et bien désert aujourd'hui , et c'est à peine s'il y reste une seule chambre loiJij'able.
— Je vous remercie , monsieur le curé ou m^onsieur le recteur... c'est ainsi qu'on vous nommo dans cette province, n'est-ce pas?
Le recteur fit un signe affirmatif.
— Je vous remercie sincèrement de votre obligeance; mais je veux arriver ce soir au château de Kergoët , et quant au mauvais gite que vous m'annoncez, au délabrement de ce vieux château , je m'effraye peu de misères pareilles; un militaire sait coucher sur la dure , dans les ruines et même en plein air.
— Monsieur est militaire? demanda le recteur d'un air de crainte et dissimulant à peine son agitation.
— J'ai été, monsieur le recteur, j'ai été militaire et je ne le suis plus : les glorieuses m'ont dégalonné. J'étais ofïicier de V ex-garde , j'ai été garde du corps , et s'il faut tout vous dire , le régime actuel ne me va pas ; je me suis battu contre les lieras parisiens de la grajîde semaine; maintenant je suis peintre de paysage; tout cela vous rassure-t-il? car je vois que ma qualité de mili-
taire vous a effrayé; vous n'avez devant vous, ni un gendarme déguisé, ni un émissaire des rouges.
— Je vous crois, je vous crois, monsieur, balbutia le recteur; mais qu'allez-vous chercher au château de Kergoët?
— Eh! mon Dieu, pas grand chose, quelques ruines à dessiner ; puis je désire savoir si le propriétaire de ces ruines n'est point un certain Bertrand Kergoët avec lequel j'ai été en pension à Rennes ?
— Vous avez été en pension à Rennes , monsieur? en quelle année vous trouviez-vous au collège de^Rennes?
— Mais pendant les années 1 808 , 1 809 , i8 1 o , et même pendant le premier mois de 181 1.
— Vous souvenez-vous de votre proviseur? reprit le recteur d'un certain air d'agitation contenue.
— Si je me rappelle mon proviseur? j'aurais plutôt oublié la première leçon de la théorie du fantassin; oui, monsieur le recteur, je me rap-
U BERTRAND DE KERGOET.
pelle le père Merik , ce bon père Merik , que nous aimions tous, et que nous faisions tous enrager cependant.
— Le reconnaîtriez- vous , mon enfant? demanda le recteur d'une voix tremblante d'émotion.
— Sans doute... sans doute... oh ! je n'ai jamais oublié le père Merik, et les soins paternels qu'il me prodigua quand je me cassai la jambe en escaladant les murs de notre collège, pour aller chercher ma balle qui était tombée dans la rue ; c'était en 1810, le 17 février.
— Vous ne m'avez pourtant pas reconnu , Théodore de Vitré... mon pauvre enfant! » bégaya le vieux prêtre en ne retenant plus ses larmes.
Théodore de Vitré, car ainsi se nommait le peintre voyageur, s'élança vers le cavalier qui venait de prononcer son nom, en saisissant ses mains qu'il tint fortement serrées dans les siennes.
Est-il possible que ce soit vous , père Merik , vous recteur d'une malheureuse bourgade bretonne, voyageant la nuit à cheval et par un temps pareil? Et comment vouliez -vous que je vous
reconnusse par une obscurité comme celle qui nous enveloppe, et ne m'attendant pas plus à vous rencontrer qu'à me trouver nez à nez avec l'hospodar de Valachie?... Mais c'est vous... père Merik... oui, c'est bien vous!... maintenant je rends grâces à Dieu de l'idée qui m'est venue de visiter ce pays perdu... Je ne vous ai jamais oublié, père Merik... oh! jamais... allons, voyons, embrassez-moi comme vous aviez coutume de m' embrasser quand je revenais de vacances , et ditesmoi encore : avons-nous été bien sage et bien studieux, Théodore?
Le père Merik et Théodore de Vitré s'embrassèrent cordialement, et pendant quelques minutes ils se livrèrent aux souvenirs des années passées dans le collège de Rennes. Tous deux trouvaient un charme inexprimable à se raconter ce qu'ils savaient également l'un et l'autre; tous deux se sondaient mutuellement pour découvrir laquelle de leurs mémoires se rencontrerait en défaut , car, en amitié y la mémoire du passé est la preuve d'une affection loyalement gardée; ils ne songeaient plus ni au lieu où ils se trouvaient, ni à la nuit pro-
fonde, ni à la pluie qui commençait à tomber sans interruption. Le père Merik était descendu de cheval , et Théodore de Vitré et lui , se tenant par la main, revenaient sur les années écoulées, comme le soir d'un beau jour on reprend lentement le sentier fleuri que l'on suivit le matin; et l'on s'arrête à chaque pas pour jeter un coup d'œil en arrière, pour cueillir les fleurs des buissons , et pour écouter les bruits mystérieux des bois qui d'échos en échos arrivent jusqu'à vos oreilles en musique harmonieuse.
Pourquoi avez -vous quitté le collège de Rennes , mon bon père Merik , vous si ami de la science , vous si adonné à l'étude , si chéri de vos élèves?
— Hélas 1 mon cher Théodore, je me fesais vieux, les soins qu'exigeait le collège me fatiguaient beaucoup, et le rectorat que j'occupe maintenant étant venu à vaquer, je le sollicitai et je fobtins comme une retraite; il me rapprochait de celui de mes anciens élèves qu'avec vous j'avais le plus aimé ; le château de Bertrand de Kergoët n'est qu'à deux petites lieues de mon rectorat.
— Ainsi donc , c'est bien Bertrand de Kergoët qui est le propriétaire du château vers lequel je dirigeais mes pas? demanda Théodore de Vitré.
— • Oui mon enfant, répondit le père Merik en baissant la voix, et en regardant autour de lui d'un air d'inquiétude, pour s'assurer si personne n'avait pu les entendre.
— Qu'avez-vous , père Merik? pourquoi cet air de mystère en parlant de Bertrand de Kergoët? lui serait-il advenu quelque chose de fâcheux? aurait-il pris part à la dernière insurrection de la Vendée ?
Le prêtre , serra la main du paysagiste, pour toute réponse.
— Eh bien! il n'y a pas de mal à cela, reprit Théodore de Vitré, il s'est conduit en brave et loyal garçon; il a suivi la voix de sa conscience; il a combattu pour sa conviction; mais je suppose qu'aujourd'hui il est décrété de prise de corps , et poursuivi, chassé, traqué comme un renard.
— Hélas ! oui , mon pauvre Théodore.
— Et vous le cachez , vous , mon bon père ! et vous veillez autour de sa retraite comme une mère auprès du berceau de son enfant! c'est cette cause qui vous fait ainsi trotter à travers champ, par une nuit telle que celle-ci ?
— Oui... oui , mon cher élève, nous cachons ce malheureux Bertrand; depuis quinze jours nous attendons une occasion et un vent favorables pour le faire embarquer. Un petit brick croise depuis ce matin devant* la côte; mais le vent est si mauvais que nous avons été forcés de remettre notre embarquement à la nuit prochaine.
— J'arrive alors bien à propos , pour voir cet excellent Bertrand avant son départ; vous vous souvenez , père Merik , combien nous étions liés au collège ; nous nous aimions comme deux frères : depuis cette époque nous ne nous sommes pas vus , mais notre amitié est de celles que le temps n'affaiblit pas. Quel bon garçon que ce cher Bertrand ! sa gaieté sérieuse avait quelque chose de si calme et de si doux ; ses grands yeux bleus se montraient toujours si étonnés quand on parlait devant lui de quelque mauvais tour dont
un de ses camarades avait été victime Allons,
père Merik , remontez à cheval et guidez-moi , car voilà la pluie qui commence à se faire sentir , et je suis d'avis que nous serons aussi bien , si ce n est mieux , près de Bertrand dans sa cachette , qu'au milieu de cette bruyère.
Le père Merik remonta sur son cheval , Théodore de Vitré déplia un petit manteau de toile cirée, et se tenant d'une main à l'arçen de la selle de son vieux proviseur , il continua tout en marchant la conversation qu'il avait commencée.
— Est-ce toujours un beau et frais garçon aux
cheveux blonds , aux yeux bleus , à la tournure noble et élégante ?
— Vous le trouverez bien changé, mon enfant ; il a vieilli en quelques années d'une manière extraordinaire, son front est presque dégarni de cheveux. Ses yeux ont pris une expression de tristesse amère, qui me fait mal à voir, ce n'est plus le même homme depuis quatre ans; il reste maintenant des journées entières sans parler, et quand on lui adresse la parole , souvent il n'entend pas et passe des heures bien longues , les yeux fixés
sur la mer qui vient battre les pieds de son château. Quand l'insurrection commença en Vendée, quand Madame appela à elle les gentilshommes bretons , il sembla reprendre un peu de vie et d'animation. Les préparatifs de son départ eurent le pouvoir de le tirer de l'apathie dans laquelle il était plongé ; mais il est revenu il y a un mois , plus triste encore qu'avant son départ. Blessé , poursuivi par la police et par la gendarmerie , et cependant ne prenant nul souci ni de sa blessure, ni des poursuites dont il était l'objet, il a fallu que nous vinssions à son secours , comme on viendrait au secours d'un enfant, et encore voulait-il s'opposer aux soins que nous donnions à sa personne et aux précautions que nous prenions pour sa sûreté. Sans doute un grand chagrin a bouleversé son existence; depuis plus de quatre ans son cœur ne s'est point ouvert à moi.
— Et vous n'avez pas soupçonné la cause de ce découragement profond ?
— Nullement. Vous allez le voir, peut-être vous confiera-t-il le sujet de sa tristesse; mais nous
BERTRAND DE KKRGOET. 21
voici bientôt à Kergoët , taisons-nous et avançons rapidement.
A ce moment un paysan se leva du fond d'une espèce de fossé qui bordait un étroit sentier que suivaient Théodore de Vitré et le père Merik , et s'approchant de ce dernier , il échangea avec lui quelques paroles à voix basse , dans un langage que Théodore ne comprit pas.
— Tout va bien , le pays est tranquille, aucune figure inquiétante pour la sûreté de Bertrand ne s'y est montrée ce soir; vous voyez, mon cher Théodore , que nous nous entourons de beaucoup de précautions, et cependant, il y a trois jours, nous avons cru être surpris.
Ne craignez vous pas , mon digne proviseur,
de passer pour un conspirateur, si l'on vient à découvrir les soins que vous prenez pour faire échapper Kergoët aux poursuites de messieurs de la police?
— Craindre? mon cher garçon ; Kergoët n'estil pas comme mon fils ? et puis après la bataille , ne devons-nous pas , nous autres ministret^ de paix,
S3 BERTRAND DE KERGOET.
nos soins à tous les blessés . à tous les êtres souffrants ? D'ailleurs, que peut-on me faire ? m' emprisonner ? je l'ai déjà été en gS , et c'était un temps plus mauvais que celui-ci ; me priver de mon pauvre rectorat? je trouverai toujours bien un coin où reposer ma vieille tête ; et quand je mourrai , on me donnera , n'importe où la volonté de Dieu m'aura conduit pour y mourir , six pieds de terre pour être enterré. J'accomplis un devoir; Bertrand m'a été reconmiandé par son père à son lit de mort , et je ne connais pas de puissance au monde qui me le fasse abandonner.
— Si vous étiez jamais inquiété , destitué ou tourmenté , vous viendriez me trouver, n'est-ce pas, père Merik? vous viendriez vivre près de moi. J'ai un petit château à la porte de Nantes, où votre logement sera toujours prêt ; ce n'est qu'une sorte de ferme , mais n'importe , vous y serez le bienvenu.
— Oui , oui , mon enfant ; oui , je n'oublierai pas l'hospitalité que vous m'offrez , et peutêtre la réclamera i-je un jour.
BERTRAND »E KERGOET. 23
Nous voici au château de Kergoët; commencez-vous à l'apercevoir derrière cette butte qui est à votre gauche ?
— Oui , sans doute , je l'aperçois; mais savezvous que c'est magnifique ? Comment donc, une , deux... , trois et quatre tours, sans compter une sorte de donjon , et d'un côté la mer pour fossé... La situation est admirable et très- romantique, comme nous autres jeunes Fronces nous disons aujourd'hui ; seulement je voudrais distinguer une lumière qui nous annonçât qu'il y a quelqu'un pour nous recevoir ; je voudrais voir fumer les cheminées , pour me réjouir l'estomac, car j'ai grand appétit.
— Je voudrais également voir les fenêtres éclairées joyeusement , et les cheminées fumer du feu de vingt rôtissoires; mais nous sommes misérables et proscrits, mon cher enfant, et depuis bien des années la tristesse et la désolation se tiennent assises sur le seuil de ce château ; hélas ! il en est ainsi dans beaucoup d'habitations de notre malheureux pays.
24 BEKIRAND 1)E KERGOET.
Ne nous dirigeons pas du côté de la grande porte , personne ne nous répondrait ; allons frapper à une petite poterne à moitié cachée par des décombres , et nous serons sûrs d'être admis.
Les deux voyageurs tournèrent un des angles du château de Kergoët , et après avoir franchi un vieux fossé ruiné et à moitié comblé , ils arrivèrent cniin à une poterne basse et étroite , à laquelle le père Mcrik heurta d'une façon particulière.
LES DBI7Z AMIS.
Ici-bas, la douleur à la douleur s'enchaîne: Le jour succède au jour et la peine à la peine. A. DE Lamartine.
Un vieux paysan , dont la tête était couverte d'une forêt de longs cheveux argentés par l'âge et par les fatigues , ouvrit aux deux voyageurs ; le père Merik s'entretint quelques instants avec lui à voix basse, puis tous trois s'acheminèrent vers l'intérieur du château , à la lueur d'une chandelle vacillante , qui leur permettait à peine de voir les nombreux détours des corridors par lesqMels ils
-28 EERTRAÎ\D DE KERGOET.
passaient ; enfin ils arrivèrent à une grande salle voûtée , très-lîumide , qui jadis avait dû servir de salle d'armes aux châtelains de Kergoët. Plusieurs portes donnaient sur cette vaste pièce ; le vieux paysan en ouvrit une , et le père Merik engagea Théodore de Vitré à entrer dans la chambre qui s'offrait à ses regards.
— Attendez-moi ici, mon cher enfant, je vais prévenir Bertrand de votre arrivée , et je vous rejoins sous peu d'instants ; nous allons vous laisser de la lumière, afin que vous ne pensiez point être relégué dans quelque obscure prison ; débarrassezvous de votre bagage de voyageur , et si vous avez dans votre havre-sac un autre habillement, je vous conseille de le revêtir, car vous êtes mouillé jusqu'aux os, et je ne peux pas vous promettre un bon feu pour vous sécher.
Théodore de Vitré répondit qu'il possédait une blouse fort propre et fort élégante , et qu'il allait s'empresser de la sortir de son porte-manteau pour faire honneur à son liôte. Quant aux délices d'un bon feu , je saurai me priver de leur jouissance, ajouta-t-il : à la guerre comme à la guerre;
mais j'avouerai que je ne serais pas fâché d'avoir un morceau de pain et un peu de fromage à mettre sous ma dent, car depuis ce matin je n'ai rien mangé et j'ai beaucoup marché.
— On vous donnera du pain et du fromage , mon cher garçon j ayez seulement de la patience.
Après ces paroles , le père Merik s'éloigna, suivi de son guide, et Théodore de Vitré resta seul dans la grande chambre qui lui avait été abandonnée. Par un sentiment de curiosité bien naturel à un voyageur , il se mit , après avoir déposé sur une vieille table vermoulue le modeste bagage dont il était porteur, à examiner tous les détails de son appartement. Un ancien lit d'une serge grossière , verte et blanche , en occupait le fond ; ce lit avait souffert des outrages du temps et de l'incurie de ses propriétaires; de grands rideaux déchirés comme de vieux drapeaux le recouvraient à peine et semblaient , tant ils étaient bizarrement lacérés , destinés à servir de lambrequins au vieil écusson de la famille des Kergoët; un seul matelas et une mauvaise couverture de
laine formaient le mobilier de cette couchette peu attrayante.
Parbleu ! s'écria l'ex-officier delà garde, voilà un matelas qui m'apprendrait à bivouaquer si je ne le savais déjà. Il paraît que mon ami Kergoët soigne peu son ameublement , et quant à la couverture , si l'on peut donner le nom de couverture à ce vénérable morceau d'antiquité , je parierais volontiers ma solde d'un mois , si je la touchais encore, que c'est le manteau de l'un des ancêtres
celtes de mon honorable ami Mais il me semble
que j'aperçois une tapisserie sur la muraille, je ne me trompe mardieu pas , une véritable tapisserie flamande, une collection de saints et de saintes... Sans doute je vois en leurs personnes les pourtraictures de tous les patrons et protecteurs célestes du Kergoët Je suis installé dans l'appartement d'honneur Comment donc I je me plaignais Voilà deux fauteuils, une commode que
nos marchands de bric-à-brac parisiens payeraient fort cher j les poutres du plafond conservent des traces de dorure, et j'ai même la jouissance d'un Kergoët à tous crins , dans cette etiroyable pein-
ture qui semble me regarder d'un mauvais œil
du haut de son cadre vermoulu Pour faire de
cette chambre un paradis romantique , il ne faudrait qu'un petit revenant , qu'un embryon de revenant , et je me trouverais le plus fortuné des mortels. La cheminée est superbe , il n'y manque que du feu; c'est égal : étendons devant son foyer désert ma pauvre veste de chasse , elle me ^aura gré de l'intention , et hâtons-nous de revêtir notre blouse , car , sans doute , nous n'allons pas tarder à paraître devant le seigneur de ces lieux.
En achevant ce monologue, débité lentement et d'un ton de joyeuse humeur, Théodore de Vitré se dépouilla de sa veste de chasse qu'il étendit sur le dos d'un fauteuil, devant l'âtre obscur de la grande cheminée , puis il tira de son havresnn. une blouse de toile grise , dont il s'affubla avec une sorte de coquetterie.
Bon...., me voilà habillé en vrai Gaulois ; ôtons maintenant notre cravatte, ébouriffons nos cheveux et redressons notre moustache Si j'avais
un miroir , je me mirerais dans son cristal pur ou non pur , et je suis sûr que je me trouverais fort
32 P.ERTRAND DE KERGOET.
bien Le père Merik ne revient pas ; le souper
ne s'annonce point. Disons deux mots à mes cigarres ; je ne connais pas de meilleur moyen pour tromper l'impatience et la faim.
Théodore de Vitré eut bientôt allumé un cigarre, et s'étendant nonchalamment dans le grand fauteuil , que sa veste n'occupait pas , il croisa ses jambes , joignit ses mains et demeura • immobile dans l'attitude delà plus profonde méditation , ouvrant seulement de temps en temps ses lèvres pour laisser passer des bouffées de fumée , qui peu à peu , en s' épaississant autour de lui, formèrent comme ^un nuage au milieu duquel il siégeait en divinité olympique.
Le cigarre que Théodore de Vitré avait allumé n'était pas encore consumé , quand les pas du père Merik se firent entendre dans l'éloignement du corridor ; peu à peu ils se rapprochèrent ; une pente de tapisserie fut soulevée et découvrit une petite porte habilement dissimulée dans les rainures de la boiserie, dont l'officier voyageur n'avait même pas soupçonné l'existence.
— Nous sommes donc , s'écria ce dernier, dans la demeure de quelque enchanteur , ou dans le château d'Anne RadclifF, la vénérable et sombre romancière ? Ici les murailles s'entr'ouvrent comme dans les Mille et une Nuits , il suflit de dire : Sézam, ouvre-toi !
— Ces enchantements et ces mystères , répondit le vieux prêtre en souriant tristement , ne sont pas rares dans le pays que vous parcourez , mon cher Théodore. Les champs , les arbres , les châteaux et les plus simples chaumières, ont tous leurs cachettes, qu'ont occupées tour à tourle prêtre poursuivi et menacé de mort , le Vendéen , le chouan et le réfractaire. Je les croyais, il y a quelques années, fermées pour toujours, mais elles se sont bien douloureusement rouvertes.
— Je suppose que Bertrand est dans un recoin des murailles de son propre château , enseveli comme un rat , demanda Théodore de Vitré en se levant et en jetant le reste du cigare qu'il tenait entre ses doigts.
-— Vous ne vous trompez pas , mon enfant ; 13 3
suivez-moi ,et nous le trouverons ici près; baissezvous et tenez le pan de mon habit, car vous pourriez vous briser la tête dans les détours de l'étroit corridor que nous allons parcourir.
Le père Merik et Théodore de Vitré, après avoir soigneusement refermé le panneau de boiserie qui donnait accès dans le couloir où ils s'engageaient, s'acheminèrent dans l'obscurité vers une lueur tremblante, dont les faibles rayons, reflétés par les murailles , leur servaient de guide ; enfin , ils arrivèrent à une petite chambre sans fenêtre et sans cheminée, espèce de réduit pareil aux chambres sépulcrales des pyramides d'Egypte ; une chaise , une table et un mauvais matelas composaient tout le mobilier de ce refuge , où depuis quarante années tant d'infortunes étaient venues chercher un abri; une mauvaise lampe enfumée projetait sa triste lueur sur ce lieu de désolation ; des papiers couvraient la table, et deux ou trois malles en occupaient les angles.
Théodore de Vitré s'élança vers Bertrand de Kergoët :
BERTRAISD DE KERGOET. 35
— Etait-ce donc ainsi que je devais te retrouver, mon bon camarade? lui dit-il en l'embrassant, proscrit et blessé, car le linge qui couvre ta main m'indique une blessure.
— Ah ! cette blessure n'est rien , mon cher Théodore, répondit Bertrand : rien qu'une égratignure; elle m'empêche seulement de te serrer la main de ma main droite , mais je te tends la gauche bien cordialement ; et je te dis d'un cœur reconnaissant : sois le bienvenu dans ces temps de deuil ; sois le bienvenu dans la vieille maison de mes pères, toi qui ne crains pas de visiter le malheur, de venir dire adieu au proscrit.
— Moi , craindre de venir dire adieu au proscrit I mille noms Pardon, monsieur le recteur,
mais c'est que e suis un peu vif..... ; enfin , n'importe, vous me pardonnez; d'ailleurs, je n'a* pas achevé mon exclamation et je n'ai dit que mille noms.
Le père Merik se prit à sourire et répondit que mille noms n'était qu'un jurement véniel.
— Alors, à la bonne heure. Maintenant à nous
36 BERTRAi\D DE KERGOET.
deux , monsieur de Kergoët ; que me chantez-vous d'homme qui ose visiter les proscrits et consoler
les malheureux ? vous fich , vous moquez-vous
de moi par hasard ? Sachez que moi , Théodore
de Vitré , ex-officier des grenadiers de la garde ,
je suis tout prêt à me faire casser les deux bras et
même la tête , pour être utile à votre seigneurie ,
et que j'envoie promener messieurs du gouverne^
ment, de la gendarmerie et même de la police...
Je voulais te voir, mon pauvre Bertrand , ajouta
Théodore de Vitré d'un ton plus doux et d'un
son de voix plus bas, dans lequel entrait une vive
émotion qu'il cherchait vainement à dissimuler ;
je voulais te voir, mon brave ami , et j'ai rencontré
ce bon père Merik , qui m'a amené jusqu'ici :
sans lui je crois que tes gardiens m'auraient fait un
mauvais parti , et que jamais je n'aurais eu le
plaisir de t' embrasser.
— Cher Théodore , tu ne m'as donc point oublié depuis l'époque où nous étions au collège !
— Moi, t'avoir oublié ? Est-ce que par hasard, toi, monsieur le Breton, tu m'as chassé de ta mémoire?
BERTllAAD DE KEKGOET. 37
— Oh ! non ; j'ai voulu vingt fois ni'enquéiii du lieu où tu te trouvais , et te donner de mes nouvelles en te demandant des tiennes
— Eh bien ! qui t'en a empêché ?
Bertrand de Kergoët hésita quelques secondes, et quand il reprit la parole, sa voix dénotait une agitation intérieure profondément douloureuse.
— Il s'est passé de tristes événements , j'ai perdu mon père , et moi-même j'ai eu des chagrins qui m'ont péniblement préoccupé.
— Tu as eu des chagrins, toi, mon pauvre Bertrand; je devrais l'avoir deviné, rien qu'en l'examinant ; tu as l'air bien plus vieux que tu ne l'es réellement ; ta tête est presque dépouillée de cheveux, tes traits sont flétris, et tu n'as plus cette expression de santé et de joie que j'admirais autrefois sur ta figure.
A ce moment de leur conversation le père Merik interrompit les deux amis :
— levais vous laisser seuls, mes chers enfants; parlez-vous de votre passé* adoucissez mutuelle-
ment vos chagrins en vous les confiant ; vous avez à rester ensemble toute cette nuit et la journée de demain : il faut que je retourne à mon village ; nous éveillerions des soupçons , si l'on savait que j'ai passé la nuit hors de mon rectorat.
— Comment , père Merik , vous allez remonter à cheval par cette nuit sombre et pluvieuse? demanda Théodore de Vitré.
— Il le faut , mon enfant ; d'ailleurs j'ai un bon manteau , et je me sécherai bien à mon arrivée.
— Mais, père Merik.., objecta Bertrand Kergoët.
— Mais , mais , il n'y a pas de mais , entendezvous mes deux élèves ; sachez que jusqu'à demain soir, vous êtes placés tous deux sous ma férule; que je suis votre maître et que je n'entends pas que vous raisonniez. Demain soir Bertrand sera embarqué , et ma responsabilité cessera ; jusquelà veuillez, m' obéir , et sur ce , bon soir.
En achevant ces mots , le père Merik s'enfonça dans le sombre couloir par lequel il avait introduit Théodore de Vitré , et les deux amis se trouvèrent seuls.
OOMKEnCIEMEnT DIT RÉCÏT.
L'astre mystérieux qui sur nos têtes brille Voyait seul quelquefois tomber mes pleurs «mars... À. DE Musset.
Nous voilà seuls maintenant , mon cher Bertrand ; nous avons devant nous quelques heures qui sont accordées h nos souvenirs , pour renouveler connaissance. Voyons, monsieur BeTtrand , parlez-moi à cœur déboutonné ; contez-moi vos chagrins; et si dans le nombre il en est quelquesuns qu'à nous deux nous puissions adoucir, eh bien î nous y travaillerons.
Bertrand de Kergoët tendit la main à Théodore de Vitré , et ses traits se contractèrent un moment d'un sourire douloureux.
— L'histoire de mes malheurs est bien longue, mon ami, répondit-il; pour te raconter ce que j'ai souffert , il faudrait presque te raconter ma vie tout entière ; il faudrait qu'il te fût possible de descendre en quelque sorte dans mon cœur , afin que lorsque je déroulerai devant toi les tristes événements de mon existence, tu lusses toutes mes sensations , toutes mes pensées , que tu comprisses toutes mes tortures.
— Raconte-moi ta vie , mon cher Bertrand , et sois bien assuré que je saurai compatir à toutes tes soufïVances : comme au temps de nos jeunes années je lisais dans ton âme heureuse et naïve , je brai maintenant dans ton âme fatiguée et souffrante , parce que mon amitié pour toi , mon pauvre camarade , a grandi avec les années ; parce que je m'intéresse vivement à toi et que la moitié de tes peines m'appartiendra.
— Bon Théodore, merci , mille fois merci , ta
douce amitié me fait éprouver un sentiment de bonheur que je ne connaissais plus.... Ta présence m'est bien douce, mon ami , .... elle m'est bien précieuse ; je réclamerai de toi un service que je ne pouvais attendre ni solliciter que d'un ami, et.... sans ton arrivée, je n'aurais su à qui m'adresser.
— Parle, Bertrand, que faut-il faire...? A-tu besoin d'argent ? ma bourse est à toi : veux- tu que je m'embarque avec toi? je snis prêt.
— Non , mon ami , reprit Bertrand ; non, non , merci , merci mille fois ; le service que je réclame de ton affection est d'une tout autre nature Tu vois ce paquet de lettres sur cette
table, il s'agira simplement de le remettre à la personne que je te désignerai.
— Je comprends, murmura Théodore de Vitré , jemedoutais qu'il y avait de l'amour sous jeu; puis d'une voix plus haute il ajouta : Je remettrai n'importe à qui que ce soit toutes les lettres que tu voudras faire remettre; ainsi sois sans inquiétude de ce côté. Mais naaintenant je commence avoir clair dans
U BERTRAiND DE KERGOET.
ton passé, ne me tiens pas plus longtemps en suspens ; je vais allumer un cigarre , si la fumée ne t'incommode pas , et puis tu me raconteras toutes tes peines , tous tes chagrins , sans rien omettre , sans passer une petite douleur; je veux jusqu'aux points et aux virgules de votre existence , monsieur mon ami , entendez-vous ?
— Eh bien ! tu sauras tout, mon brave Théodore ; je te dirais non-seulement ce que j'ai souffert, mais ce que j'ai pensé; je me laisserai aller aux douces confidences avec toi ; il me semble que mon cœur en sera soulagé. J'ai toujours vécu si seul , j'ai toujours été si privé d'amitié , que les preuves que tu me donnes de la tienne m'émeuvent à un point que tu ne saurais croire ; c'est peut-être une bien grande faiblesse, Théodore, mais il me sera doux d'être enfin plaint par quelqu'un, de trouver un être humain qui, sans entreprendre de me consoler , ou sans me reprocher ma faiblesse , écoutera le récit de mes chagrins et pleurera avec moi , et me dira : oui , tu a raison d'être triste ; oui je comprends tes douleurs. 11 est des occasions dans la vie où la douleur que fou
BERTRAND DE KURGOET. 45
éprouve a sa triste volupté, à laquelle on ne voudrait pas renoncer; elle est souvent le dernier écho d'un bonheur que l'on a rêvé, son dernier souvenir, et aussi longtemps qu'elle subsiste, il semble que l'on tienne encore par quelques derniers liens à ce bonheur perdu ou rêvé.
— Je ne saurai peut-être pas bien te dire ce que je sens ou ce que je pense, dit Théodore de Vitré en allumant son cigarre, mais vois-tu, mon ami, je détesterai ceux qui t'ont fait du mal et j'aimerai ceux qui t'ont donné quelque bonheur; parle maintenant , je t'écoute.
Bertrand de Kergoët se recueillit en lui-même , ses yeux se fermèrent et il fouilla profondément dans sa mémoire, pour ressaisir les fils du récit qu'il allait entreprendre. Théodore de Vitré ne troubla par aucune parole, par aucun bruit ce recueillement de son ami , il attendit dans une immobilité parfaite que Bertrand prît la parole , ses yeux cependant profitèrent de l'absorption complète de ce pauvre proscrit , pour interroger par les révélations physiques de sa figure, son triste passé ^ Pauvre Bertrand ! pensa-t-il quand il eut fini son
examen, combien il faut qu'il ait souJBfert pour être vieilli et changé à ce point. Quoique plus jeune que moi, il me semble avoir moins bien supporté la fatigue des années , son crâne est presque dégarni de cheveux, et sur ses tempes quelques mèches blanches tombent, privées de leur lustre, jusqu'à ses joues pâlies ; pauvre garçon ! la vie lui a été bien rude.
Le recueillement de Bertrand dura près d'un quart d'heure; au bout de ce temps, il rouvrit ses yeux, releva sa tète qu'il avait inclinée sur sa poitrine , et d'une voix douce et profondément triste, il commença ainsi le récit suivant.
— Je n'ai jamais vu ma mère : elle mourut peu de jours après ma naissance et nous laissa isolés sur la terre mon père et moi. Une nourrice bretonne me donna son lait , et quand je devins plus grand, elle me continua ces soins de femme dont l'enfance ne saurait se passer. Jusqu'au jour où j'entrai au collège, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de neuf ans, je n'ai pour ainsi dire connu que deux personnes, je n'ai vécu qu'avec mon père et ma pauvre nourrice; mon père me voyait seulement à l'heure du
dîner, et pendant une demi-heure après ce repas, il me faisait de brèves questions, dont la plupart du temps il n'attendait pas la réponse, m'embrassait sur les deux joues, puis me renvoyait en me disant : Va retrouver ta nourrice et n'oublie pas de prier le bon Dieu avant de te coucher. Chaque jour il me répétait la même injonction , me donnait le même ordre exactement dans les mêmes termes, puis s'enfermait dans son cabinet , où souvent il veillait fort tard. Nous recevions rarement des visites; cependant je me souviens de l'arrivée de deux voyageurs qui tous deux , à une année de distance, abordèrent , par une nuit orageuse , au bas des grèves sur lesquelles est assis ce château , et repartirent le lendemain , avant le lever du soleil; ' mon père fit, après chacune de ces visites, un voyage qui dura plusieurs jours, et la date de ces. voyages est restée fixée dans ma mémoire , parce que ces deux voyages sont , je crois , les deux seules absences que mon père ait faites pendant toute mon enfance. La dernière eut lieu dans les premiers jours de février 1809 ' P®^ ^® temps avant mon entrée au collège. Quand mon père revint de ce second voyage , des gendarmes et des
gens que je sus depuis être des gens de police , vinrent fouiller et bouleverser toute notre maison; mais comme ils ne trouvèrent rien de suspect , ils furent obligés de repartir sans emmener mon père.
Aussi longtemps que duraient les beaux jours , ma nourrice et moi nous nous levions avec le soleil , et nous nous couchions pour ainsi dire en même temps que lui ; mais l'hiver nous avions de longues soirées au coin du feu. La chambre de ma nourrice était une vaste salle, la plus haute d'une des tours de ce château dont la vue donne sur la mer ; la cheminée de notre chambre était immense ; sous son manteau nous nous abritions pendant les grands froids , pour éviter les • ents qui pénétraient jusqu'à nous à travers les fenêtres et les portes mal jointes ; quelquefois il gelait si rudement, que nous abandonnions le plus tard possible le coin de notre foyer, pour gagner nos lits froids et peu défendus contre la bise. Ces soirslà, mon cher Théodore, je m'endormais la tête appuyée sur les genoux d'Anne Paingaut , ma pauvre nourrice, eu écoutant les longs récits qu'elle
me faisait des guerres de la Vendée; elle entretenait ma jeune imagination de la triste légende de toutes les atrocités commises par ce qu'elle nommait les Bleus. Elle m'apprenait des noms dont elle me faisait un horrible épouvantail : comme en d'autres pays, les enfants tremblent au nom de Croquemitaine , et ces noms étaient ceux de Santerre et de Carrier. J'avais personnifié ces deux noms, comme ceux des deux esprits les plus malfaisants, des deux diables les plus noirs , et je rêvais souvent de Carrier et de Santerre que j'entrevoyais dans mes songes, je ne saurais plus dire sous quelles horribles formes. D'autres fois , Anne Paingaut me parlait des glorieux triomphes des armées royales ; alors sa voix s'élevait, ses yeux s'animaient, et c'était avec des larmes qu'elle m'apprenait à vénérer Cathelineau, La Rochejaquelin et Charette. Ces jours-là sa mémoire lui fournissait un catalogue de vieilles chansons royalistes, qu'elle chantait toutes sur le même air lent et monotone; et quelque envie que j'eusse de les entendre jusqu'au bout, je m'endormais cependant en répétant après elle les derniers mots de
ces ballades bretonnes.
Le résultat d'une telle éducation fut de nie faire haïr ce que ma pauvre nourrice nommait lesBleus , et de me remplir la tête de noires idées de massacre et de guerre , tellement qu'il m'arrivait quelquefois , quand j'entendais dans la campagne un bruit inusité, de mettre la tête à la fenêtre de notre chambre ou de monter sur une des tours du château, pour tâcher d'apercevoir les massacreurs ou les soldats qui , dans mon esprit prévenu, devaient l'avoir causé. Ma pauvre nourrice était très-pieuse , mais pieuse de cette piété de nos campagnes, où la religion catholique ressemble presque à du paganisme, tant nos malheureux paysans ont transformé son culte en une foule de minutieuses pratiques, tant ils ont composé leur croyance d'une quantité de petites superstitions dont ils se font des bonheurs ou des malheurs , des joies ou des peines , qu'ignorent les habitants des autres provinces.
— Comment, mon cher Bertrand, toi, le fils d'un vrai Breton, et vrai Breton toi même, tu blâmes les superstitions, tu tonnes contre elles? Qui t'a donc rendu tellement esprit fort ?
— Pardon, mon cher Théodore, pardon, je ne sais pourquoi je me laisse aller à cette stupide déclamation, à cette dissimulation philosophique; les superstitions de nos paysans , que je blâmais par un sentiment de faux-amour propre que je serais embarrassé d'expliquer, je les partage , je les conserve en moi, comme un dernier lambeau d'une vie plus poétique, plus belle, que j'ai connue un instant; je chéris toutes les superstitions de mon enfance et toutes celles de ma jeunesse, comme les fleurs sécliées d'un doux souvenir. Pourquoi renier ses superstitions, mon ami? qui de nous en est exempt? quel cœur véritablement bien placé les rejette et les méprise ? Est-ce bien à moi surtout, à moi dont la vie n'a été qu'une série de malheurs , de repousser de mon âme les idées superstitieuses? Non non, Théodore, je leur ai dû bien souvent de ne pas succomber sous le fardeau des mes peines.
— A la bonne heure, Bertrand, Que diable ! pourquoi rougirait-on de ses superstitions ? Si l'on se laissait aller à cette faiblesse aujourd'hui, demain, on rougirait, devant les prétendus sages du siècle
de se mettre à genoux dans une église, ou d'y faire le signe de la croix ; car demain, ils appelleront tout cela de la superstition. Sais-tu bien, mon cher Bertrand , que si l'on ôtait du cœur humain le peu de superstition qui s'y trouve encore niché, il n'y resterait pas grand chose de bon. La superstition , mon pauvre ami, mais c'est la dernière lueur de croyance et de poésie qui soit demeurée à notre humanité. Et puis d'ailleurs qu' est-il besoin de tant de paroles? je suis superstitieux comme une vieille femme , tu peuxbien l'être un peu aussi toi. Nous admettons donc que tu es très-superstitieux , et maintenant continue.
Bertrand de Kergoët se prit à sourire doucement de la chaleur que son ami mettait à défendre la superstition et les superstitieux , puis il continua son récit ainsi qu'il suit :
— Il m'est impossible , mon cher Théodore, de revenir sur ces années de mon enfance , sans accorder un bien doux souvenir à ma nourrice , à Aune Paingaut. Tu ne saurais t'imaginer une créature plus aimante , plus dévouée , plus religieusement attachée aux devoirs de maternité
qu'elle avait acceptés envers moi; elle me nommait toujours son enfant, et je l'étais réellement par l'adoption ; jamais elle ne me quitta, jusqu'au moment où mon père me mit au collège , et alors ce furent des sanglots , des douleurs , des déchirements de cœur , dont rien ne pourrait te donner l'idée. La pauvre femme survécut peu à notre séparation , son existence se trouvait désormais sans but , elle n'avait plus personne à aimer , à chérir de son amour de mère ; la solitude de sa grande chambre lui pesait; elle passait des journées entières à contempler mon lit , qu'elle faisait tous les jours avec autant de soin que si j'eusse dû l'occuper le soir. Après mon départ du château de mon père , on n'entendit plus Anne Paingaut chanter, elle ne sortit plus des murs de notre vieille demeure , les promenades de la grève n'eurent plus pour elle aucun attrait : je n'étais plus là pour en jouir avec elle. Enfin , que te dirai-je ? elle mourut dix-huit mois après mon entrée au collège. Je t'ai parlé longuement de ma nourrice , mon cher Théodore , parce qu'elle n'a pas été sans influence sur toute ma vie, parce que les premières impressions que j'avais reçues d'elle ne se sont
jamais effacées ; mon âme a toujours conservé cette douce tristesse , cette mélancolie rêveuse , qui provenait autant, je le crois, du caractère de cette pauvre femme , que des lieux que nous habitions, de l'isolement dans lequel nous laissait mon père , et de ces longues soirées dliiver que nous passions , Anne Paingaut et moi, elle à raconter toutes les légendes qu'elle tenait de la tradition de ses parents et du souvenir qu'elle avait gardé des scènes aiireuses de nos guerres civiles , moi à l'écouter et à me bercer comme d'autant de réalités de tout le merveilleux de ses récits et de ses ballades.
Mais je me laisse aller à ces souvenirs d'enfance, mon cher Théodore ; j'oublie que nous n'avons qu'une nuit à passer ensemble , que ma vie réelle ne commence que beaucoup plus tard , et que ce qui me reste à te raconter est la seule chose qui puisse avoir un peu d'intérêt pour toi , car c'est ce qui a décidé de ma destinée.
— Ne t'inquiète pas, mon cher Bertrand, de la longueur de tes racontasses , ni de ce que tu t'appesantis plus ou moins longtemps sur les commen-
céments de ta vie ; tout ce qui est de toi , qui te touche, t'intéresse ou t'appartient, m'intéresse par cette seule raison. Tu m'as fait connaître ta nourrice Anne Paingaut , eh bien ! voilà maintenant que je l'aime aussi , comme ma nourrice , et il va falloir que tu la partages avec moi , je t'en préviens; que tu me cèdes la moitié de son amitié , comme tu me céderas la moitié de tes chagrins.
— Hélas! mon brave Théodore, mon excellent ami , notre chère Anne Paingaut est morte , elle m'a laissé sur cette triste terre , comme tous ceux que j'aimais et qui m'aimaient sont morts, sont tombés autour de moi, et m'ont abandonné à tous les vents de l'adversité et du désespoir.
— Ah çà ! me comptes-tu déjà parmi les morts , ou me ranges-tu parmi les indifférents ?
Les deux jeunes gens se serrèrent la main avec une effusion de cordialité vraiment fraternelle, puis le récit de Bertrand fut interrompu pendant quelques minutes , et ce temps fut consacré par ce pauvre proscrit à recueillir ses souvenirs , à raffer-
mir son cœur contre la douleur qu'il allait éprouver en sondant ses anciennes plaies mal cicatrisées , et en revenant vers un passé douloureux. Quand Bertrand reprit la parole , sa voix avait subi une altération prononcée , le ton en était plus bas qu'à l'ordinaire , et quoique guttural , il résonnait musicalement comme ces mélodies lointaines que l'on entend par les beaux soirs d'été , sans pouvoir distinguer si elles viennent du ciel ou si elles appartiennent à la terre.
Enfin, mon cher Théodore, j'entrai au collège, et là nous nous connûmes. Je ne te parlerai point de ce temps que nous y passâmes, parce que nos existences y furent pareilles ; pendant tout le cours de notre jeune liaison, pas un nuage, tu le sais, ne s'éleva entre nous; parfois cependant tu me grondais de ce que tu appelais ma sauvagerie, ma taciturnité, et moi je te réprimais de ta pétulance et des folies d'écolier, qui t'attiraient si souvent des punitions dont je ne pouvais pas toujours me charger comme de tes pensums; mais nos reproches mutuels, nos représentations, nos avis fraternels étaient faits avec tant d'amitié.
chacun de nous deux savait si bien la tendresse de l'autre, que nous n'eûmes jamais une discussion , tandis qu'autour de nous les amis les plus sincères se saluaient de coups de poings au moins dix fois par mois. Nos deux pères nous retirèrent du collège le même jour ; peu de mois après la rentrée des Bourbons, nous nous séparâmes avec désespoir ; tous deux nous regrettions les années que nous venions de passer enfej?més entre les mêmes murailles , cette partie de notre vie que nous avions parcourue cote à côte et nous tenant par la main. Je ne sais s'il te souvient que le jour de notre départ nous restâmes jusqu'à l'heure où des voitures vinrent nous prendre à la porte du collège, tous deux enfermés dans ma chambre, assis face à face , nous regardant sans nous voir et absorbés dans une sorte de méditation sans pensée. Te rappelles-tu comme je me le rappelle, ce jour de notre séparation , mon cher Théodore? l'as-tu présent comme je l'ai présent, non-seulement dans ma mémoire , mais pour ainsi dire devant mes yeux? C'était un beau jour d'été, le premier jour des vacances , qui pour la première fois nous semblait bien triste; la ilnêlre de ma
chambre était ouverte et poussés par un peu de vent qui s'était élevé , les longs bourgeons d'une vigne qui serpentait extérieurement autour d'elle, se balançaient pour ainsi dire jusqu'à nous ; les oiseaux chantaient ; le soleil faisait briller comme autant de pierreries les gouttes d'eau qu'une pluie légère avait . mées sur les feuilles des arbres, sur les feuilles des plantes et sur les brins d'herbe du gazon ; tout rayonnait , tout étincelait dans la nature, et le ciel dont l'azur était sillonné de petits nuages d'or, et la terre d'où s'exhalait une senteur embaumée , un parfum sans nom enivrant pour les âmes heureuses; et cependant cette matinée me semblait bien triste et elle est restée bien triste dans mon souvenir. Ma vie tranquille , calme, paisible, se fermait, et ma vie orageuse allait commencer.
Quand j'arrivai chez mon père, la bonne Anne Paingaut n'y était plus, la mort était veuue la prendre ; elle n'avait pu m'embrasser encore une fois avant de me quitter pour toujours, mais je sus que mon nom avait été le dernier mot prononcé par ses ]-vres mourantes, et je trouvai un petit
paquet sur lequel mon nom de baptême tracé d'une main défaillante se lisait à peine; c'était peu de minutes avant sa mort qu'Anne Paingaut avait cacheté ce paquet , et l'avait remis à un vieux domestique de mon père, pour qu'il me le donnât quand je serais de retour. J'ouvris ce legs de ma chère nourrice en versant des larmes amères; je comprenais que la perte de cette femme si tendre et si dévouée me laissait complètement seul , et cette solitude m'effrayait ; je me rappelai la manière de vivre de mon père , la réclusion dans laquelle il se tenait, sa profonde taciturnité, et j'éprouvai une sorte de frisson de terreur en jetant un regard sur mon avenir.
— Mais, dis-moi donc, cher Bertrand, ce que contenait le paquet qui te fut remis de la part de ta nourrice, car je te préviens que je suis trèscurieux, et je ne te permets d'omettre aucune circonstance.
— Ce que contenait le paquet qui me fut remis par l'ordre de ma nourrice , mon cher camarade , c'était ce médaillon; et Bertrand de Kergoët, en prononçant ces derniers mots, sortit de ses vêtements
60 BEllTKAiND DE KERGOET.
un petit médaillon d'or terni et usé, d'une forme depuis longtemps passée de mode.
— Ce médaillon était enveloppé dans une feuille de papier sur laquelle je lus en caractères à demi effacés : Pour être remis à mon fils. Ce médaillon renferme des cheveux de ma mère , c'est son dernier souvenir, son gage d'amour à l'enfant qu'elle ne devait pas voir grandir, une fraction d'elle-même qu'elle me léguait comme un témoignage de sa tendresse. Il me serait impossible de te dire avec quelle joie je me saisis de ce précieux souvenir, comme mes yeux mouillés de larmes se fixèrent longtemps sur les cheveux blonds qu'il recelait sous son cristal; puis je relisais les quelques mots tracés de la main de ma mère, et peu à peu, mon cher Théodore, je tombai dans une profonde rêverie où mon esprit s'abîma à vouloir pénétrer le mystère par lequel on m'avait depuis ma naissance dérobé jusqu'au nom de celle qui m'avait donné la vie. Ma pauvre nourrice me laisait, il est vrai, prier chaque soir pour elle; mais sa voix, quand elle me disait : Allons mon enfant, prions pour votre mère, devenait plu.'^
sourde, et elle s'assurait du regard , que personne ne Fécoutait. Une fois je l'entendis s'écrier dans l'ardeur de sa prière : Sainte martyre, priez pour nous! Quoique bien jeune alors, ces mots me frappèrent, et je l'interrogeai pour savoir si c'était à ma mère qu'elle s'adressait en disant : Sainte martyre ! Anne Paingaut éluda la réponse que j'attendais, et chercha à mettre la conversation sur un autre sujet; mais avec l'obstination d'un enfant , je revenais toujours à ma question. Enfin , impatienté de sa réserve , je menaçais ma pauvre nourrice d'adresser cette même question à mon père ; à cette menace Anne se leva tremblante et pâle. Bertrand, me dit-elle en memportant dans ses bras, comme si elle avait eu peur que je ne misse ma menace à exécution; Bertrand, mon cher enfant, ne faites pas une chose pareille; si vous aimez votre père, évitez de parler devant lui de votre mère , car vous le tueriez.
Il n'aime donc pas maman? m'écriai-je plein de surprise. Ne pas aimer votre mère ! murmura ma nourrice, oh ! que si fait, le pauvre monsieur aime bien votre mère ; puis elle se prit à fondre
en larmes , en me tenant serré contre sa poitrine.
Cette scène avait causé une profonde et mélancolique impression dans ma jeune imagination ; je me figurais que ma mère avait dû mourir d'une manière bien malheureuse, et que le souvenir de cette mort devait être la cause des cliagrins de mon père , mais je ne cherchais point à pénétrer le mystère dont on entourait pour moi cette partie de l'histoire de mes parents ; seulement, je pris mon pauvre père en grande pitié, et chaque fois que je le voyais , il me venait des larmes sous les paupières ; mais quand je revins du collège et que j'entrai de nouveau dans la maison paternelle; quand après des années d'absence, je retrouvai mon père aussi sombre, aussi taciturne, aussi profondément triste qu'à mon départ ; quand sa figure sillonnée et creusée par les chagrins qu'il gardait enfermés en lui-même m'eût frappé de nouveau , un ardent désir de pénétrer la cause d'une tristesse si persistante, si sombre, si inaltérable, s'empara de moi ; je ne saurais te dire quelles idées me passèrent par la tête ; la nuit je m'éveillais souvent pour penser à toutes
ces choses que je ne comprenais poii.., tt, faut-il t'avouer les sombres enfantements de mon cerveau échauffé , quelquefois mon père m'apparaissait dans ce que je nommais mes rêves éveillés, comme l'assassin de ma pauvre mère.
Je passais donc mes jours et mes nuits à m' occuper d'une seule idée, à la retourner de cent façons , à me briser contre les impossibilités que je rencontrais à la pénétrer; vingt fois je voulus parler de ma mère , mais la figure froide et triste de mon père arrêta la parole sur mes lèvres, glaça l'ardente curiosité qui m'obsédait.
Mes journées s'accumulaient remplies des mêmes désirs, et nul changement ne s'opérait dans mon existence; j'étais toujours seul, excepté aux heures des repas, car suivant son ^cienne coutume mon père ne se montrait qu'alors. Il n'avait pas plus l'air de se douter que j'existasse que s'il ne m'avait jamais vu ; mon avenir semblait être pour lui une chose totalement indifférente, et jamais il ne m'adressait une question , ni sur mes études, ni sur le but auquel je devais viser; nous
marchions côte à côte comme deux étrangers; cependant je dois dire que parfois le regard de mon père s'arrêtait sur moi d'une façon singulièrement douce et pleine d'intérêt. Ces jours-là il prolongeait de quelques minutes le temps que nous consacrions ordinairement à notre dîner, puis, sans m'adresser la parole, d'un air triste et interrogateur, il scrutait jusqu'au fond de mon cœur mes pensées les plus secrètes. Ce regard , mon cher Théodore , il me semble encore le voir, et tu ne peux te figurer quelle puissance pénétrative et scrutative il possédait sous son ardente fascination. Je me sentais rougir et pâlir malgré moi ; j'étais agité de tremblements sans cause, et des larmes venaient errer dans mes yeux ; si je l'avais osé, je me serais jeté dans les bras de mon père , j'aurais voulu le supplier de me nommer son fils, de me dire une seule parole de tendresse, mais une timidité, une crainte invincible me retenait cloué à ma place , et je ne reprenais le libre exercice de mes volontés qu'après le départ de mon père. Pardonne-moi, mon bon camarade, de faire précéder ce que j'ai à te dire de ces préliminaires ; ils me paraissaient pour ainsi dire in-
dispensables; toutes ces choses que je viens de te raconter, tous ces sentiments, toutes ces pensées, ces agitations de mon enfance et de ma jeunesse ont eu une grande influence sur mon caractère, et par conséquent sur mes destinées. Maintenant je vais arrivera la partie active de ma vie; rallume ton cigare, et si je ne t'ennuie pas beaucoup, prête-moi toute ton attention.
un DÉPART.
Mais un vertueux père est un bien précieux, Qu'on ne tient qu'une fois de la bonté des cieux. Ducis, Hamlet.
Un soir d'hiver , mon père, contre sa coutume , au lieu de se retirer dans sa chambre après notre dîner, me suivit dans une petite pièce où je faisais allumer du feu, et où je demeurais habituellement jusqu'à minuit , rêvassant du passé ou de l'avenir, me livrant à quelque lecture, aussi longtemps que mes yeux ne se fermaient pas sous les atteintes du sommeil ; ma surprise fut extrême.
j'avançai un fauteuil à mon père et je m'assis en lace de lui , attendant qu'il m'expliquât la cause de sa visite. Il fut plusieurs minutes à se recueillir, comme s'il eût eu besoin d'arracher son esprit à une triste préoccupation, pour le forcer à s'arrêter sur un intérêt étranger à ses rêveries habituelles. Enfin , mon pauvre père me dit ce que je vais te rapporter , mais en parlant lentement et doucement; on eût cru , en l'écoutant , qu'il avait peine à trouver les mots dont il se servait, comme si le silence presque continuel qu'il gardait l'eût désaccoutumé de la parole.
■—-Il est temps, mon cher enfant, de donner un ' but à votrcactive jeunesse; vous ne pouvez consumer vos jours dans ce château; nous n'avons pas de fortune , ou du moins ce que nous en avons ne nous permet plus de soutenir dignement notre nom, ne nous permet plus de vivre sur nos terres comme la providence des pauvres pa3'Sans qui y résident; j'ai pensé à votre avenir, je me suis vivement inquiété de votre destinée, et voilà ceque j'ai résolu. Vous partirez dans huit jours pour Paris; il faut, mou enfant, que vous alliez.
trouver le roi qui uous est rendu , le chef de cette illustre race des Bourbons , à laquelle toute mon
existence a été dévouée à laquelle j'ai tant
sacrifié
Mon père prononça ces derniers mots avec effort, et un soupir pénible sortit de sa poitrine ; sa tête s'inclina et tomba dans ses deux mains, et pendant un temps qui me parut bien long, il demeura immobile et cherchant à contenir une douleur dont il ne voulait sans doute pas me faire la confidence. Moi , mon cher Théodore , je ne pourrais pas bien t'expliquer l'état dans lequel je me trouvais ; j'étais tremblant et tout épouvanté des paroles de mon père, non qu'elles continssent rien qui me fût pénible , miais jamais depuis les années de mon enfance il ne m'avait adressé directement la parole , et c'était le son même de sa voix qui me troublait et me rendait incapable de mouvement et de réflexion.
Enfin , mon père reprit assez d'empire sur luimême pour continuer ainsi :
— Vous irez donc trouver le roi , mon enfant , et vous lui présenterez les papiers que voici.
Et mon père me mit sous les yeux plusieurs papiers que je ne regardai même pas alors , dont les uns attestaient plusieurs missions importantes dont il avait été chargé pendant le cours de la révolution par le roi lui-même , et les autres étaient des lettres de La Rochejaquelin et de Charette , qui lui transmettaient des ordres à faire exécuter par une division de l'armée vendéenne , qu'il commandait sous ces deux chefs alternativement.
— Vous présenterez ces papiers au roi , Bertrand , et vous lui direz que votre père ne demande rien pour lui-même ; vous lui direz que votre père se meurt lentement , trop lentement , blessé à mort par tout ce qu'il a vu
et par tout ce qu'il a souffert ; vous lui direz que votre père est pauvre parce qu'il a tout sacrifié à la cause de la royauté ; oui , oui , Bertrand , tout sacrifié ; mais vous ajouterez qu'il
ne se repent pas de sa pauvreté Seulement
pour vous, mon enfant, je viens rappeler à la mémoire du roi mes blessures, mes soufirances, mes longs malheurs , mes travaux , mon dévouement, parce que vous, mon fils, vous entrez dans
le monde que je quitterai bientôt , et que vous portez un nom que vous ne devez pas laisser oublier dans l'oisiveté. Voici, avec tous ces papiers que je vous confie, une lettre pour le roi; vous la lui remettrez vous-même, il faut qu'il vous voie , qu'il vous réponde de vive voix ; je lui demande de vous prendre dans ses gardes , de vous remettre une épée pour défendre son trône, s'il avait encore besoin d'être défendu , comme l'épée de votre père a défendu sa juste cause dans cette loyale province. Personne de ma famille n'a jamais été à la cour , aussi ai-je bien peu de recommandations à vous donner; cependant nous avons à Paris une vieille parente , que vous irez trouver à votre arrivée ; on la nomme la marquise de Sauvecœur ; peut-être pourra-t-elle vous être utile. C'est une Kergoët , et si la vie de Paris n'a pas effacé de son souvenir toute sa famille, elle fera pour vous tout ce que j'attends d'elle, car vous êtes le dernier Kergoët , mon enfant !
J'aurais voulu , ajouta mon père, que nous ne nous quittassions jamais; j'aurais voulu qu'il vous fût loisible de servir le roi dans votre province,
en continuant dans ce château le nom de vo5 pères ; mais il n'y faut plus penser , les révolutions
nous ont rendus pauvres, Bertrand, et mur-
mura-t-il après quelque hésitation et d'une voix tremblante la restauration nous a laissés pauvres. Le roi, en rentrant en France , a cru pouvoir exiger de l'honneur et de la loyauté de ses gentilshommes de France l'oubli du passé, et il l'a proclamé en leur nom. Savez-vous ce que c'est que cet oubli du passé? hélas ! mon cher enfant, c'est la confirmation de notre ruine ; c'est notre spoliation consommée ; c'est l'oubli de ce que nous avons fait , nous Vendéens , nous malheureux Bretons décimés par la guerre sous les bannières royales. Groiriez-vous que les grades que nous avons payés de notre sang en combattant les républicains , nous sont disputés et même quelquefois refusés , tandis que ceux de nos adversaires sont considérés comme des droits acquis ? Tant de sang répandu , tant de dévouement , tant de malheurs , ô mon Dieu , et tout cela méconnu !
Mais je ne veux pas vous attrister de mes propres peines , mon cher Bertrand ; je ne veux pas
BERTRAND hE RERGOET. 75
obscurcir les espérances de votre avenir par les déceptions de mou passé.... La pierre de nos tombeaux étouflera bientôt nos murmures et nos plaintes; on doit nous oublier, mais vous, mon enfant, vous êtes à peine un homme encore, demain vous appartient; vous avez de longues années devant vous; on peut utiliser votre jeunesse, votre dévouement; on fera quelque chose pour vous.
Dans huit jours, vous partirez pour Paris; dans huit jours, vous quitterez votre province, le pays qui vous a vu naître, votre patrie, car nous autres Bretons, nous avons une patrie dans ce grand rovf>nme de France ; nous ne respirons pas avec le même amour l'air des montagnes béarnaises, parce que Henri IV les a cousues à la France, ou les brumes des rives du Rhin , parce que Louis XIV a conquis quelques lambeaux de ces pays allemands pour en faire une frontière à son royaume; non, non, mon cher Bertrand, nous sommes, il est vrai, du pays de France, mais nous sommes enfants de la Bretagne ; nous aimons ses bois, ses haies, ses pauvres villes, ses côtes semées
d'écueils, ses mœurs rudes et sauvages ; nous conservons intact ce vieil honneur breton dont les maximes se traduisent par deux mots :
Dieu, le roi.
N'oubliez jamais, mon pauvre enfant, ni votre patrie , ni sa devise. Dans les pays que vous allez parcourir, vous trouverez bien des impies qui chercheront à vous prouver que Dieu n'est plus qu'un mot vieilli , une imagination , un rêve des siècles écoulés, dont la philosophie moderne a fait justice. Fuyez ces gens-là, car celui qui ne croit pas en Dieu et ne le révère pas est capable de tous les crimes et de toutes les bassesses. Ne vous engagez jamais dans des discussions sur les articles de notre foi avec les gens du monde, les discoureurs de salons ; les croyances ne sont point matière à faire de l'esprit ; on croit avec son cœur, et ce qui prouve la sainteté de la croyance , sa divine origine, c'est qu'elle est en nous sans que nous puissions l'expliquer.
Evitez encore la société des gens qui parleraient mal (le votre roi, qui chercheraient à détruire en
vous cette seconde croyance. C'était quelque chose de grand et de vénéré dans ma jeunesse que le roi de France; il est bien déchu aujourd'hui; on en veut faire une sorte de symbole sans pouvoir, un nom à mettre en tête des actes de justice, comme les notaires en tête de leurs actes mettent toujours le nom d'un collègue que l'on ne voit
point et que l'on ne connaît guère C'est un
cruel abaissement Mais, mon cher enfant, plus
on placera d'épines à la couronne royale, plus c'est un devoir pour vous d'honorer celui qui la porte, de lui être dévoué, et de vous montrer prêt à tout sacrifier pour le défendre.
Nous serons peut-être longtemps sans nous voir, Bertrand. Jeune encore, vous allez marcher seul dans un pays où vous trouverez bien des dangers , bien des obstacles ; évitez les uns , surmontez les autres, et restez pieux Breton , fidèle au culte de vos pères, à leur amour; souvenezvous que leur sang a rougi tous les champs, toutes les villes, tous les villages de leur pays, pour empêcher la destruction de^ leurs églises et celle de la royauté.
Mon père me parla longtemps sur ce ton , mon cher Théodore, mêlant de sages conseils aux expressions de sa tendresse pour moi, me prouvant, par toute la sollicitude qu'il me témoignait, combien je lui étais cher. Quelquefois il prenait mes mains dans ses mains et me les serrait avec une énergie qui me réveillait comme en sursaut de l'étonnement profond dans lequel j'étais plongé en l'entendant pour la première fois causer avec moi aussi longtemps , en découvrant dans son cœur toute une affection que je n'avais jamais osé y soupçonner. J'étais ému ; mes larmes coulaient ; une joie pure, immense , dont aucune autre joie ne pourrait donner l'idée, m'inondait, me pénétrait ; j'éprouvais le besoin non-seulement de pleurer, mais encore de soulager mon cœur par des sanglots, des cris, de douces plaintes; un instant je crus que je ne pourrais pas supporter cet état tout à la fois délicieux et douloureux, que j'allais mourir; j'étouffais; j'avais besoin d'air, de mouvement; je ne pouvais plus respirer; je n'étais plus une sorte de malheureux orphelin auquel personne ne s'intéressait : j'avais un père, je possédais sa tendresse. Enfui, je sentis comme un
déchirement affreux dans ma poitrine et dans ma tête; je jetai un cri et je tomJDai sans connaissance dans les bras de mon père. Quand je revins à moi, la première chose que j'aperçus ce fut sa tête penchée au-dessus de la mienne, épiant mon retour à la vie ; ses yeux indiquaient un amour profond et une inquiétude déchirante; ses pauvres vieilles mains tremblaient en interrogeant les battements de mon cœur.
— Qu'avez- vous Bertrand ? me demanda-t-il avec émotion ; qu'avez-vous, mon pauvre enfant?
Je pris ses mains que je serrai avec le peu de forces qui m'était revenu contre ma poitrine, et je balbutiai :
— Vous m'aimez donc, mon père ?
— Si je t'aime , malheureux enfant! répliquat-il..... si je t'aime !.... Peux-tu en douter? Il voulut continuer, mais malgré tous ses efforts il ne put retenir ses larmes , et tous deux nous pleurâmes dans les bras l'un de l'autre.
Quand nous revînmes à plus de calme, mon père me regarda longtemps d'un air à la fois dou-
loureux et amical. Avez-vous pu douter de mon affection pour vous , mon pauvre Bertrand , me dit-il, vous, mon enfant, qui m'avez seul rattaché à la vie, quand tous les liens qui auraient pu me la rendre chère avaient été rompus? Pour vous, Bertrand, j'ai défendu ma tête, mise à prix, et je suis venu me fixer au milieu des ruines de ma demeure, cherchant à rassembler dans votre intérêt les débris de ma fortune passée. Je vous aime, Bertrand, d'une affection bien grande; ma tristesse habituelle , ma taciturnité ont été prises par vous pour de la froideur ; vous vous trompiez , car l'idée seule de me séparer de vous me bouleverse ; il me semble que tous mes maux passés s'aigrissent de cette séparation , que les vieilles blessures de mon cœur se rouvrent. Je ne vous verrai plus chaque jour près de moi; je n'écouterai plus les bruits lointains pour savoir s'ils m'annoncent votre retour; je ne reposerai plus avec bonheur, à fheure de mes repas, mon regard sur votre jeune figure. Je vivrai désormais d'at^ tente et d'espoir; mais il le faut impérieusement, ajouta-t-il en voyant f effet douloureux que ses paroles produisaient sur moi.
Vous irez trouver la marquise de Sauvecœur, mon enfant , et vous lui porterez une lettre de moi; vous lui ferez part de nos projets, et vous prendrez ses avis sur ce qu'il convient de faire, car elle doit savoir la manière d'aJDorder le roi et de vaincre les difficultés qui se présenteraient, si par hasard il s'en présentait. Je vous remettrai plusieurs lettres bien importantes dont vous vous servirez comme dernière ressource , dans le cas où mes services et les droits qu'ils me donnent seraient mis de côté par messieurs les ministres du nouveau régime. Ces lettres sont ma correspondance pendant la révolution et l'empire avec nos princes ; ces lettres prouvent la part que j'ai prise k toutes les entreprises bretonnes , même à la dernière qui eut lieu pendant les Cent jours. Ces lettres constatent en outre des promesses qui me furent volontairement renouvelées en dix occasions, j^
Mon père m'entretint de ses espérances pour
mon avenir , de la confiance qu'il avait en toutes
les recommandations, tous les appuis quil me
ménageait, mais cependant un mot s'échappait I. 6
quelquefois de ses lèvres, qui trahissait des craintes dont il cherchait à se distraire par les paroles mômes dont il m'encourageait.
Enfin , mon cher Théodore , le jour de notre séparation arriva; ce fut un bien triste jour dans ma vie; pour la première fois, j'allais me trouver seul , isolé de toute affection , lancé dans un monde que j'ignorais complètement, et dont je redoutais également l'appui ou les inimitiés. Ui\ serrement de cœur inexprimable s'empara de moi, quand, après avoir franchi le seuil de notre pauvre demeure, je jetai une dernière fois un regard d'adieu sur ces lieux où s'était écoulée mon enfance, où j'avais passé des journées tristes, il est vrai, mais où je laissais mes liens de famille les jflus chers, mes souvenirs, et jusqu'à ce mystère encore impénétrable k toutes mes investigations, dont ma mère restait toujours environnée poiu' moi. Notre pays si nu , nos côtes arides , nr apparaissaient en ce moment sous un aspect plus riant et plus agréable : un faible rayon d'un pâle soleil d'automne les éclairait et semblait leur prêter un mélancolique sourire, comriie fadicu d'un ami
liERTJlAND DE KEllGOET. 83
dont la sainte tendresse se révèle même à travers ses larmes.
Mon père m'accompagna à cheval jusqu'à la croix d'un chemin qui est à quatre lieues d'ici ; pendant ce temps nous parlâmes peu; il semblait que nous voulussions tous deux jouir silencieusement des derniers instants qui nous restaient à passer ensemble. Nos regards se rencontraient et se baissaient aussitôt, car nous désirions également nous dissimuler l'un à l'autre les regretb qur cette séparation coûtait à nos coems et les larmes dont nos yeux étaient remplis. Les douleurs vraies s'entourent, s'enveloppent d'une délicate pudeur qui souffre cruellement à se voir découverte ; puis il me semblait que toute ma force et le courage d^^ ma résolution s'évanouiraient complètement , si je voyais les regrets de mon père égaux aux miens , si je sentais ses larmes mouiller mon visage au moment des derniers adieux.
Quand nous eûmes atteint l'embranchement du chemin de traverse, sur la grande route où je devais prendre la voiture publique qui devait m entraîner
si BERTRAND DE KERGOET,
loin de mon pays natal, nous nous assîmes , mon père et moi, au pied de la croix dont je t'ai parlé il y a peu d'instants ; dix minutes s'écoulèrent en indécisions bien pénibles, en combats douloureux ; si mon père s'était retourné vers moi , s'il m'eût dit un seul mot , si le son de sa voix m'eût décelé la douleur que ressentait son àme, jamais, mon cher Théodore, jamais je n'aurais pu trouver le courage Je le quitter, d'abandonner son toit , pour courir vers des chances incertaines de bonheur , vers un avenir dans lequel je n'entrevoyais la continuation d'aucun de mes rêves du passé , d'aucune des brillantes chimères créées par mon enfance!.... Pourquoi suis-je revenu dans ce château, que dans peu d'heures je vais quitter en proscrit, pour ne le revoir jamaisl Pourquoi la fatalité m' at-elle ainsi pris par la main , pour me tramer de
Bertrand de Kergoët , après ces derniers mots , s'arrêta quelques minutes comme assailli par de tristes réflexions , puis il reprit la parole en baissant la tête et les yeux fermés, comme pour se soustraire , en rassemblant toutes ses
BERTRAiM) DE KERGOET. sr>
forces morales , à quelques douleurs intérieures.
— Gène fut que lorsque la portière de la diligence fut refermée sur moi , et que le bruit de ses roues et les nombreux cahots occasionnés par le mauvais état du chemin m'eurent un peu tiré de l'abattement profond dans lequel j'étais tombé, que je me hasardai à chercher du regard la place où j'avais laissé mon père; je le vis immobile, appuyé sur le cou de son cheval , et aussi longtemps que la route, s' allongeant en ligne directe, me permit de distinguer les objets dont je m'éloignais de plus en plus , j'aperçus toujours mon père me suivant de son regard , et se recueillant sans doute pour m'adresser ses dernières bénédictions qu'il n'avait pas eu la force ni le courage de me donner au moment où je lui serrais la main en montant en diligence.
Tout à coup la route tourna derrière quelques cabanes, et un abaissement sensible du terrain nous fit descendre vers des plateaux inférieurs ; alors tout fut accompli , je me rejetai dans le fond de la voiture, et pendant plusieurs heures je demeurai dans un anéantissement complet.
TOTi.C-E £ PASIIS.
0 perfide cité,
A qui le ciel donna la fatale beauté, Je respirai cet air dont l'âme est amollie, A. DE Musset.
— Je ne sais si tu as connu à Paris la marquise de Sauvecœur ? demanda Bertrand de Kergoët.
— Si j'ai connu ta respectable tante , la marquise de Sauvecœur? répondit Théodore de Vitré... Oui, sans doute, mon cher camarade, je l'ai connue, et très-fort connue.... La marquise de Sauvecœur habitait un petit hôtel de la rue Saint- Dominique, au faubourg Saint-Germain, et chaque soir elle réunissait dans son salon l'élite de
ce que nous nommons la bonne compagnie. Pendant deux ans, j'ai passé la majeure partie de mes soirées chez madame de Sauvecœur. J'étais toujours certain d'y rencontrer les chefs du parti que l'on désignait sous le nom d'ultra, et je tenais à cette époque à être de leur société intime.... cela ne me nuisait pas.
— Tu connais le salon de ma tante, mon cher Théodore , mais connais-tu aussi bien la propriétaire de ce salon? t'es-tu donné la peine d'étudier le caractère de madame de Sauvecœur ?
— Madame de Sauvecœur était, mon excellent Bertrand, la plus adorable, la plus délicieuse, la plus spirituelle et la plus amusante de toutes les vieilles femmes que j'aie jamais connues; sa conversation me retenait souvent des heures entières assis à ses côtés, et je me suis cru sur le point de devenir amoureux.
— Toi, Théodore.... amoureux de ma tante?
— Amoureux... amoureux, mon cher Bertrand... très-platoniquement cependant. Ce que j'aimais en madame de Sauvecœur, c'était son égoïsme
délionté , sa vieille franchise presque impudique , son absence totale de coeur, trois défauts dont naissait chez elle une délicieuse qualité sociale, savoir, une humeur d'une égalité parfaite. La marquise de Sauvecoeur me représentait à merveille le xviii^ siècle ; on respirait près d'elle un tiède parfum de régence qui faisait plaisir k humer, comme aujourd'hui l'on aime à s'entourer de tons les meubles rococos, qui nous viennent de ce siècle d'heureuse insouciance. J'ai surpris bien souvent la marquise de Sauvecoeur chantonnant quelques couplets que les petits appartements de Versailles avaient entendus pendant les soupers de Louis XV et de madame Dubarry. Mon cher enfant, me disait-elle, c'était le bon temps aloi's.... puis, après une sorte de soupir....
nous étions jeunes! Ce nous étions jeunes î
peint tout entière ta respectable tante ; le nous collectif appliqué à sa seule individualité vaut l'état, cest moij de cet autre égoïste que l'on nommait Louis XIV. Ta tante, Bertrand, n'avait qu'une seule croyance
— ' Et laquelle ? demanda Bertrand.
— Elle croyait à la vie.... La mort,disail-elle.... mais c'est une mauvaise plaisanterie ; il n'y a au monde que ceux qui le veulent bien, qui meurent.
— Mais, madame la marquise, me hasardai-je à lui répondre un jour où elle était seule avec moi.... tout le monde a voulu mourir jusqu'à présent.
Oui oui... reprit-elle, des sots ou des
gens qui étaient fatigués,.... qui ne se sentaient plus la force d'avoir une volonté; mais moi, j'ai encore toute ma force et toute ma volonté , et je ne suis ni sotte, ni fatiguée.
Ton titre de neveu t'a sans doute empêché de mettre ta chère tante sur le chapitre de ses aventures de jeunesse , et tu as beaucoup perdu par tes scrupules respectueux ; il aurait fallu la voir et l'entendre quand elle répondit à ma demande si le roi Louis XV lui avait jamais fait la cour.
Me faire la cour, mon cher enfant? le roi ne faisait jamais la cour.... Ah! ben oui, murmurait-
elle, avec un doux sourire rie réminiscence , ce cher roi avait heu le temps de s'arrêter à de semblables niaiseries; puis reprenant d'une voix a > haute et avec un air de dignité inconcevable : Le roi fit attention à moi pendant huit jours. Ce fut cette bonne maréchale de ****, que je regretterai toute ma vie, qui me valut cette faveur, et qui me conduisit elle-même dans les petits appartements ; ceci se passait pendant la grande faveur de madame Dubarrj ; je dois dire à sa louange quelle fut avec moi d'une mesure parfaite , et que toute sa conduite montra un goût exquis: aussi sommes-nous restées amies, et le roi m'a-t-il toujours traitée avec une bienveillance marquée.
J'ai aimé aussi longtemps que je l'ai pu; j'ai aimé tous ceux qui m'ont aimée. Ce n'étaient pas alors des amours langoureux comme vos amours d'aujourd'hui, c'étaient des amours gais, pimpants, tout parfumés, et la réputation des gens du monde à cette heureuse époque dépendait de la qualité et de la quantité de ce que nous nommions des aventures.
T'étonnes - tu encore , mon cher Bertrand , qu'après de telles conversations avec une femme comme la marquise de Sauvecœur, mon cœur ait éprouvé pour elle une sorte d'amour platonique ? Mais voyons , reprends ta narration que j'ai interrompue ; je voulais seulement te prouver que je connaissais ta tante, la marquise de Sauvecœur ; maintenant tu peux continuer. ,
— Mu première visite, à mon arrivée à Paris, fut pour la marquise de Sauvecœur. Je lui remis la lettre de mon père, qu'elle lut longuement et attentivement; puis, quand elle l'eut finie, elle ôta ses lunettes et se prit à me considérer avec un calme et une assurance qui m'étonnèreut et m'embarrassèrent. Je suis bien aise , me dit-elle, que mon cousin , votre père , ait songé à moi et qu'il vous recommande à mes soins, mon clier enfant; car elle me nommait aussi son clier enfant.
— C'est le nom qu elle donnait à tous les jeunes gens , répondit Théodore de Vitré. La chère dame n'avait jamais eu d'enfants, et je crois que si elle en avait eu , ils ne lui auraient pas été chers le moin:> du monde.
UËRTRAIND DE KERGOET. 95
— Je uis ravie de vous voir à Paris, car c'est à Paris seulement que l'on vit, que l'on se produit, que l'on est quelque chose, et que l'on peut quelque cliose ; mais je dois vous avouer que le temps est bien mauvais pour les solliciteurs; on en a été tellement accablé jusqu'à ce jour, que des mesures viennent d'être prises pour repousser tous ceux que la province nous envoie par centaines. Jl laut convenir aussi que jamais, au grand jamais, il ne s'est vu à Paris un pareil débordcnneiit de gentilshommes provinciaux; tous ont quelque grâce à demander, quelque faveur à solliciter. C'est une indiscrétion sans pareille.
— Mais, madame, répondis-je, étonné du langage de ma très-noble cousine, c'est que ces pauvres gentilshommes provinciaux ont tout perdu , qu'ils ont souflert de longues et tristes misères , dans l'attente d'une restauration qui vint à leur secours.
— Nous avons, mon cher enfant, ben d'aittes chats à fouetter y reprit-elle d'un air sec. Tous vos ac et .vos ker peuvent être de parfaits gentdshommes, des gens digues et considérés , mais
ils sont ennuyeux comme la pluie , et leurs manières, leurs façons, auraient fini par déconsidérer la restauration et nous tous.
— Ils ne demandaient pas des places de cour , madame , osai-je encore ajouter d'un ton plus bas; il me semble qu'il eût été non pas généreux, non pas juste, mais d'une bonne politique de leur donner bien loin, si l'on eût voulu , dans le fond de leur province, des emplois qui les eussent empêchés de mourir de faim.
La marquise de Sauvecœur me regarda quelques instants avec étonnement, puis elle me fit signe de m'approcher d'elle. Asseyez-vous , mon cher enfant, me dit-elle d'un son de voix plus doux ; vous êtes , je le vois , un raisonneur , un de ces jeunes Bretons, à tête carrée, et que nous nommons à Paris un peu entêtés. Eh hen ! nous allons causer ensemble, et je vais tâcher de vous expliquer ce qui fait que vous autres provinciaux, vous êtes très-peu en faveur auprès de messieurs nos ministres.
Je m assis près de madame de Sauvecœur, qui.
avant de commencer le petit discours qu'elle préparait, tira du tiroir d'une table placée non loin d'elle une tabatière ibrt petite , et en aspira doucement le parfum, sans toucher le tabac avec ses doigts, et sans en introduire les grains noirs dans son nez.
— Vous arrivez trop tard , reprit enfin madame de Sauvecœur, la restauration est finie; il fallait faire le voyage de Paris il y a un an : à cette époque, il eût été facile de vous caser quelque part. Mais aujourd'hui aujourd'hui, mon
cher enfant, nous ne saurons que faire de vous.
— Tenez, écoutez-moi, je vais vous parler
franchement, parce que vous êtes un homme raisonnable. Monsieur le comte de Provence, qui règne actuellement sous le nom de Louis XVIIl , est un véritable égoïste; il est sur le trône , tout est restauré, tout est pour le mieux. La restauration, c'est lui ; quant aux braves gentilshommes qui ont tout sacrifié pour des intérêts qui devraient être les siens, il s'en occupe peu.... nous commençons à être trop royalistes.
os BERTRAND DE KERGOET.
— Comment, trop rovalistes ? demandai-je d'un air de surprise.
— Oui , trop royalistes , mon cousin. Dans le beau siècle où nous vivons , on veut bien un roi, mais on ne veut pas de royalistes ; on veut un trône qui ne soit appuyé sur rien ; tout le monde a des droits aux places et aux faveurs par le temps qui court, excepté nous; la belle ambition de monsieur le comte de Provence consiste en un désir de faire des miracles.
A ce mot de miracles, je relevai la tête.
— Cela vous surprend ? eh ben ! je vais vous expliquer ma pensée. Le roi veut transformer ses ennemis en amis, et classer ses amis comme ennemis. Les droits que l'on nomme acquis aujourd'hui sont les prétendus droits des révolutionnaires et ceux de messieurs les Bonapartistes ; il vaut mieux en un mot avoir servi Monsieur de Robespierre ou Monsieur Napoléon, que d'avoir tout sacrifié à ses convictions royalistes , tout perdu enfin en suivant sui la terre d'exil lefc princes aujourd'hui régnants.
— Cependant, ma cousine, répondis-je, la cour se compose des anciennes familles qui y brillaient jadis; elles occupent les grandes charges, et les faveurs ne leur sont point épargnées.
— Vous avez raison , monsieur le mécontent , ajouta madame de Sauvecœur avec un fin sourire plein de malice.... vous avez raison; mais considérez , je vous prie , que ces familles sont pour ainsi dire la société intime du roi; puis elles avaient des droits qu'il eût été embarrassant de mettre de côté des droits de finances.... entendez-vous.... Et si l'on veut bien faire banqueroute aux gens que l'on n'est pas obligé de rencontrer, il est embarrassant de rester débiteur de ceux que l'on est appelé à voir tous les jours. Le roi , mon cher enfant, n'aime pas la mauvaise compagnie; en rouvrant le château à toute l'ancienne noblesse de cour, en la comblant de grâces, il a simplement , par une manœuvre adroite , réuni de nouveau sa société autour de lui.
Que te raconterai-je de toute ma longue conversation avec madame de Sauvecœur; ce qu'elle me dit me fit envisager la resLaiiialiurij tlont
100 BEFxTRAAD DE KERGOET.
mon père s'était réjoui, sous un autre point de vue ; et je puis t'assurer qu'en sortant de chez madame de Sauvecœur, je ne conservai pas la moindre espérance de succès dans les sollicitations que j'étais venu entreprendre. Cependant je ne voulus pas repartir avant d'avoir tenté tous les moyens, avant d'avoir épuisé toutes les ressources, avant d'avoir frappé à toutes les portes que mon père m'avait indiquées. Je demandai comme une faveur spéciale mon admission dans les gardes du corps; elle me fut refusée.... Les
ordonnances les lois rendues par une chambre
déjà hostile à la royauté , furent les motifs dont on se servit pour repousser ma pétition. Mais, disais-je vainement, mon père, qui a tout sacrifié pour soutenir dans la loyale Vendée la royauté que la révolution conduisait sur l'échafaud ; mon père, blessé en plus de dix combats, et dont les titres d'oflicier général sont signés par les généraux en chef qui en avaient reçu le pouvoir du roi alors exilé , ne réclame rien pour lui-même , il se tient dans une retraite absolue , mais il veut pour son fils la permission de porter une épée pour le service de la maison de Bourbon.
On me répondait, en souriant : Les promesses de l'émigration sont classées avec l'arriéré, mon cher Monsieur.
Je voulus parvenir jusqu'au roi: cela ne me fut pas possible, car nous autres gentilshommes de province, nous étions une peste dont on cherchait autant que possible à garantir le roi de France. Puis , ma vieille cousine de Sauvecœur me dit , quand je lui fis part de mon projet :
— Qu'iriez-vous faire , bon Dieu ! auprès du roi , mon cher cousin ? Mais vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un roi de France, aujourd'hui? Un roi de France qui veut refuser une
grâce reprit-elle à demi-voix mais c'est
un homme sans pouvoir, un automate affublé comme le roi des échecs , qui ne peut rien par lui-même, ne sait rien, ne dit rien.... marche à peine. Nous nommions jadis un roi de France de cette espèce , un gardien des diamants de lu couronne.... La belle Charte que S. M. nous a octroyée à Saint-Ouen a fait ce miracle. Nous avons, mon cher enfant, des ministres qui proposent et des chambres qui acceptent; quant au roi
cQ&i qucque chose , voyez-vous, comme un
graiid-maîtro des cérémonies de France et de
Navarre une manière de M. de Brézé, avec
une couronne fermée sur la tête.... Le roi ne vous recevra pas ; et quand bien même il vous recevrait, il répondrait à vos demandes par des doléances sur l'impuissance dans laquelle il se trouve de pouvoir être utile à ses fidèles gentilshommes.
— Ainsi donc , répondis-je en baissant la tête d'un air de découragement, il faut. que je retourne vers mon père sans lui rapporter une parole de consolation, une lueur d'espoir.
La marquise de Sauvecœur parut réfléchir pendant quelques instants ; elle appuya sa tête sur ses deux mains.
— Savez-vous bien parfaitement le latin , mon cher cousin ? me dit-elle enfin.
-— Le latin? m'écriai-je; voulez-vous faire de moi un précepteur?,... Mais, ma cousine, je sai« le latin comme tous ceux qui ont été au collège pendant six ou sept ans, c'est-à-dire pas trop bien.
BERTltAND DE KERGOET. 103
— Tant pis y tant pis.... Vous ne seriez pas en état, je le vois, de ruchonner du latin pendant des heures.... de citer des passages de deux poètes, que l'on nomme Horace et Virgile, à tous propos ?....
— Non, ma chère cousine, j'ai toujours eu peu de mémoire, et je ne me souviens pas d'un seul vers de ces deux auteurs.
— Alors, mon pauvre cousin, ce que vous avez à faire, c'est de repaitir pour la Bretagne le plus
tôt que cela vous sera possible Vous êtes bon
gentilhomme, c'est bien et encore non, ce
n'est pas bien, mieux vous vaudrait être cuistre ou pédant; nous aurions l'espoir de vous voir arriver au ministère mais vous êtes tout bonnement gentilhomme et excellent royaliste : on ne peut rien faire de vous.
Madame de Sauvecœurme parla ainsi, pendant un quart d'heure, avec un ton de persiflage sardonique et plein d'amertume, dans lequel perçait toute sa haine contre l'arrangemenL ii'érieur, l'aménagement de la restauration et son regret du
temps passé. Enfin, d'un son de voix pins grave, et avec un air de tristesse que je ne lui avais jamais vu , et qui n'était même pas dans son caractère : Repartez , mon cher enfant , me dit-elle , si vous ne voulez pas prendre en pitié la pauvre monarchie que nous avons ; ne dites à personne dans votre province ce que vous avez vu et entendu ; ne racontez à personne que le roi de France a pour serviteurs tous ceux qui jadit> ont précipité sa famille du trône sur lequel il siège aujourd'hui , tous ceux qui ont été élevés à servir et à adorer les usurpations et les usurpateurs ; ne racontez pas surtout que les vrais royalistes sont peu à peu exclus des places et des emplois..,, que l'on s'éloigne d'eux.... Un jour on verra où aboutira ce beau manège Heureusement je suis
trop vieille pour arriver à ce moment.... Que les autres s'arrangent comme ils le pourront.... quant à vous , mon enfant , demeurez royaliste , car vous êtes gentilhomme, et avant toutes choses, il ne faut rien faire qui soit de maui^ais goût.
Peu de jours après cette conversation , je quittai Paris, triste , découragé, atteint pour la pre-
mière fois de cette maladie du doute, dont on ne guérit jamais; je repris le chemin de ma province, de ma chère Bretagne, mais je le repris le cœur plein d'amertume. Je pensais, avec douleur, au désillusionnement que j'apportais à mon pauvre père , aux cruelles narrations que j'allais lui faire de ce Paris vers lequel il m'avait envoyé avec tant d'espoir, de cette royauté restaurée dans laquelle il avait placé pour moi toutes ses illusions d'avenir. Je me sentais misérablement atteint par les blessures qu'allaient lui causer les cruels refus qui m'avaient accueilli, le dédain dénigrant avec lequel ses titres, ses droits même avaient été repoussés. Je comprenais combien seraient acres les blessures faites à ses vieilles croyances , en éprouvant le désenchantement de mes jeunes croyances. Nous allions nous retrouver, lui et moi , avec un passé douloureux , en face d'une misère que notre nom , notre famille et ses antécédents nous défendraient de combattre par tous les moyens que des gens appartenant à une autre classe auraient pu employeiv. J'avais vu dans ce Paris, que je quittais, faut-il te l'avouer, avec une sorte de vague regret, la vie sous un nouvel as-
pect; une nol)le ambition d'ajouter aux illustrations de ma race une illustration nouvelle s'était fait jour dans mon cœur ; enfin , ce que je ne saurais bien t' expliquer maintenant, car ces temps-là sont déjà éloignés de nous, et de nombreux événements se sont accumulés depuis, j'avais été saisi, comme d'une sorte d'enivrement, de tout ce bruit, de ce luxe, de ce mouvement, qui avaient tourbillonné à mes côtés ; j'entendais sans cesse retentir à mes oreilles les notes harmonieuses de ces conversations si remplies de l'essence de mille choses qui m'avaient été jusque-là , pour ainsi dire, inconnues; je voyais s'enfuir devant mes regards ces élégantes figures de femmes que ma jeunesse n'osait rêver dans notre vieux château de Kergoët. Paris me brûlait de sa fièvre, mon cher Théodore, et je le quittais avec autant de regrets que j'avais eu de de terreur en l'abordant il y avait à peine deux mois.
Je n'étais pas amoureux, cependant; nulle femme , en particulier, n'avait fait battre mon cœur, mais il me semblait que l'amour m'attendait à Paris, qu'il me faisait signe de retourner sur mes pas, qu'il m'appelait, et qu'il me
montrait veF§ l'horizon une femme voilée , en me disant : Le bonheur est Vd qui te convie , viens. Je n'étais pas amoureux en quittant Paris, et cependant j'aimais , j'éprouvais tout à la fois une peine et une joie indicibles; j'éprouvais des frissons voluptueux qui me faisaient tressaillir; j'étais un peu comme le pauvre Chérubin du Mariage de Figaro^ j'aimais toutes les femmes, parce que je pressentais qu'il en existait une encore inconnue, qui tenait ma destinée, ma vie, ma félicité, ou les douleurs de mon avenir entre ses mains. Malgré toute l'affection que je portais à mon père, je ne pouvais considérer sans effroi, sans tristesse, l'existence qui m'attendait près de lui, cette vie de pauvre cultivateur à laquelle se trouvait astreinte la noblesse ruinée de la Bretagne; je me voyais avec terreur dans la nécessité de descendre de mes rêves vers une réalité mesquine, et de m' occuper de la maigre exploitation de notre terre. Quand mon âme était toute pleine d'une poésie, puissante d'harmonies enivrantes , il allait falloir compter avec toutes les hontes de la pénurie, la tête encore remplie du souvenir du luxe que j'avais entrevu.
Pour la première fois , je m'apercevais que nous étions ruinés , et j'en souffrais ; notre château, nos dunes, la mer qui s'étend au loin sous nos fenêtres , l'amour de nos paysans , le charme de mes habitudes d'enfance, cette affection sérieuse et sombre de mon père, tout cela me composait un exil auquel il me semblait impossible de m'accoutumer de nouveau. Plus je me rapprochais de Kergoët, plus je sentais mon cœur se serrer. La mauvaise diligence que j'avais prise à Paris, rue du Bouloy, me paraissait presque une amie; cette diligence venait de la ville que je regrettais , de la ville où je croyais avoir laissé toutes mes espérances de bonheur enfouies pour jamais ; cette diligence devait retourner prochainement dans la grande capitale , tandis que moi, je ne devais plus la revoir, hélas ! Je te parais bien enfant, en m'appesantissant sur les moindres détails de mes sensations passées, sur mes craintes puériles, sur les premiers mouvements de mon cœur; pardonne-le-moi, mon cher ami; je suis arrivé au seuil d'une existence nouvelle; une transformation s'opérait en moi ; des facultés de souffrance et de bonheur surgissaient tout
à coup dans ma jeune âme; Paris venait de les faire éclore ; Paris venait de développer tous mes instincts ; j'allais entrer dans l'arène des combats que Dieu a réservés ici-bas à toute créature humaine ; et j'ai voulu me montrer à toi tel que j'étais , quand je mis le pied sur le seuil de cette arène.
Bertrand de Kergoët s'arrêta comme pour prendre quelque repos ; ses yeux se fermèrent à demi, et, pendant quelques instants, sa respiration parut pénible ; enfin , il releva sa tête , qui peu à peu s'était inclinée sur sa poitrine , et il poursuivit son récit.
LE PEUSET LE PILîS.
Un vent aride a desséché l'herbe que nous foulons aux pieds, et voilà toulo la société dans le trouble.
Le Spectacle de la Nature , i768.
Mon père m'accueillit avec tristesse; il écouta le récit de mon voyage et de mon séjour à Paris sans murmurer , sans se plaindre , mais une émotion profonde et douloureuse était empreinte sur tous ses traits. J'étais arrivé à notre habitation de Kergoët quand déjà la nuit se trouvait close depuis longtemps, et nos vieilles murailles, nos landes , pour ainsi dire incultes , m'étaient ap-
ur BEllTRAJND DE KERGOET.
parues plus désolées que je ne les avais jamais aperçues. Le ciel était couvert , nous touchions alors à la fin d'août , et par intervalles on entendait au loin le tonnerre gronder sur les flots de l'Océan. Je ne saurais te dire, mon cher Théodore , combien je me sentais ému et malheureux tout à la fois , en me retrouvant, après la perte de mes premières espérances , aux lieux où s'étaient écoulées ma rêveuse jeunesse et mon enfance à laquelle avait manqué l'appui des saintes tendresses maternelles. Il me serait impossible de te faire comprendre toute l'agitation de mon âme quand la solitude de la nuit me permit de me sonder moimême , ainsi que l'avenir qui m'attendait. J'avais entrevu le monde un instant , j'avais vécu quelques jours d'une vie qui ne devait pas être la mienne , et je le sentais bien amèrement , j'en étais resté troublé d'un trouble que rien ne devait jamais détruire : je passai cette première nuit sans dormir, les deux coudes appuyés sur la pierre de ma fenêtre , et fixant , de mes yeux remplis de larmes, la mer dont les flots lourdement agités blanchissaient au loin et jetaient des lueurs blafardes à tiavcift lespace, malgré l'obscurité du ciel.
BERTRAND DE KERGOET. M 5
Tout était changé en moi ; mes idées religieuses s'étaient affaiblies, car les mots de la prière ne s'approchèrent pas une seule fois de mes lèvres; dans l'angoisse qui me déchirait, je ne pouvais trouver le courage nécessaire pour accomplir les sacrifices que j'entrevoyais en cherchant à me rendre compte de l'existence ; enfin, quand les lueurs du matin vinrent éclairer les grèves et les rochers , je me laissai aller à cette dangereuse commisération de soimême que les premières peines de l'àme enfantent au milieu de larmes et de sanglots ; j'éprouvai une volupté déchirante à m'attendrir sur ma destinée, à me représenter, à mon imagination affaiblie et malade , comme un paria fatalement accablé par une injuste destinée. Dans mes plaintes perdues , je demandais aux jours , aux mois , aux années qui allaient se lever pour moi , la rencontre des affections que je n'avais jamais connues , dont j'avais été déshérité , et la douceur de ces tendresses dont la pensée seule me plongeait dans un délicieux enivrement.
Peu à peu , au milieu de ces rêveries, de ces extases, de ces plaintes et de ces murmures, la
116 BERTRAI\D DE KERGOET.
fatigue et le sommeil s'emparèrent de moi , et je ne sais comment de ma fenêtre je revins vers mon lit, où je me laissai tomber tout habillé. Je dormis longtemps ; quand mes yeux se rouvrirent, le soleil était déjà haut sur l'horizon, les nuages dont le ciel était chargé la veille s'étaient dissipés, le soleil brillait d'un vif éclat, et les oiseaux chantaient gaiement au-dessous de ma fenêtre. J'éprouvai, en voulant me lever, une lassitude telle que mon front retomba sur mon traversin, mes membres me semblaient lourds et comme brisés , et j'entendais dans toute ma tête un sourd bourdonnement produit par le battement de mes artères. Mes paupières se baissèrent de nouveau malgré moi, et je fus longtemps avant de pouvoir les rouvrir.
Un bruit léger qui se fit à mon chevet , me tira de cette espèce de léthargie , et je vis mon père assis près de mon lit et semblantépier mon réveil; il tenait ses deux mains jointes comme pour la prière, sa tête était inclinée sur sa poitrine , quoi- ' que son regard fût fixé sur moi ; et j'aperçus une grosse larme qui toute tremblante descendait sur ses joues flétries.
— Pourquoi ne t'es-tu pas déshabillé , mon enfant ? me dit - il d'un son de voix d'une extrême douceur; tu devais être fatigué, et tu n'as pu te reposer, ainsi couvert de tes vêtements de voyage ; puis tu avais laissé ta fenêtre ouverte , et l'air de la nuit n'est pas bon sur les bords de la mer.
Je m'excusai en alléguant que le sommeil m'avait surpris, et mon père parut me croire, ou plutôt, je le pense maintenant , il ne voulut pas recevoir ni encourager la confidence des agitations dont ma nuit avait été troublée : il comprenait que le seul remède à opposer à mes vagues douleurs était la distraction d'une occupation obligée. Lui aussi , je le sus plus tard, avait passé sa nuit sans dormir , à réfléchir au parti que nous devions prendre dans notre position ; lui aussi avait éprouvé de cruelles angoisses en contemplant la ruine des espérances dont son cœur de père s'était bercé pour son fils ; mais plus fort que moi par toutes ses douleurs passées , plus courageux et plus habitué aux orages de l'existence, il ne s'était point laissé abattre, et son insomnie s'était écoulée à régler le soin de notre avenir.
— Je crois, me dit -il en prenant mon bras, dont il interrogea le pouls , que l'air et le soleil te feraient du bien, mon cher Bertrand; et si tu te sentais la force de descendre avec moi jusque vers les grèves , une petite promenade de quelques minutes te mettrait en appétit pour dîner.
Je suivis mon père sans lui répondre , tant j'étais encore accablé par la fatigue et le sommeil ; il me sembla d'abord que toutes choses tournaient devant mon regard , et je ne revins entièrement à moi qu'au moment où le vent de la mer me frappa au visage; alors je repris mes sens , je me rendis compte de ma situation présente, et je me trouvai plus fort et plus courageux que la veille. Nous descendmies par un chemin pratiqué dans les roches de la côte jusqu'aux premiers flots du rivage, et parvenus là nous nous assîmes sur un quartier de roc détaché, que les eaux avaient arrondi et comme poli. Devant nous se déployait un horizon immense, la mer était calme, et dans le lointain l'on apercevait quelques barques de pêcheurs, dont les voiles se dessinaient sur l'azur du ciel comme les ailes de blanches mouettes.
— Mon enfant , me dit mon père, je t'ai amené dans cet endroit, où nnl bruit , nulle distraction ne peuvent nous interrompre, pour causer avec toi du parti que nous avons à prendre. Le temps des illusions est passé, nous nous trouvons aujourd'hui face à face avec la réalité, tiiclions de lui enlever ce qu'elle peut avoir de trish', lâchons de nous soustraire à ce qu'elle pourrait avoir de pénible. Les nouvelles lois qui régissent le rojaume de France , murmura-t-il en réprimant avec peine un soupir douloureux , interdisent aux pauvres gentilshommes la carrière des armes; à ceux-là du moins, reprit-il après une pause, qui ne peuvent à cause de leur âge entrer comme élèves dans les écoles militaires, ou qui ne veulent pas se résoudre à s'engager comme soldats. La noblesse est morte , mon enfant , on vient de la tuer en lui enlevant son épée; ce que Buonaparte n'avait pas cru devoir essayer , a été accompli par
le chef de la noblesse Cela est bien douloureux
à penser , Bertrand nous méritions un autre
traitement ; Dieu veuille que les princes qui récompensent ainsi notre dévouement à leur race, n'aient jamais lieu de s'en repentir. J'avais espéré.
mon pauvre enfant , que mes anciens services , les malheurs dont j'ai été accablé , les promesses qui m'avaient été faites , vous prépareraient un meilleur accueil à votre entrée clans le monde ; je m'étais flatté que le nom de votre père vous aplanirait les voies difiiciles de la vie ; je m'étais trompé, il n'y faut plus penser; et si je vous parle encore de mes regrets et de mon espoir déçu , c'est qu'avec vous je ne veux rien dissimuler , c'est que tous deux je veux que nous prenions du courage et de la force en envisageant froidement le passé et le présent , en interrogeant avec calme notre avenir.
La voix de mon père , en me parlant , mon cher Théodore , avait tout à la fois dans son accentuation quelque chose de grave , de doux et de solennel , qui me causait une émotion profonde ; ma poitrine se soulevait d'une agitation pénible et cependant pleine de charme ; jamais cette voix n'avait frappé mon oreille d'accents où se révélât avec tant de force l'amour paternel; jamais je n'avais entendu mon père m' exprimer tant d'affection, s'adresser à moi avec tant de
confiance. Toutes mes peines , toutes mes craintes, mes angoisses de la nuit se dissipaient sous le charme de cette tendresse que je trouvais au moment où je pensais avoir tout perdu. J'aurais voulu pouvoir exprimer ce qui se passait en moi, mais mon cœur était trop plein , aucune parole ne venait à mes lèvres.
Mon père s'aperçut de l'état de mon âme.
— Soyons calme, mon enfant, me dit- il en me tendant la main; ne nous attendrissons pas au moment où nous avons besoin de notre force de résolution. J'aurais peut-être dû remettre cet entretien , attendre quelques jours et vous laisser le temps de vous reposer de vos fatigues et de cette fièvre, de cette agitation, qui suivent les premières espérances détruites
— Non , non , mon père, répondis-je , ne craignez rien; parlez-moi maintenant; épanchez votre cœur dans le mien, vous ne sauriez croire combien vous faites entrer de calme dans mon âme par votre parole; il me semble, depuis que je vous écoute, que j'échappe peu à peu à un rêve qui
m'obsédait de ses poignantes terreurs. Parlez , parlez, mon père, je vous écoute et mon cœur est avide de vos paroles.
— Eh bien ! donc, Bertrand, causons comme deux amis attachés à la même fortune, associés aux mêmes chances de bonheur et de malheur. C'est moi qui dois te rendre compte de nos ressources , de nos possibilités d'existence , car jusqu'à ce jour nous sommes demeurés trop étrangers l'un à l'autre; jusqu'à ce jour tu as marché près de moi , sans marcher avec moi ; c'est un reproche que je me fais, mon enfant, et que tu me fais peut-être aussi ; mais écoute-moi , pardonne à ton vieux père de n'avoir pas pu surmonter des chagrins bien cuisants et bien amers!....
— Des chagrins ? m'écriai-je ; et pourquoi ne m'en donniez-vous pas la moitié à supporter ?
A ces mots la figure de mon père perdit son air de douceur et de tendresse pour revêtir une expression de tristesse désespérée, qui, malgré moi , me fit tressaillir. Une pâleur mate s'étendit
comme un suaire sur ses joues creusées , et ses yeux brillèrent de cet éclat momentané que les grandes souffrances morales allument au regard de l'homme qui les éprouve. Un silence profond suivit pendant quelques minutes mon exclamation; puis enfin mon père reprit la parole, mais elle sortait avec peine de sa bouche et semblait siffler en passant sur ses lèvres.
— Non , Bertrand , je ne dois point vous dire mes chagrins ; ils sont du nombre de ceux qui s'accroissent en les révélant. Laissez-moi les supporter à moi seul, et, je vous le demande comme une grâce , mon fils , ne m'en parlez jamais ; je tâcherai, autant que je le pourrai, de vous les dissimuler ; vous ne me verrez plus comme autreibis fuir toute société, notre vie ne sera plus séparée , mes journées ne se passeront plus dans la solitude de mon cabinet , dont l'accès vous était interdit ; non , Bertrand , nous nous occuperons ensemble; en un mot, nous vivrons de la même vie. Le i5 de chaque mois seulement vous me laisserez reprendre mes anciennes habitudes , vous me laisserez m'enfermer, sansm'interroger ensuite
sur les causes de ma réclusion , sans essa} er un mot d'adoucissement aux chagrins dont vous apercevrez en moi la trace , sans me plaindre même par un regard ; le 1 5 de chaque mois nous ne nous verrons pas , mais le lendemain nous reprendrons notre vie accoutumée, comme si elle n'avait subi nulle interruption. Me le promettez- vous, Bertrand ?
Je promis tout ce que voulut mon père; puis nous nous levâmes tous deux et nous marchâmes quelque temps côte à côte en silence, sur les cailloux de la grève, qui criaient sous nos pieds. Peu à peu mon père retrouva tout son calme , et la couleur revint à ses joues; sa respiration sembla moins oppressée, enfin il se tourna vers moi et notre première conversation fut reprise.
— Notre fortune , mon enfant , était jadis considérable ; ce château de Kergoët et les terres qui en dépendent n'étaient qu'une faible partie, la plus minime peut-être , de nos possessions. La révolution nous a dépouillés de toutes les autres, il ne nous reste aujourd'hui que Kergoët, et Kergoët vaut
7,000 livres de rentes; c'est donc avec 7,000 livres de rentes que nous devons arranger notre existence. Peut-être, en faisant valoir nous-mêmes, les revenus de notre terre monteront-ils jusqu'à 10,000 livres, et c'est à quoi doivent tendre nos eflbrts. Un gentilhomme qui ne peut porter les armes , mon cher enfant, doit vivre sur sa terre, si petite qu'elle soitf dans le château de ses pères , si la révolution ne le lui a point rasé. Quand un gentilhomme ne peut porter l'épée, il lui reste encore un moyen de servir son roi, et lorsque je dis son roi, je dis aussi son pays ; car le roi , c'est le pays , les institutions, la paix publique, la tranquillité. Quand il n'y a plus eu de roi , les révolutionnaires proclamèrent en vain que la patrie c'était le sol ; ne croyez jamais un pareil mensonge, Bertrand; il ne vous sera que trop répété dans ce siècle matérialiste. La patrie, voyez-vous, c'est la croyance, c'est la loi que l'on a adoptée, c'est le drapeau sous lequel on est né, sous lequel on a marché. C'est encore le serment que l'on a librement prêté, et tout cela c'est le roi. Nous le pensions ainsi quand nous arrosions jadis de notre sang les plaines de la Bretagne , et les émigrés de l'armée
(le Conclu partageaient nos sentiments, eux qui mouraient sur les bonis du Rhin pour la même cause qui nous faisait mourir ici. D'autres hommes, Bertrand, disent que la patrie c'est le sol, et que le roi ne représente rien ; ces gens-là font les révolutions et bouleversent les états; gardez-vous toujours de leur approche.
• Je vous disais, Bertrand, que le gentilhomme
qui ne porte point les armes peut encore être utile à son roi, à son pays, et voici comment je l'entends. Nous vivons , mon fils , au milieu de paysans qui ont toujours connu votre nom , qui de tout temps l'ont vénéré, qui de tout temps nous ont considérés, nous Kergoët, comme leurs chefs , leur appui , les directeurs en quelque sorte de leur croyance civile ; les paysans de Kergoët ont toujours été bons royalistes. Quand je pris les armes en 91, ils prirent les armes avec moi, et ne les déposèrent qu'à la fin de la guerre. Je les considère comme faisant partie de ma famille, comme un troupeau dont je suis le pasteur. Ces pauvres gens sont demeurés religieux et royalistes au milieu de toutes nos perturbations ci-
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viles. JNous [devons , [mon enfant, les l'aire persévérer dans cette voie; et puisqu'il vous est refusé de servir activement en portant fépée, vous continuerez ma tâche modeste après moi; vous demeurerez cultivateur parmi des cultivateurs; vous maintiendrez et vous perpétuerez notre vieille race sur la terre bretonne. Un jour vous vous marierez , vous serez père à votre tour, et vous transmettrez à vos enfants la mission que vous tenez de moij Sur ce coin de terre reculé, sur cette côte de France qui s'avance comme un cap dans la mer, nous serons ignorés, oubliés sans doute, mais nous aurons la paix et le repos, félicités bien rares à goûter. Sentinelles vigilantes, nous surveillerons pour nos paysans cette triste civilisation, ce progrès si vanté, dont les premiers pas ont été marqués par des ruines, et qui n'a cru pouvoir s'avancer qu'en répandant des flots de sang. Nos campagnes sont encore pures de ces doctrines nouvelles, de cette prétendue philosophie, dont la fausse sagesse tend à tourner en dérision l'église chiétienne et les cérémonies de sou culte. Nos paysans croient encore aux saintes consolations descendues des autels; ils écoutent
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encore la parole de leurs prêtres ; ils s'inclinent encore devant les croix de leurs chemins. La race bretonne est aujourd'hui une race pieuse et forte, comme l'était la race bretonne des temps passés; mais aussi elle a conservé ses défauts, ses vices, et, faut-il le dire, quelques superstitions cruelles , traditions des temps barbares, que le christianisme n'a pu détruire. Quand la tempête jette sur nos côtes les débris de quelque naufrage, nos Finistériens , Bertrand , deviennent de vrais sauvages ; ils ne connaissent plus la voix de leurs seigneurs , ni celle de leurs recteurs ; ils se livrent au pillage le plus odieux , le plus cruel ; et du haut de nos rochers , de nos grèves dangereuses , ils contemplent sans pitié et les bras croisés les efforts, la lutte des vaisseaux en détresse ; ils attendent avec impatience finévitable catastrophe ; quelquefois ils invoquent la tempête, puis, quand tout est accompli , ils la remercient de ses dons. Les jours de fête, nos Bretons s'abandonnent à la boisson, aux joies grossières du cabaret; alors ils se livrent entre eux des combats sanglants , et l'on me rapporte au château bon nombre de têtes entr ouvertes, à panser, à faire soigner. ,
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— Nous avons pour tâche , mon cher enfant , d'adoucir les mœurs farouches de ces populations pauvres et ignorantes ; de les instruire , non pas de cette instruction inutile , de cette demiscience railleuse et incrédule, dont le prétendu libéralisme de notre époque cherche à pervertir les campagnes, mais en leur faisant connaître tout ce qui est nécessaire aux exigences de leur vie si pleine de privations et de misères , en ouvrant leurs yeux sur leurs vices , sur leurs cruelles superstitions , en éclairant leur foi, non pas par le doute , à la manière de nos docteurs modernes , mais en l'éclairant par une explication et une application sage et douce de la divine morale de Jésus-Christ et de ses préceptes sacrés.
Tu le vois, Bertrand, nous pouvons encore servir le pays utilement , sans sortir de notre vieux château. Te sens-tu le courage d'accepter cette mission , d'être gentilhomme loin de la cour et loin de Paris, de te consacrer à une œuvre de noble charité , qui ne sera point connue , pour laquelle tu ne trouveras jamais les récompenses du monde? Parle, mon enfant, ton père s'est réveillé de sa
longue inaction ; une déception heureuse peut-être lui a fait ouvrir les yeux; il est prêt , il te tend la main réfléchis et réponds...
Je me jetai dans les bras de mon père et je le serrai sur ma poitrine , avec un bonheur que je n'avais jamais éprouvé. Je venais de lire dans les trésors de tendresse que renfermait son cœur ; je le voyais surmontant pour moi tous ses chagrins, les refoulant le jour, pour en souffrir la nuit, reprenant un courage depuis longtemps abattu , rassemblant des forces presque anéanties , et venant en aide à ma jeunesse, pour l'empêcher de succomber sous les atteintes d'un premier ennui.
— Oui, mon père , répondis-je, je marcherai avec vous dans la voie que vous m'ouvrez , je saisirai la main que vous me tendez , et nous serons heureux dans notre solitude , au milieu de la paix que nous nous serons faite.
En assurant alors à mon père que je croyais au bonheur en vivant retirés et solitaires dans le château de Kergoët, j'étais de bonne loi, mon
cher Théodore ; l'enthousiasme de la jeunesse à toute idée nouvelle agissait fortement sur moi; je me sentais avide de dévouement pour les pauvres habitants de notre pointe du Finistère ; je me croyais appelé par Dieu lui-même à l'apostolat de leur régénération, et je me reprochai toute pensée qui n'avait point l'amélioration de leur condition pour objet, le perfectionnement de leur intelligence , l'apurement de leur croyance pour but.
L En ce temps-là, le père Merik, notre vénérable instituteur, quitta la direction du collège de Nantes , et nous fûmes assez heureux pour l'attirer à Kergoët, où nos démarches et nos sollicitations le fixèrent bientôt d'une façon positive en le faisant nommer au rectorat de notre village, vacant par la mort du titulaire. Son ardente charité si éclairée , sa religion si pure et si pleine de douceur , le portèrent tout naturellement à entrer dans les intentions de mon père , et si nous avons obtenu quelques résultats dans notre entreprise pieusement civilisatrice , je dois avouer que nous lui en sommes- en grande partie redevables. Né de
parents bretons il savait mieux que tout autre prêtre parler le langage qui convenait aux paysans de son troupeau. Instruit depuis longtemps de leurs mœurs , de leurs usages, il vivait pour ainsi dire de leur existence pour la diriger, pour en réprimer paternellement les écarts ; d'une indulgence sans bornes, il gémissait avec le coupable repentant, et pleurait avec lui les larmes de son repentir. L'hiver , quelque temps qu'il fît , il visitait les hameaux les plus éloignés, les cabanes isolées et comme perdues dans nos plaines découvertes; et sur les bords de l'Océan , quand les vents contraires aftligeaient nos pêcheurs de quelque sinistre , on le voyait le premier s'aventurer, dans une mauvaise barque, sur les flots courroucés, pour venir au secours de ceux qui étaient en péril. Peu à peu il acquit assez dempire sur nos Bretons pour les faire renoncer à leur coutume barbare de piller les vaisseaux naufragés; enfin je ne saurais te dire tout le bien que le père Merik sut répandre autour de lui , quelle douce civilisation il introduisit en peu d'années dans nos mœurs farouches, quel bien-être il fit succéder à la misère qui régnait jadis parmi nos populations. Le père Merik , tu le
sais, n'est point seulement un homme de foi et de piété , c'est encore un homme qui joint à une vaste instruction toutes les ressources d'un esprit fertile en généreux expédients ; il sut organiser à Kergoëtune sorte d'association de pêcherie, pour laquelle mon père avança des fonds , et pendant les longues soirées d'hiver il utilisa les veillées des femmes , en leur fournissant des travaux de couture , dont les produits se vendaient fructueusement à Brest. 3
Moi , mon cher ami, je fus chargé de l'installation d'une école destinée aux enfants de la contrée; puisje dus encore donner mes soins à la culture de nos terres , examiner les comptes de nos fermiers , et m' enquérir de leur position et de leurs ressources; mon temps se trouva ainsi occupé, mes journées furent complètement remplies, et quand venait le soir je m'endormais d'un sommeil tranquille , vaincu par la fatigue , et ne songeant qu'à mes occupations du lendemain.
Nous avions quelquefois de petites fêtes auxquelles tout le pays prenait part; ces fêtes
étaient nos chasses , véritables battues que nous ne pouvions renouveler qu'une ou deux fois par an , car ces jours-là , il s'opérait une telle destruction de gibier, qu'il fallait bien des mois avant de songer à les recommencer. La chasse, dans notre coin de la Bretagne , n'est pas précisément une propriété personnelle ; celui qui la possède n'est pour ainsi dire que détenteur d'un bien auquel tous ses voisins se persuadent avoir des droits ; aussi quand une chasse commence, voit-on courir de tous côtés des paysans armés de fusils , et tout gibier qui passe à leur portée leur semble légitimement acquis dès qu'ils sont parvenus à le tuer.
Les habitants de Kergoët ne chassaient pas sans nous , mais ils chassaient avec nous , et chacune de nos chasses était suivie de plusieurs jours de réjouissances , pendant lesquels se consommait tout le gibier mis à mort.
Voilà quels furent, pendant trois années, ma vie, mes occupations , mes délassements. Aux jours de grande solennité religieuse , nous nous
rendions, mon père et moi, à l'église paroissiale de Kergoët. Le père Merik venait les dimanches ordinaires dire la messe au château , et passait avec nous le reste de la journée ; c'est alors qu'avaient lieu d'instructives et longues conversations , dont le doux souvenir est toujours resté dans ma mémoire.