‹ Bertrand de KergoëtChapitre 7 sur 8 · D'AGITATIONS · texte numérisé non relu

D'AGITATIONS

11 lit l'eau pour couler, Taquilon pour courir; Les soleils pour brûler et l'homme pour souffrir A. DE Lauartike.

Je te demande pardon , mon cher Théodore , de tout ce long préambule, de ces détails qui ne t'auront offert que bien peu d'intérêt ; mais avant de dérouler devant toi le drame de ma vie , avant de t'ei^ faire connaître les douleurs , j'ai cru devoir t'initier aux moindres circonstances de l'existence uniforme qui l'a précédé. Nous étions arrivés à rangée 1^22; nous vivions fort isolés , lisant rare-

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ment les journaux , et complètement en dehors de cette fièvre politique qui agitait alors toute la France , nous avions vaguement entendu parler des efforts des révolutionnaires , tant dans l'intérieur du pays qu'à l'extérieur; enfin , dans notre coin de la Bretagne , nos journées s'envolaient si vides et tout à la fois si remplies , que la pensée ne nous venait pas de nous informer du reste du monde. Mon père aurait paru calme, et je pourrais presque dire heureux , si le jour de retraite qu'il s'était imposé chaque mois ne fût venu ébranler sa sérénité à des intervalles bien rapprochés. Excepté le secret de cette retraite et son silence sur tout ce qui regardait ma mère , il était avec moi dans de grands rapports de confiance , et quand nos conversations du soir prolongeaient pendant l'été nos promenades sur la grève, nos deux âmes s'entendaient et s'épanchaient en versant l'une dans l'autre leurs inquiétudes , leurs agitations et les pensées qu'elles renfermaient. I^Mon père me parlait souvent de ces terribles guerres de la Vendée , dont il avait été l'un des plus glorieux combattants : Si vous aviez vu , me disait-il avec enthousiasme , si vous aviez vu , mon cher

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Bertrand , les grands hommes qui nous commandaient ; si vous aviez entendu leurs énergiques et nobles paroles sous le feu de l'ennemi , vous ne perdriez jamais le souvenir de cette illustre époque. Nos révolutionnaires ont eu grand soin de faire sonner bien haut la renommée de leurs généraux, et pour être juste, je dois dire qu'ils ont bien fait, car parmi eux il s'est rencontré de vrais héros, mais ils ont eu tort de répudier nos héros à nous; ceux-là aussi étaient de bons Français , mon enfant , qui défendaient pied à pied leurs croyances , qui versaient leur sang pour leurs convictions politiques. On a fait des statues pour tous les lieutenants de Buonaparte; dans chaque ville vous trouverez des places et des rues auxquelles leurs noms ont été donnés , et nos généraux n'ont pas même un tombeau; cependant Cathelineau et Stofflet, ces deux intrépides paysans qui prenaient les canons républicains avec des bâtons et des hommes dépourvus d'armes, et qui battaient les troupes aguerries de la république en leur opposant des masses de pauvres Bretons, étaient bien aussi des grands hommes, j

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La Rochejaquelin, criant à ses paysans : « Si j'a- » vance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je » meurs , vengez-moi , » était aussi tin grand homme ; c'était de plus un homme de noble croyance, de piété sincère , de foi profonde. Bonchamp méritait des statues et l'inscription de son nom sur nos places publiques, lui qui déjà dans les bras de la mort se réveillait pour ainsi dire de son agonie à la pensée d'une action généreuse, et faisait accorder la vie sauve à 6,000 prisonniers républicains, qui la veille encore brûlaient nos villages et massacraient nos prisonniers. Enfin, Gharette, le grand Gharette, ô mon enfant! les révolutionnaires finiront par effacer son nom de la mémoire des peuples, et cependant il avait bien mérité le nom de grand , cet intrépide gentilhomme ; mais celui-là ils le haïssent plus encore que tous ceux dont je viens de vous parler, car il les a humiliés profondément , car il a traité avec eux de puissance à puissance, s'est fait reconnaître par eux comme généralissime des armées royales , et Nantes la républicaine l'a vu dans ses murs avec son état-major, parlant au nom du roi , et portant à son chapeau la cocarde blanche.

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Quand vous entendrez nommer Gharette , inclinez-vous, mon enfant; inclinez-vous également quand vous entendrez nommer Cathelineau, Stofflet, La Rochejaquelin et Bonchamp ; car tous ces hommes sont de généreux martyrs qui n'ont trouvé que des cœurs ingrats, et je dirais presque une sorte d'indifférence pour leur mémoire chez leurs frères en croyance .

C'était ainsi que mon père me parlait de tous ces chefs vendéens près desquels il avait combattu. C'était ainsi qu'il entretenait en mon âme une grande vénération pour leurs actions héroïques, un grand amour pour la terre bretonne, cette noble terre si fidèle à sa foi, à ses serments, à toutes ses convictions. J'écoutais mon père avec un sentiment d'admiration passionnée qui ajoutait à son enthousiasme, et quand nous rentrions de nos promenades, quand nous nous séparions pour le repos de la nuit : Mon cher enfant , me disait-il encore en serrant mes deux mains dans les siennes , nous avons été mal récompensés de x notre sang répandu , de nos fatigues , de nos misères, de notre dévouement ; maintenant on nous

délaisse, parce que Ton n'a pas besoin de nous; aujourd'hui l'on ne se croit plus obligé à tenir les promesses de l'adversité. N'importe, Bertrand, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise ! il arrivait que la bannière royale se relevât dans notre province et qu elle fît un appel à tous les royalistes , vous devriez accourir pour la défendre; car vous devez au roi votre sang, votre vie, votre dévouement; ne l'oubliez jamais.

Vers le milieu du mois de mai de l'année 1822, ces conversations devinrent moins fréquentes ; nos promenades furent pour ainsi dire interrompues par un événement bien peu extraordinaire cependant, mais qui décida de mon avenir. Depuis quelques mois, le père Merik nous avait annoncé qu'il nous était survenu un voisin , et nous ne nous étions pas autrement embarrassés de ce voisinage , nous ne nous étions pas occupés de savoir quel homme était ce voisin, jusqu'au jour où il ne nous fut plus permis d'ignorer ni son nom , ni ses opinions, et de demeurer indijQférents à sa venue dans nos contrées. Ce voisin, qui se faisait appeler M. Trigaut du Finistère, était un anciçn

procureur nantais, qui avait fait sa fortune en mettant sous le séquestre les propriétés des émigrés ou des royalistes hors la loi , et plus tard en se rendant acquéreur , moyennant un vil prix, de ces mêmes propriétés. Depuis quelques années, il s'était occupé d'immenses intérêts, disait-il; et ces immenses intérêts étaient une série de prêts usuraires et d'expropriations forcées qui naturellement avaient encore augmenté son bien-être déjà considérable. Une ou deux affaires scandaleuses l'avaient mis dans l'obligation de quitter momentanément la ville de Nantes, théâtre ordinaire de ses exploits ; et notre mauvaise étoile l'avait attiré dans les parages de Kergoët. M. Trigaut du Finistère, puisqu'il avait ainsi formulé son nom

— Parbleu 1 s'écria Théodore de Vitré en ôtant son cigare de sa bouche, je suis bien aise de te dire que je me sens pris d'une belle exécration pour ton Trigaut du Finistère, non pas seulement à cause de sa qualité de séquestreur et d'usurier, mais encore en raison de la merveilleuse

qualification noliiliaire ajoutée à son nom de Tri- I. . 10

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gaut. J'ai remarqué cent fois que les plus ardents dénigreurs de la noblesse, les plus véhéments républicains de nos jours de révolution , ne nous en voulaient tant, que parce qu'ils n'étaient point nobles , et que leurs persécutions contre l'ancienne aristocratie, leur désir de l'anéantir, venaient du désir non moins ardent d'en reconstituer une nouvelle dans laquelle ils auraient soin de se caser les premiers ; nous avons déjà une jolie pépinière d'illustrations départementales où brillent M. des Bouches-du-Rhône , M, de l'Aisne, M. du Bas-Rhin ; ceux-là sont les ducs féodaux du nouveau système; viennent ensuite les illustrations inférieures qui se sont contentées d'un nom d'arrondissement, et quelquefois même d'un nom de canton; quelques-uns en changent suivant leurs intérêts; et je pourrais te citer tel de ces aristocrates, tel de ces hauts et puissants seigneurs qui se nommait de Pojitoise dans les antichambres de Barras , au sortir d'une présidence de tribunal révolutionnaire , qui depuis se fit appeler le comte de Nanterre, pour porter l'habit de chambellan de Buonaparte , et qui enfin , comme gentilhomme de la chambre du roi, ne répondait qu'à la qua-

lifîcation de marquis de Gorbeil. Ton Trigaut est un faquin de cette espèce, et je le hais déjà d'une belle haine. Pardonne-moi si je t'ai interrompu ; tu peux continuer maintenant; je reprends mon cigare.

Bertrand de Kergoët ne put s'empêcher de sourire de la boutade de son ami, puis il reprit sa narration. Trigaut du Finistère n'a jamais connu Barras , mon cher Théodore , et par conséquent il n'a point connu ses antichambres ; Buonaparte ne l'a pas compté parmi ses chambellans, et jamais Louis XVIII ni Charles X n'en ont fait un gentilhomme de la chambre ; procureur en 89 , il fut un ardent révolutionnaire en 98 , quelques personnes disent même un terroriste, et l'on s'accorde à prétendre que les infâmes noyades de Nantes lui ont dû plusieurs de leurs victimes ; il y avait du sang d'assassinat sur ses titres de noblesse, de l'argent volé , de l'argent d'usure dans ses richesses ; aussi mon père refusa-t-il tout net de le voir. M. Trigaut fut très-choqué de ce refus, et dès ce moment il nous déclara une guerre sourde, dont nous ne tardâmes pas à reconnaître les premières hostilités.

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La propriété que cet homme avait achetée touchait aux terres de Kergoet et devait autrefois en avoir été un fief. Elle se composait de quelques arpents de terre et d'une tour accompagnée de bâtiments délabrés. M. Trigaut fit réparer les bâtiments, planter des jardins qu'il encombra de statues de plâtre , de rochers artificiels, qu'il décora , enfin , ainsi que les appartements de son habitation, avec tout le mauvais goût qu'il te sera possible d'imaginer ; mais comme tout ce mauvais goût était une chose nouvelle pour nos paysans, il ne fut bientôt plus question dans le pays que du château de M. Trigaut. Cette admiration des pauvres Bretons satisfit d'abord son amour-propre, gonfla sa vanité , et quand il parlait de Kergoët, il ne le nommait plus que la masure. Au moment de l'ouverture des chasses , son orgueil souffrit de ne pouvoir se livrer à cet exercice , mais les terres dont il était propriétaire n'avaient point assez d'importance pour le lui permettre ; alors il chercha par tous les moyens à nous troubler dans notre seul plaisir. Tantôt il se plaignait que nos chiens fussent venus passer sur ses champs , tantôt il prétendait que notre gibier ravageait toutes ses

cultures, et dans sa mauvaise humeur il nous intenta une foule de petits procès qu'il perdit avec dépens. Loin d'être corrigé par ce mauvais succès, son humeur s'en accrut et se changea en une haine bien prononcée , haine de procureur et de Jacobin , dont il résolut ^ quelque chose qui dût lui en coûter , de nous faire supporter le poids.

A force de fouiller les titres de sa propriété , d'en commenter le sens et d'en torturer les expressions, ledit M. Trigaut voulut se persuader qu'une vingtaine d'arpents de bruyères , situés dans le milieu de notre chasse, pourraient, au moyen d'une suite de chicanes judiciaires et de plaidoyers habilement embrouillés , passer en sa possession . Ces vingt arpents de terres incultes ne valaient assurément pas les frais d'un procès ; séparés de ses jardins par d'autres terres qui nous appartenaient, ils ne devaient lui être d'aucune utilité ; mais en les réclamant il savait qu'il irriterait mon père, qu'il nous forcerait à des démarches judiciaires fort ennuyeuses , à des déplacements , qu'en un mot il nous vexerait , suivant son élégante expression, et nous reçûmes une assignation

sur papier timbré, pour avoir à délaisser à M. Trigaut du Finistère vingt arpents de bruyères , usurpés, disait l'exploit, par MM. de Kergoët ou leurs ascendants. De plus , le requérant réclamait les fruits perçus ou une indemnité pour l'abus qui avait été fait de sa propriété.

Quand mon père reçut des mains d'un huissier cette ridicule assignation , il me fit appeler et me dit d'un air profondément triste : Je croyais qu'il nous serait permis de vivre en paix, dans la solitude de notre retraite , que ne demandant rien à personne, personne ne songerait à nous et ne nous troublerait dans ce coin du Finistère. Je me suis trompé , mon cher enfant , tous les petits procès que Trigaut nous a intentés jusqu'à présent et que, grâces à Dieu , il a perdus , n'étaient que des essais, qu'un commencement de persécution; il en veut aujourd'hui, non plus à nos plaisirs, mais à notre propriété elle-même. Ce Trigaut est furieux de ce que nous refusons de le voir , de l'admettre dans notre société, apprêtons-nous à toutes les scélératesses qu'il pourra inventer pour se venger.

Mon père me montra alors l'exploit qu'il venait de recevoir. Il est impossible, m'écriai-je, qu'il puisse songer à soutenir un tel procès: j'ai lu dix fois, en fouillant votre vieux chartrier, les titres qui établissent vos droits aux terres que vous possédez.

— Je sais bien , me répondit mon père , que les vingt arpents qu'il réclame sont à moi; je n'ignore pas que les titres de mes propriétés sont dans mon chartrier, et je vous dirai plus, mon cher garçon, il est fort probable que Trigaut perdra son procès. Lui-même sait tout cela aussi bien que vous et moi; mais ce qu'il n'ignore pas non plus , c'est qu'il lui est possible de faire traîner ce procès en longueur, de nous mener de juridiction en juridiction, devant toutes les cours du royaume , de nous faire dépenser beaucoup d'argent , et de nous faire vilipender par ses avocats à sa fantaisie.

— Cependant, vos titres sont certains; votre bon droit ainsi que sa mauvaise foi son patents.

— Je ne nie rien de tout cela, mon cher enfant, reprit mon père, j'espère que nous gagnerons notre procès, j'espère encore que Trigaut sera condamné aux dépens; et pourtant je ne vois pas sans

tristesse toute cette sotte affaire. Trigaut est un ancien procureur; il connaît les ressources de la chicane, toutes les arguties du barreau. La discussion sur la propriété de nos vingt arpents ne sera pas le point principal de notre affaire, croyez-le bien. Ce que veut cet intrigant, c'est de nous fatiguer de procédures , de nous lasser , de nous ruiner, si cela lui est possible; puis il ameutera contre nous la populace de la ville; nous serons représentés par son avocat, comme de mauvais voisins, d'enragés aristocrates, abusant de notre influence sur les paysans de notre canton, pour faire revivre à notre profit les droits seigneuriaux, tyrannisant le pays pour notre chasse, et détenant injustement des biens communaux. A cette occasion nos droits de propriété seront examinés , discutés , commentés , pour chaque parcelle de notre terre ; on se servira de mon ancien titre d'oflicier vendéen pour m'en faire un titre de réprobation ; on représentera les actes de notre guerre héroïque comme autant d'actes de brigandage, et nous qui avons souffert, nous serons transformés en tyrans , tandis que ceux qui nous ont fait souffrir, qui nous ont dépouillés et qui sont

aujourd'hui riches de nos dépouilles , paraîtront en victimes.

— Gela est impossible, mon père , et surtout en Bretagne où chacun sait les moindres détails de la guerre que vous avez faite.

— Impossible !.... impossible!... murmura mon père; vous êtes jeune, Bertrand, et vous ignorez encore ce que peut, ce qu'ose la mauvaise foi des partis.... Le paysan de nos campagnes est bon, il nous aime, on ne l'a point, perverti jusqu'à ce jour; mais le peuple des petites villes, mais la bourgeoisie , nous sont hostiles ; ces deux classes , mon ami, sont infectées des principes d'une fausse philosophie, d'un libéralisme haineux, qui les aveuglent. Notre noblesse sera notre cause de proscription. On nous a représentés à leurs esprits prévenus, comme des ennemis de notre pays, comme des hommes dangereux, toujours prêts à reprendre les armes, pour reconquérir nos anciens privilèges; d'ailleurs notre esprit religieux n'en dit- il pas assez? Nous voulons le triomphe de ce que depuis quelques années on nomme le parti prêtre, c'est-à-dire, l'abrutissement des masses au

profit du clergé. Pour la première fois, je vous parle de toutes ces choses ; je viens vous révéler ce que j'aurais voulu pouvoir vous cacher plus longtemps; mais il faut bien à la fin vous apprendre notre véritable situation. La restauration, après sept années de règne , nous a amenés à ce triste résultat, que nous sommes parqués en France conm:ie des proscrits contre lesquels les populations ne sauraient prendre trop de précautions. Les journaux nous reprochent sans cesse notre avidité insatiable des places et des honneurs , tandis qu'ils exaltent le désintéressement de ces prétendus libéraux, qui marchent vers l'usurpation de tous les pouvoirs , par les voies tortueuses d'une opposition dont l'avenir, je le crains bien , révélera le but. ^^

— Dernièrement, mon cher enfant, Trigaut a fait grand bruit dans nos campagnes , de l'insolente prétention seigneuriale qu'affiche, dans l'église de Kergoët mon pauvre banc. Jusqu'à ce jour, sesprcpos, ses criailleries , n'ont pu altérer l'afiection de mes Bretons ; mais en sera-t-il toujours ainsi?

Comme nous en étions là de notre conversation , le père Merik entra dans le salon où elle avait lieu ; nous lui fîmes part des chicanes de M. Trigaut: il les savait déjà.

— Tout le pays en est instruit, nous dit-il, et des émissaires de ce mauvais procureur parcourent le canton , cherchant à persuader à chacun , que la moitié de votre propriété pourrait être avantageusement revendiquée par les communes environnantes. Ainsi, mes bons amis, préparezvous à tout ce que son génie fertile en chicanes pourra lui suggérer de mauvais procédés à votre égard. Je suis fort d'avis que vous ne négligiez pas cette première affaire , car si vous y mettiez de la mollesse ou de l'insouciance, elle serait suivie de vingt autres. .

— Que nous conseillez-vous, donc? demanda mon père.

— Ce que je vous conseille , mon respectable ami , c'est de mettre le plus tôt possible la défense de vos intérêts entre les mains d'un avoué habile et consciencieux.

— ' Et qui m'en indiquera un? qui m'assurera que je ne me tromperai pas dans mon choix ?

— Moi, reprit le père Merik; je connais à Brest un avoué, dont je crois pouvoir répondre en toute sûreté de conscience ; c'est un homme honnête et intelHgent , qui jouit avec raison de l'estime générale, et je vous donnerai une lettre pour lui. Il sera nécessaire que Bertrand se rende lui-même à Brest, pour activer la marche de cette procédure, pourvoir les juges, les solliciter, car si, dans ce siècle où nous vivons, la justice ne se vend pas , elle est avide de politesses et de déférences; plus les gens qui ont recours à ses arrêts, sont hautement placés sur les degrés de l'échelle sociale, plus elle tient à les voir respectueux envers sa toge; c'est une affaire d'amour-propre. Bertrand devra donc se rendre à Brest , et j'ai conservé dans cette ville des relations qui, je le crois, ne nous seront pas inutiles.

Enfin , mon cher Théodore , mon voyage à Brest fut résolu. Pendant les quelques jours qui s'écoulèrent , entre cette décision et mon départ , mon père et le bon abbé Merik m'instruisirent

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de ce que j'aurais à faire dans l'intérêt de notre procès , des visites indispensables que je devrais rendre à mon arrivée , et des juges que je devrais solliciter avec le plus d'instance, comme étant les plus influents.

r Quand je m'éloignai de Kergoët, l'hiver était déjà à moitié écoulé , les grands froids cédaient peu à peu aux approches des premières brises du printemps, on sentait qu'il s'opérait dans la nature un travail de végétation et de renaissance ; qu'une sève surabondante se mettait en mouvement. Moi aussi, j'éprouvais des agitations, qui m'avaient été, pour ainsi dire, inconnues jusqu'alors; je sentais souvent mon cœur se gonfler de chagrins sans cause ; je tressaillais au milieu de mes nuits, d'inquiétudes qui remplissaient mes yeux de larmes. Pendant le jour je fuyais la société de mon père et celle de l'abbé Merik ; l'amour de la solitude me fesait chercher les lieux écartés, et quand venait le soir , assis solitairement sur les pics les plus élevés de nos falaises , je passais des heures entières, jusqu'à ce que l'obscurité fût devenue tout à fait complète, à sonder du regard les loin-

1^ m^-\rCy\x^ sir.. ' h-f-Viit.

lains horizons de l'Océan, je les interrogeais avec tristesse et inquiétude ; il me semblait que de leurs brumes devait poindre tout à coup, pour moi , quelque bonheur inattendu , et qu'ainsi qu'une blanche voile, longtemps inaperçue, apparaît enfin montant peu à peu au-dessus des vagues , et dessinant sur l'azur du ciel ses mâts allongés et ses vergues fines et gracieuses , de même la réalisation d'espérances confusément enfouies dans mon cœur , m'apparaîtrait et viendrait audevant de moi.' Ma tristesse était inquiète , mais elle était pleine de charmes ; les pleurs que je versais n'avaient rien d'amer, ils me soulageaient, ils diminuaient l'oppression dont j'étais comme accablé. Mon jour était venu, Théodore; la vie s'ouvrait devant mes pas; il manquait un but à mes désirs, un aliment aux agitations démon âme; tout ce qui l'avait remplie pendant les premières années de mon existence, ne me suffisait plus; j'avais besoin de changer de lieux , de respirer un air nouveau , de vivre d'une vie plus large.

Le jour de mon départ fut presque un jour de fête pour moi ; le sang montait vers ma tête avec

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violence ; je n'entendis ni les adieux de mon père , ni ceux de l'abbé Merik, un bourdonnement confus emplissait mes oreilles; toute mon attention se portait du côté de la route que j'allais suivre ; j'écoutais en moi-même comme des voix séduisantes qui me parlaient de l'avenir.

PRESSEnTIMElTTS.

Vous aballrez, quand il vous plaira, ces pécheurs qui paraissent si fiers.

Massillon.

Pendant les premières semaines de mon séjour à Brest, les visites que j'avais à faire, les occupatons et les démarches multipliées que m'occasionna le procès qui nous était intenté, emplirent tellement toutes les heures de mes journées, que je vécus dans une sorte d'étourdissement ; je ne pensais plus, je ne rêvais plus de ces douces et inquiètes rêveries qui m'avaient agité. Le soir

la fatigue m'accablait et je rentrais à mon hôtel , où je m'endormais, jusqu'au lendemain, d'un sommeil lourd, qu'aucune révélation d'avenir ne venait interrompre. Le dimanche, après avoir assisté aux offices de l'église, j'écrivais à mon père et à l'abbé Merik et je leur rendais compte des consultations de nos avoués, de mes nombreuses démarches et de mes visites à nos juges.

Ces vingt arpents de bruyères devaient nous coûter dix fois plus qu'ils ne valaient ; notre cause avait été inscrite au rôle , mais des remises successives retardaient le moment des plaidoiries et du jugement; notre adverse partie avait publié et distribué un volumineux mémoire , dans lequel il était fort question de toutes sortes de choses, excepté du fond même du procès; ce mémoire, véritable pamphlet, auquel futilité de la chose en litige servait de passeport, contenait une longue diatribe contre la féodalité , l'aristocratie , la propriété , et forces louanges adressées aux révolutions et aux révolutionnaires; il y était dit que les seigneurs de Kergoët maintenaient dans leurs terres les us et coutumes du moyen âge; notre banc sei-

gneurial n'était pas oublié , et nos crimes de chasseurs s'y trouvaient énumérés avec une emphase miraculeuse. Les bienfaits, les secours, les charités que mon père répandait autour de lui , devenaient sous la plume des avocats de M. Trigaut du Finistère , autant d'armes utiles à ses folles accusations.

« Ces bienfaits, ces charités, ces secours de )) MM. de Kergoët, répandus avec ostentation, » sont un des fléaux qui maintiennent dans l'igno- » rance et l'oisiveté les paysans de cette partie » de la Bretagne, et conservent dans leurs cœurs )) ces sentiments de soumission féodale , auxquels » un long usage lésa habitués; etc., etc., etc. »

Je te cite ce curieux passage , mon cher Théodore , pour te donner une idée du style de ce factum. Je voulais méprriser la prose de M. Trigaut, ne pas faire assaut avec lui de logique et de discussion , cela ne me fut pas permis ; mon avoué me dit avec un air de profonde conviction et de gravité : Tout ce mémoire de Trigaut est un tissu de stupidités, de sottises et de mensonges, je n'en disconviens pas, monsieur; cependant, nous ne

pouvons le laisser sans réponse; je sais qu'il a été distribué à Brest et dans la campagne de Kergoët, avec une profusion inouïe, puisqu'il se trouve même chez de pauvres Bretons qui ne savent pas lire et entendent à peine le français.

Je sais que des émissaires de Trigaut vont partout , l'expliquant , l'amplifiant et se posant , pour soutenir ce mémoire , en orateurs de cafés et de tavernes. La possession des vingt arpents en litige importe aussi peu à M. Trigaut qu'à vous-même ; je dirai plus, le désir de vous tracasser , quoique l'un des motifs de ce procès, n'en est pas le premier. M. Trigaut est riche, maintenant il n'a plus besoin d'argent , et il désire , comme on dit , faire peau nouvelle; après avoir pressuré, pillé, nos pauvres diables de paysans , après leur avoir volé leur argent par les plus infâmes usures, il cherche un moyen de laver ses écus. M. Trigaut vous attaque, vous messieurs de Kergoët, vieux gentilshommes bretons; il attaque votre père surtout, dont le nom a retenti si longtemps dans les bocages delà Vendée, il remue ciel et terre pour faire preuve de libéralisme. Ce qu'il veut , c'est un procès

retentissant qui donne à ses opinions d'aujourd'hui une publicité immense. Ce procès il le perdra , cela est certain , et il n en doute pas ; mais il criera à l'oppression, au jésuitisme, au favoritisme, et les libéraux de nos cabarets et de nos estaminets retiendront son nom comme celui d'un martyr, et le proclameront quelque jour accompagné de l'épithète de digne et d'honorable.

Il faut, monsieur de Kergoët , répondre à ce mémoire , et avoir raison devant le bon sens public , s'il existe , comme nous l'aurons plus tard devant la justice, des calomnies et des stupidités de M. Trigaut.

Je dus donc me mettre à l'ouvrage et répondre au factum de Trigaut. La ville de Brest se partagea en deux camps : d'un côté, les révolutionnaires déguisés sous le nom de libéraux soutinrent leur ami, leur allié, Trigaut du Finistère; de l'autre, tous les gens sensés, tous les gens de bonne foi , convaincus , par un examen impartial , de la justice de nos droits , arborèrent la bannière des Kergoët , et se rangèrent de notre côté. Notre procès acquit, à dater de ce moment, une celé-

brité, non-seulement départementale, mais provinciale, à laquelle je ne l'avais pas cru destiné. Les journaux s'en servirent comme d'un texte pour toutes leurs déclamations; et le nom de Kergoët fut répété par les organes de la presse avec des épithètes bien différentes.

Cependant , comme le jugement de notre procès semblait reculer cliaque jour, et que j'avais fait tout ce qu'il était humainement possible de faire pour amener une issue qui nous fût favorable, je résolus de me reposer de tous mes ennuis et de mes fatigues en cessant totalement de m'occuper de procédure et de chicane pendant quelques jours. Le printemps était alors dans toute sa splendeur; partout il étalait des fleurs et de la verdure. Le ciel se montrait sans nuages, et des brises chaudes et parfumées m'arrivaient le soir des campagnes voisines de Brest et me replongeaient, comme à Kergoët pendant les jours qui précédèrent mon départ , au milieu de rêveries et de douces tristesses dont le charme ne saurait être dit.

Un matin, après avoir prévenu mon avoué que

je m'absentais pour toute la journée et peut-être pour la journée du lendemain, je sortis de Brest, et je laissai mes pas me diriger au hasard, ne m'inquiétant ni du chemin , ni du but vers lequel ils tendaient. Plus je m'éloignais de la ville, plus je sentais un calme délicieux se répandre peu k peu dans mon âme; je respirais avec force, avec bonheur ; j'éprouvais une joie d'enfant à me voir libre, inconnu, et parcourant au hasard toutes les routes qui s'offraient à mes regards. Jamais, ohî non, jamais, la nature ne m'avait paru si belle, et aujourd'hui encore le souvenir qui m'est resté de ces heures fortunées me retrace, comme un paysage fabuleux, celui dont mes yeux ne pouvaient se lasser d'admirer la délicieuse fraîcheur.

Peut-être cependant le paysage est-il fort commun ; peut-être toute sa beauté n'existe-t-elle que

dans mon imagination je ne veux pas le

croire; j'aime mieux garder cette pensée qu'en ces instants bien vite écoulés j'ai goûté une félicité qui n'était pas sans réalité.

Je m'avançais entre des haies d'arbustes en fleurs, et des arbres plus grands courbaient jus-

qu'à moi leurs branches également chargées de fleurs et de parfums. Dans les mille rameaux entrelacés de ces arbres et de ces arbustes , des oiseaux faisaient entendre leurs chants doux et amoureux; puis, h mon approche, ils s'envolaient pour se poser plus loin dans une charmille touffue et se sauver de nouveau lorsque le bruit de mes pas leur annonçait ma venue. De temps en temps, quand la voûte qui me couvrait devenait moins épaisse et moins chevelue, j'apercevais vers l'horizon poindre quelques clochers pointus , quelques toits de cabanes dont je m'éloignais toujours, tant j'étais avide de liberté et de solitude.

Après plusieurs heures d'une course véritablement insensée, pendant laquelle mon premier enivrement avait eu le temps de se calmer, je me sentis fatigué, et totalement ignorant du chemin que j'avais suivi, et du lieu où je me trouvais, je montai sur une butte de gazon , élevée au-dessus de tout ce qui l'environnait , pour tâcher de découvrir quelque endroit, château, ferme ou cabane qui pût m'oflrir un lieu de repos et en même temps l'espoir d'un repas quelconque: il était

six heures du soir, et depuis dix heures du matin , j'errais à travers les campagnes, courant, bondissant comme un enfant échappé du collège; parfois chantant des chants dont je n'ai jamais pu me rappeler ni les motifs ni les paroles.

Tout était désert autour de moi ; nulle trace d'habitation n'apparaissait au loin; alors, après être descendu de la butte sur laquelle j'étais monté , je suivis le premier chemin qui se présenta devant mes pas, non plus en chantant ni en bondissant joyeusement, mais cependant le cœur encore rempli des douces rêveries auxquelles il s'était abandonné depuis le matin. J'ignore combien de temps je marchai ainsi à l'aventure, oubliant parfois que mon but était de trouver un asile quelconque. Peu à peu, le soleil s'abaissa vers l'horizon ; et quand il en colora les profils de ses derniers rayons, quand ses dernières lueurs vinrent en mourant raser le sol sur lequel je m'avançais insouciant et absorbé dans mes méditations , je m'arrêtai tout à coup et je songeai sérieusement à ma situation. Mes regards interrogèrent de nouveau le pays inconnu au milieu

duquel je me trouvais comme un voyageur perdu ; et dans les lointains brumeux du paysage, je crus découvrir une petite masse blanchâtre qui me sembla devoir être une maison ; aussitôt mes pas se tournèrent de ce côté; quelquefois cette masse blanchâtre disparaissait à ma vue derrière quelques bouquets d'arbres ou des plis de terrain; mais bientôt je la retrouvais de nouveau et j'accélérais ma course dans l'espoir de l'atteindre avant que la nuit eût tout à fait épaissi ses ombres.

Je perdis un moment l'espoir d'arriver à ce but de mes désirs, et je sentis un grand anéantissement de mes forces quand aucune lueur n'éclaira plus la solitude de la plaine. Le ciel était d'un bleu sombre sur l'azur duquel brillaient des milliers d'étoiles , mais la maison qui de loin m'était apparue comme un port de salut , comme un lieu de refuge , avait noyé sa blancheur dans les ombres qui l'environnaient; je ne saurais te dire, mon cher Théodore , quel sot découragement s'empara alors de moi ; je m'assis sur le bord de la route , et toutes mes belles et riantes illusions du matin s'é-

vanouirent. Ce bonheur inconnu , à la rencontre duquel je m'étais avancé si plein de confiance , ne faisait plus battre mon cœur de ses doux enchantements; faut-il t'avouerun enfantillage, une superstition qui sans doute te semblera inconcevable : aussi longtemps que la maison blanche s'était montrée à moi , je m'étais figuré que mon avenir , mes rêves de bonheur , et les pressentiments secrets de mon âme bourdonnaient autour de moi leurs musiques enivrantes pour m'inviter il marcher en avant , pour me pousser vers les murailles où j'avais résolu de réclamer Thospitalité ; mais quand la nuit eut tout enveloppé de ses voiles, quand mes yeux ne distinguèrent plus qu'avec peine le sentier même que je suivais, il me sembla que tout m'abandonnait à la fois , et qu'un arrêt de Dieu me défendait de croire aux félicités dont je m'étais bercé. Ma tête s'inclina sur ma poitrine , et pendant plusieurs minutes je demeurai dans un anéantissement complet ; enfin, au moment où mon désespoir était le plus navrant, un instinct machinal me fit relever la tête et mesurer d'un dernier regard les profondeurs de l'horizon.

Une lumière, une seule lumière vacillante et faible , y brillait comme une étoile perdue au milieu des nuages; par un brusque mouvement, je fus bientôt debout; je respirais à peine, je n'osais me fier au nouvel espoir qui surgissait en moi; cette lumière devait partir de la maison que j'avais entrevue à l'instant où se couchait le soleil. Bientôt je ne pus douter de la réalité de mon espoir, en voyant cette lumière changer de place, et monter et descendre , éclairer tour à tour les fenêtres de deux étages. Avec une nouvelle ardeur je repris ma course, l'obscurité me semblait moins épaisse , j'entendais les oiseaux murmurer dans les buissons leurs chants de sommeil ; dans le lointain tintaient les cloches de quelques troupeaux attardés; je n'étais plus seul , je n'étais plus égaré; mes forces, ma joie, mon espérance, tout était revenu; le printemps, comme le matin à mon départ de Brest , m'inondait de ses brises odorantes, et je m'avançais toujours guidé par la lueur qui m'était apparue , ne doutant pas que le bonheur ne fut bien près de moi, qu'une vie nouvelle, pleine de voluptés suaves , de repos et de paix du

cœur, ne m'attendit et ne dût s'ofFrir à ma recherche empressée.

Il y a dans la vie, mon cher Théodore, des pressentiments qui ne trompent pas, aux jours de la jeunesse surtout; on se voit tout à coup entouré d'illuminations soudaines , qui éclairent les horizons de la vie; aux jours de la jeunesse, le bonheur n'arrive point imprévu, ne surprend point votre cœur de ses soudaines félicités; un trouble délicieux le précède et vous avertit de sa venue; vous répandez des larmes qui n'ont aucune amertume ; une voix retentit en vous , qui vous dit : le voici , veillez , attendez , il vient , et peu à peu ses brises vous rafraîchissent et vous bercent de ces enivrements que l'on n'éprouve qu'une fois. C'est que le bonheur, je le crois sincèrement, n'est qu'une épreuve que Dieu envoie à chaque homme sur la terre, épreuve bien courte, bien passagère pour quelques-uns , plus longue et plus dangereuse pour d'autres , mais à la suite de laquelle nous sommes tous jugés. Hélas ! nion ami, mon épreuve fut courte , mon bonheur fut grand, mais il dura peu. Cette maison blanche, cachée

dans une vallée inconnue, perdue dans des massifs d'arbres et de haies touffues, entourés de frais gazons, baignés par un ruisseau murmurant; cette maison, qu'aucune autre maison n'avoisinait, que le silence , la solitude et la paix semblaient avoir choisie pour demeure, se présenta enfin au détour d'un petit sentier , devant mes regards enchantés. Une pelouse de gazon s'étendait devant elle, comme un riant tapis , des arbres à fruits et des arbres à fleurs l'ornaient de tous côtés. En ce lieu enchanté, il se trouvait plus de fleurs, plus de parfums, des oiseaux chantant plus doucement, des eaux murmurant plus harmonieusement que dans aucun autre lieu du monde. Toutes les issues de cette maison étaient closes, les volets des fenêtres étaient strictement fermés, nul bruit ne décelait au dehors la présence des habitants qui l'occupaient; seulement, à travers les fentes des portes et des volets , glissait un faible rayon de lumière, et les aboiements d'un gros chien retentissaient dans une petite cour intérieure; avant de saisir et d'agiter la sonnette qui devait annoncer ma présence , je demeurai quelques instants incertain et plein d'agitation, cherchant à me re-

BERTRAIND DE KERGOET. 177

mettre de l'émotion que j'éprouvais. Au milieu du calme de la nuit j'entendais le battement de mes artères, et dans ma poitrine le retentissement sourd des mouvements de mon cœur ; te dire le temps qui s'écoula dans cette sensation , je ne me le rappelle pas. Je ne sais même comment elle aurait fini, si les aboiements continus du chien de garde n'eussent enfin attiré l'attention des habitants de la maison ; des pas résonnèrent à travers les corridors , et une voix d'homme demanda qui venait à cette heure troubler le repos de la campagne.

L'interpellation, qui m'avait été adressée en langage breton, me tirade mon incertitude; je répondis également en breton que j'étais un voyageur surpris par la nuit, et que perdu dans les plaines , ignorant mon chemin, je sollicitais un abri pour la nuit.

Plusieurs minutes s'écoulèrent avant qu'aucune réponse fût faite à ma demande ; je m'aperçus cependant que l'on m'examinait soigneusement k travers un petit judas pratiqué dans la porte, et soit que mon air de jeunesse, soit que

mon costume, inspirassent de la confiance à mon I. 12

interrogateur , après quelques allées et venues , la porte me fut ouverte. Mon introducteur , que je distinguai à la lueur d'une chandelle qu'il abritait de sa main contre l'air de la nuit , était un paysan breton, déjà sur le retour de l'âge et portant sur ses traits durs et caractérisés l'empreinte des fatigues d'une vie laborieuse ; une forêt de cheveux bruns encadrait son visage amaigri et descendait jusque sur ses épaules, recouvertes d'une large veste ; c'était enfin le paysan breton dans toute la pureté de son style finistérien, dans toute la rigidité de son costume. Sans me dire un mot , il me fit le suivre, en passant par deux ou trois pièces sombres et presque dégarnies de meubles, jusqu'à une salle à manger , dans laquelle il m'introduisit en se rangeant contre la muraille pour me laisser passer.

Je distinguai d'abord , au milieu de cette pièce , une table recouverte d'une nappe blanche et soigneusement mise, sur laquelle s'étalait un souper que mon appétit , aiguisé par ma longue course , me fit juger devoir être délicieux; puis mes yeux se portèrent de la table aux personnes qui l'en-

BERTRAND DE RERGOET. 179

touraient, et se reposèrent sur deux figures de femmes, dont les regards, tournés vers moi, semblaient attendre l'explication de ma singulière visite. Je saluai profondément ces deux femmes, et je leur expliquai, le mieux qu'il me fut possible de le faire, la cause qui me forçait à recourir à leur hospitalité , et comment , après une course de près de douze heures , je me trouvais perdu dans la campagne de Brest, mourant de faim, épuisé de fatigue et ne sachant où porter mes pas.

— Vous êtes à trois petites lieues de Brest , me répondit la plus âgée de ces deux femmes; la route qui conduit à cette ville n'est guère qu'à un petit quart d'heure de chemin de notre habitation ; mais la soirée est déjà bien avancée , et vous me paraissez fatigué et mourant de faim ; j'espère, monsieur, que vous me ferez l'honneur d'accepter notre souper et l'abri de notre toit pour cette nuit.

Je n'hésitai pas, comme tu le concevras sans peine , à me rendre à la proposition de mon hôtesse, cependant je crus devoir faire quelques difficultés, me récriant sur l'embarras que je lui causerais et sur ce que je n'étais pas connu.

Quelques phrases polies terminèrent mes feintes hésitations. Un couvert fut mis pour moi et je me trouvai installé. Quand j'eus décliné mon nom , il se trouva que les détails du procès que j'avais à soutenir à Brest étaient parvenus jusque dans cette maison isolée ; alors je fus accablé par la vieille femme qui m'avait si généreusement et si hospitalièrement accueilli, de questions sans nombre; j'avais à peine le temps de manger les mets qui m'étaient servis, tant ses interrogations étaient pressantes et multipliées.

Madame de Rosdeuk , car c'est ainsi que se nommait la propriétaire de la maison sous le toit de laquelle je me reposais, était une de ces vieilles femmes curieuses et bavardes, que le plaisir de la causerie eût entraînée à faire bon visage au premier venu , pourvu qu'elle eût été certaine d'en recevoir mille détails sur les propos et les caquets de la petite ville près de laquelle elle demeurait ; j'étais à ses yeux le héros du commérage le plus nouveau , le porteur d'un nom qui retentissait depuis plus d'un mois dans toutes les conversations de lu province ; il n'en fallait pas davantage pour

qu'elle s'estimât heureuse de m' avoir reçu chez elle. La solitude de sa campagne lui rendait fort rares les occasions de bavardage , la possibilité de se tenir au courant des affaires de son prochain ; aussi je fus traité comme un ami, une connaissance intime, dès l'instant où elle eut compris de quelle ressource je pouvais lui être , quel relief lui donneraient aux yeux de ses rares visiteurs les détails relatifs à mon procès , qu'elle pourrait parvenir à tirer de moi.

Madame de Rosdeuk avait dû être fort jolie , et il me sembla qu'elle n'avait point désappris les grimaces plus ou moins gracieuses du temps où ses charmes devaient avoir été célébrés par tous les Lovelaces du département. Sa toilette étalait une élégance prétentieuse et de mauvais goût , qui se décelait par la prodigieuse quantité de rubans dont son bonnet et son fichu étaient flanqués , et plus encore peut-être par la forme même de ce fichu et de ce bonnet , convenables tout au plus à une femme très-jeune et très-fraiche. L'affectation puriste de son langage dénotait le plus pur provincialisme, et le mouvement perpétuel de ses mains,

qu'elle tenait élevées pour leur conserver cette blancheur qui provient de l'absence de circulation du sang , eût seul indiqué que toute prétention n'était point éteinte en elle. Cependant madame de Rosdeuk avait au moins soixante ans, mais jamais je ne vis soixante ans plus fardés, plus mignards, plus coquets que les siens.

D n'y avait pas dix minutes que nous causions et que je cherchais vainement à satisfaire mon appétit, que déjà je savais que M. le baron de Rosdeuk, son illustre époux, dont elle déplorait la perte récente , avait servi dans la marine. L'emphase avec laquelle elle en parlait , son titre de baron qu'elle faisait revenir à chaque instant , de peur sans doute que je n'oubliasse de le lui donner, me persuadèrent que le titre et la noblesse qu'indiquait le de placé devant son nom de Rosdeuk, nom qui m'était totalement inconnu, ne devaient pas exister dans sa famille depuis bien longtemps; et en effet , je ne me trompais pas ; la maison qu'habitait cette baronne se nommait Rosdeuk , et quand son mari , corsaire en réputation pendant les guerres de l'Empire , sous le nom

de capitaine Jean, vint prendre sa retraite par suite de blessures graves, vers la fin de i8i2,rempereur changea son nom contre celui de la propriété dans laquelle il comptait finir ses jours et la transforma en baronnie.

En m'oflfrant une tranche d'un excellent gigot auquel j'avais déjà largement fait brèche , la baronne de Rosdeuk me dit d'un ton d'un amer dédain et d'une hauteur vraiment comique : « Il )) faut avouer, monsieur de Kergoët , que les gens » d'aujourd'hui sont bien osés de venir s'attaquer » à notre noblesse , et qu'il leur sied bien de se )) décorer de noms de départements, pour lutter » d'aristocratie avec nous. Votre Trigaut du Fi- » nistère vous ruinera si vous le laissez faire ; » tous ces gens de chicane et de tribunaux s'en- » tendent comme larrons en foire. Hélas ! mon » cher monsieur, j'en sais quelque chose ! J'ai été » indignement dépouillée par un ancien avoué » dans lequel j'avais mis toute ma confiance , et » croiriez-vous que je n'ai jamais pu avoir raison » devant la justice. »

— Marguerite, donnez donc à boire [à M. de

Kergoët , murmura-t-elle à l'oreille de sa compagne, et prenez du vin dans le buffet, du vin d'entremets, mon enfant: ne vous trompez pas.

Puis elle continua -.Oui, monsieur, j'ai été affreusement volée, dépouillée

Mais déjà je ne l'écoutais plus, et elle put à loisir prolonger son discours et ses doléances ; mon attention s'était concentrée sur la jeune fille assise de l'autre côté de madame de Rosdeuk, et que je venais d'entendre appeler du nom de Marguerite.

TTITS

REVCOnTHE SETTHETTSE.

Mon âme est fortement troublée.

Psaumes de la Pénitence.

Bertrand de Kergoët interrompit sa narration pendant quelques minutes , et comme assailli par de tristes souvenirs, il se leva et parcourut à pas précipités l'étroite chambre dans laquelle Théodore de Vitré et lui étaient enfermés ; peu à peu cependant son agitation se calma , sa figure reprit l'expression de douloureuse résignation qui y était empreinte avant ce paroxysme de souffrance , puis

il revint à la place qu'il occupait et se prépara à continuer son récit.

Théodore de Vitré n'avait essayé par aucune parole d'apporter quelque adoucissement aux chagrins de son ami ; il s'était aperçu que ceux dont souiirait Bertrand étaient de ces chagrins que l'on ne console pas , et dont l'amertume est tellement empreinte au fond du cœur , que la mort seule peut la détruire.

Les véritables chagrins ne veulent pas les consolations humaines : le temps les use , la mort les emporte avec la vie qui les a éprouvés; mais l'océan des joies du monde et les distractions que l'amitié essaye de prodiguer à ceux qui en subissent la torture passeraient vainement, sans effacer la plaie qu'ils ont creusée.

— Tu n'as pas vu Marguerite , mon cher Théodore, reprit Bertrand ; peut-être la rencontreras-tu quelque jour! mais hélas ! elle n'est plus ce que je l'ai connue; ce n'est plus cette simple jeune fille, si pure , si calme et si heureuse , que le calme et le bonheur naissaient dans mon âme en la con-

templant. Quand je la vis pour la première fois, elle avait tout au plus dix- huit ans, et mes yeux ne se furent pas plutôt portés sur sa gracieuse personne, que tout le passé de ma vie s'effaça pour ainsi dire de ma mémoire, et que je me dis : Voilà la destinée que j'avais pressentie , voilà le but vers lequel tendait ma course impatiente.

Marguerite est plutôt grande que petite , sa taille accuse une admirable flexibilité, et dans l'ensemble de ses mouvements , dans sa marche , dans son repos, je ne saurais par quelle image te donner une idée de la grâce qui la distingue. Je ne remarquai pas dans le premier moment tous ces détails que j'observai depuis avec amour; non, je ne vis que l'ensemble , la forme générale de la jeune fille qui glissa derrière moi, comme une ombre , pour aller chercher au buffet le vin que sa tante avait demandé; mais quand elle vint reprendre sa place de l'autre côté de madame de Rosdeuk,mes yeux purent l'examiner attentivement , tandis que leur direction même engageait la crédule baronne à continuer son récit, dont elle me supposait uniquement occupé.

190 BERTRAND DE RERGOET.

La jeune fille baissa les yeux sous la fixité de mon regard, et ses joues se colorèrent fugitivement , puis reprirent bientôt la brune pâleur qui les couvrait habituellement.

Jamais femme n'avait produit sur moi l'effet que me produisit Marguerite ; jamais je ne m'étais senti troublé par l'expression d'aucune de ces figures élégantes et coquettes que Paris m'avait montrées pendant le court séjour que j'y avais fait; la beauté de Marguerite possédait un cachet particulier de puissante séduction que je n'ai connu qu'à elle seule. C'était un visage d'un ovale un peu allongé, encadré par de longs bandeaux de cheveux noirs , lisses et épais , dont les soyeuses nattes se relevaient derrière les oreilles , pour se perdre dans la spirale volumineuse formée sur le derrière de sa tête par la réunion de tous ces cheveux ; c'étaient aussi de grands yeux noirs , dont la prunelle était fortement ombragée par des paupières et des sourcils épais; c'était surtout le regard interrogateur de ses yeux , dont je crois voir encore l'admirable expression et la langueur inquiète.

La pâleur de ses joues ne présentait point cette pâleur presque terreuse des femmes du Midi, mais plutôt la pâleur limpide des femmes de l'Orient, dont elle avait les lèvres gracieusement dessinées et l'admirable élégance dans la ligne de son col et dans la souplesse de ses bras. Peut-être, si tu rencontres jamais Marguerite , la trouveras-tu moins séduisante quelle ne m'apparut alors et qu'elle n'est restée dans ma mémoire; moi je l'ai aimée dès que je l'ai vue et je l'aime encore !....

— Pourquoi donc la fuis-tu? demanda Théodore.

— Pourquoi je la fuis?... pourquoi, après l'avoir aimée d'un amour si entier, si complet, j'ai

renoncé à la voir jamais? tu le sauras, mon

ami; je veux tout te dire; mais en te racontant l'histoire de ma vie, je me suis longuement arrêté sur les temps de calme et de paix qui en ont précédé les orages; j'ai voulu prendre des forces et de l'énergie pour achever le récit que j'ai entrepris. Oui, mon cher Théodore, j'aime encore Marguerite comme un insensé; je l'aime à ce point que j'ai été vingt fois au moment de me

tuer dans ce vieux château pour ne pas quitter le pays qu'elle habite. Je l'aime comme je l'aimai le soir de notre première entrevue.

Deux fois pendant cette soirée nos yeux se rencontrèrent , et je me sentis rougir , et ma figure se couvrit d'une sueur froide; elle s'aperçut de mon trouble , et toute son attitude exprima un étonnement presque aussitôt réprimé que trahi. Enfin , je fus tiré de la contemplation à laquelle je me livrais, et je fus rappelé à moi-même par une interpellation de madame de Rosdeuk, qui avait terminé le récit de ses tribulations et ses récriminations contre son vieil avoué.

— Avez-vous un bon avocat, monsieur de Kergoët? me demanda-t-elle.

Je lui nommai celui que le père Merik avait chargé de nos intérêts : ce choix eut son approbation.

Le souper se prolongea encore près d'un quartd'heure pendant lequel je répondis à toutes les questions de^ la baronne de Rosdeuk, sur notre procès , sur notre terre de Kergoët , sur mon père

et sur moi-même ; enfin nous quittâmes la table , et je fus conduit dans un petit salon assez bien meublé, dans lequel j'aperçus quelques livres épars sur les tables et un piano ouvert dont le pupitre était encore chargé de musique.

— Vous êtes musicienne, mademoiselle? demandai-je à Marguerite, en lui adressant la parole pour la première fois.

Sa tante se hâta de répondre pour elle et me dit : Ma nièce est très-forte sur le piano , et elle chante avec beaucoup de goût ; aussi ai-je pour délassement du soir la musique dont elle veut bien réjouir mes oreilles. J'aime beaucoup la musique, monsieur de Kergoët; et, dans des temps plus heureux , je peux me vanter d'avoir donné à la ville de Brest les plus jolis concerts qu'elle ait entendus. M. de Rosdeuk était encore de ce monde, ajouta-t-elle après un soupir, et nous recevions une fois par semaine les autorités civiles et maritimes.

Je me pressai d'interrompre la nouvelle nomenclature de regrets du temps passé que ma-

i^k BERTRAND DE KERGOET.

dame de Rosdeuk se préparait à me faire subir.

— Je ne voudrais point, lui dis-je, être un obstacle à vos plaisirs du soir ; je suis moi-même très-amateur de musique ; et je demande comme une grâce à mademoiselle Marguerite de consentir à se mettre à son piano.

— Ah! vous êtes amateur de musique , monsieur de Kergoët; peut-être chantez-vous? demanda madame de Rosdeuk en me regardant.

— Non, madame, répondis-je; je n'ai pas de voix.

— Alors , Marguerite , ma chère enfant , chantez-nous quelque chose , dit la baronne en s'asseyant.

La jeune fille voulut se défendre de se rendre à nos désirs; vainement objecta-t-elle qu'elle avait déjà beaucoup chanté avant le souper, elle dut enfin céder à mes prières et aux ordres de sa tante. Elle se plaça devant son piano, et parut chercher pendant quelque temps ce quelle pourrait chanter; une forte émotion la

faisait tressaillir , et tout son visage et son beau col s'étaient couverts d'un pourpre foncé. Je désespérais presque qu'elle pût vaincre sa timidité, quand tout à coup, par un effort sur elle-même, elle surmonta toutes ses hésitations, et sa voix sortit de son gosier, fraîche, pure, doucement cadencée et vibrante d'une délicieuse harmonie.

Le chant qu'elle avait choisi était une vieille ballade bretonne, dont l'air était fort simple, mais tellement approprié aux paroles, tristes comme presque toutes les paroles des anciennes ballades, que des pleurs vinrent, en l'écoutant, mouiller mes paupières. L'accent de la voix de Marguerite prêtait une mélancolie touchante aux plaintes de la pauvre mère qui déplorait dans les vers de cette mélodie la perte de son fils, mort dans une tempête sur les côtes de soil pays natal.

Ses derniers accents s'éteignirent par degrés et moururent comme un son perdu au milieu des sanglots, comme un dernier cri de l'âme, étouffé par sa douleur même : la ballade était finie, et j'écoutais encore, et je cherchais à retenir les der-

196 BERTRAiND DK KERGOET.

nièrçs notes de cette navrante harmonie. Je ne trouvai pas une parole pour exprimer ce qu elle m'avait fait éprouver, j'étais tout entier livré à. mille rêveries , à mille émotions qui traversaient mon cœur et l'emplissaient de trouble.

— ' Marguerite , dit madame deRosdeuk , pourquoi avoir été choisir cette vieille chanson ?elle n'a rien de gai: chantez-nous donc plutôt cette nouveauté que vous avez là sur votre piano.

'— Quelle nouveauté? demanda Marguerite en prolongeant son regard jusqu'à moi.

— Cet air du Petit Chaperon rouge que nous a apporté avant-hier M. Ranci; allons, mon enfant , ayez cette complaisance , je vous en prie : vous savez que je n'aime pas la musique qui attriste; et vous, monsieur de Kergoët, dit-elle en se retournant de mon côté, aimez-vous ces chansons lugubres ?

— Moi, madame, répliquai-je assez lentement, car ce nom de Ranci qui venait d'être jeté dans la conversation, me préoccupait d'une façon toute particulière; je suis partisan, non pas de la mu-

sique lugubre précisément, mais de la musique dont le caractère est empreint de tristesse; j'aime la musique qui fait rêver et non pas celle qui distrait; j'aime la musique qui amène des émotions qui font pleurer et non pas celle qui provoque le rire et la joie. Je crois que la musique a été accordée aux hommes comme un soulagement à leurs maux , comme un baume pour leurs blessures morales ; c'est pour ainsi dire une voix empruntée au ciel , que quelques élus ont seuls la faculté de faire murmurer sur la terre. Je comprends donc la musique doucement harmonieuse comme des pleurs d'attendrissement , de repentir, ou de douleur ; je comprends la musique qui est l'interprète de toutes les passions rêveuses, du déchirement de l'àme; la musique de chansonnettes et de flonflons, je ne la comprends pas.

— Vous êtes un romantique, s'écria madame de Rosdeuk , qui crut m'adresser presqu'une injure en me donnant cette qualification.

Quant à Marguerite, ses yeux s'étaient tournés vers moi , et il me sembla qu elle me regardait avec une secrète sympathie , et qu'elle m'approuvait intérieurement.

— Quel est ce M. Ranci? demandai-je à madame de Rosdeuk, et mon cœur se serrait en adressant cette question. Quel est ce M. Ranci, qui s'occupe de musique; est-ce un habitant de Brest ?

— Pas tout à fait, répondit madame de Rosdeuk, M. Ranci est le fils d'un de nos voisins, c'est un jeune homme charmant , qui a déjà beaucoup vu le monde , car les affaires de son père l'ont appelé deux fois à Londres et une fois à Paris. M. Ranci n'est pas gentilhomme, mais il a un ton parfait et d'excellentes manières, quoique trèsmélangées de façons anglaises. De plus, il est possesseur d'une belle voix de basse-taille, et il nous fait quelquefois le plaisir de venir passer la soirée avec nous. Dernièrement il a reçu de Paris tous les airs du Petit Chaperon rouge , et il les a prêtés à Marguerite , afin qu'elle pût étudier les duos de ce charmant opéra-comique, et les chanter avec lui. Je sais bien que depuis quelque temps, la mode est de crier beaucoup contre la musique française ; mais je ne saurais m'habituer à tous vos airs italiens, dont je ne comprends pas les

paroles ; d'ailleurs , j'aime ce qui est national , et je vous avouerai que je n'ai rien entendu de plus charmant que la romance que nous a chantée M. Ranci ,

Depuis longtemps , gentille Annette.

Madame de Rosdeuk parla encore longuement des talents de M. Ranci, des airs qu'il avait chantés , de sa préférence pour la musique française; mais je ne l'écoutais plus, je me sentais jaloux de ce M. Ranci , qui avait si librement ses entrées dans la maison de Marguerite , qui lui apportait de la musique et qui la chantait avec elle. L'amour était à peine entré dans mon cœur, et déjà la jalousie s'emparait de moi et me faisait soufiVir ses plus rudes tortures. Je haïssais ce M. Ranci, et sans l'avoir jamais vu , je le déclarais en moi-même sot et ridicule. J'aurais voulu pouvoir interroger Marguerite sur ce jeune homme, et scruter le fond de sa pensée , pour tâcher de connaître quelle était la nature de leur liaison et le degré d'intimité qui existait entre eux. Enfin j'établis ce M. Ranci , mon rival , et je l'estimai heureux de tout le bonheur que je n'avais pas.

— Comment, mon cher Bertrand , s'écria Théodore de Vitré ; parce que ta madame de Rosdeuk avait prononcé le nom de M. Ranci; parce quelle t'avait raconté qu'il venait chanter avec sa nièce , sur d'aussi faibles indices tu l'établissais l'amant de Marguerite.

— L'amant de Marguerite ?... oh 1 non , Théodore, cette pensée ne me vint pas à l'esprit

L'amant de Marguerite? non je ne fis pas

à cette douce et naïve créature l'insulte de lui supposer un amant ; mais je me persuadai que peut-être il lui plaisait, que leurs parents seraient bien aises de les marier; enfin que ce Ranci lui faisait la cour.

Cette pensée me fit horriblement souffrir. Je voulus me distraire de cette triste préoccupation , et profitant d'un moment de silence de madame de Rosdeuk, je quittai la place que j'occupais près d'elle , et je m'avançai vers le piano , devant lequel Marguerite était encore assise.

— ^Pourquoi ne pas nous faire entendre un des airs du Petit Chaperon rouge , mademoiselle ,

lui dis-je, sans trop penser à mes paroles , puisque vous devez les chanter avec M. Ranci?

Je ne sais si le ton que je pris, en parlant, avait quelque chose d'extraordinaire , ou si l'expression de ma figure indiquait ce qui se passait en moi, mais Marguerite releva sa tête quelle tenait inclinée, et me regarda d'un air surpris.

— Je croyais que vous n'aimiez pas la musique vive et légère , répondit-elle d'une voix presque basse.

— Je serai ravi d'entendre tout ce que vous voudrez bien nous chanter , tous les morceaux que vous préférez , et je dois penser que la musique du Petit Chaperon rouge vous plaît, puisque M. Ranci vous l'a apportée.

Marguerite me parut de plus en plus étonnée de ma demande : quelque chose comme du dépit, passa même sur sa figure, puis elle posa ses doigts sur le clavier de son piano , et elle chanta en la saccadant horriblement cette malheureuse chanson de Gentille Annette, que j'aurais bien envoyée à tous les diables.

Pendant tout le temps que chanta Marguerite, madame de Rosdeuk battit la mesure sur le bras de son fauteuil , en accompagnant sa nièce de sa voix chevrotante , et avec une apparence de vive satisfaction.

— Tu ne chantes pas cet air-là si bien que M. Ranci, ma chère enfant, lui dit-elle, quand la romance fut finie ; il y met plus d'expression , il la sent mieux; je sais bien que ce n'est pas là un de tes airs favoris , car il faut vous confier , monsieur de Kergoët , que ma nièce est un peu comme vous ; elle ne se plaît qu'à chanter des airs romantiques; mais voilà qu'il se fait tard et vous devez être fatigué, je vais vous conduire à votre appartement, et j'espère que vous ne partirez pas demain matin avant d'avoir partagé notre déjeuner.

Je m'inclinai en signe d'acquiescement, et nous nous séparâmes.

Quelque accablé que je fusse par la fatigue de celte journée , il me fut impossible de dormir; la chambre qui m'avait été donnée, occupait une petite aile, une sorte de retour du

bâtiment principal de Rosdeuk ; et , de ma fenêtre, je distinguais parfaitement la fenêtre de Marguerite; caché derrière mes rideaux, je l'avais aperçue plaçant quelques vases remplis de fleurs sur l'appui de sa croisée, et je restai à la même place , aussi longtemps que la lumière de son flambeau m'assura qu'elle n'était point endormie. Mais quand toute lueur eut disparu , quand le silence régna complètement dans la maison de Rosdeuk et dans les champs qui l'environnaient , le magnifique et solennel silence de la nuit, le calme et la douceur de l'atmosphère , le parfum des plantes qui arrivait jusqu'à moi, me calmèrent et apaisèrent pour quelques heures ma jalousie inquiète; je me sentis inondé d'une joie si grande , que je crus d'abord qu'il me serait impossible de la supporter. J'éprouvais des tressaillements qui ne me permettaient point de rester en place, puis des cris sourds, cris de bonheur et de volupté pure, sortaient de ma poitrine.

J'avais enfin trouvé le but qui, jusqu'à cette heure fortunée, avait manqué à mon existence; à ma jeunesse ; j'aimais pour la première fois,

204 BEIITRAJND DE KERGOET.

pour la première fois j'éprouvais cet enivrement que le cœur ressent à l'approche de l'amour véritable.

Je ne m'inquiétais pas si j'étais aimé, s'il arriverait que Marguerite m'aimât; la satisfaction que me causait mon amour venait plus encore, dans ce moment, du bonheur d'aimer, de savoir mon âme ouverte à ce sentiment délicieux, que de l'espoir d'être aimé par la femme que j'avais choisie pour la rendre gardienne et maîtresse de toutes mes affections.

Quand le matin fit sentir sa fraîcheur et que le soleil vint éclairer les lieux qui m'entouraient , mon cœur se serra en pensant que dans quelques heures j'aurais quitté , peut-être , pour ne la revoir jamais, cette jeune femme qui m'était apparue comme la réalisation de mes rêves les plus charmants; vainement je cherchais dans ma tête un moyen de renouveler ma visite à Rosdeuk, je savais qu'à moins d'y être positivement invité , jamais je n'aurais le courage de vaincre ma timidité au point de m'y représenter.

BERTRAND DE KEKGOET. 205

Le moment de mon départ, que je craignais et que je désirais tout à la fois , parce qu'il devait me remettre en présence de Marguerite, arriva enfin. Je descendis de ma chambre vers cette salle à manger , où la veille j'avais été reçu avec tant de cordialité; j'y trouvai madame de Rosdeuk empanachée de tout ce que sa toilette avait pu lui fournir de plus extraordinaire, ornée de fleurs, de rubans , parée , en un mot , comme une véritable châsse. Quant à Marguerite, elle était toute vêtue de blanc ; sa taille était indiquée par une large ceinture bleue, et des bluets qu'elle avait cueillis dans sa promenade du matin , lui formaient un bouquet d'une harmonieuse simplicité; elle me parut encore plus jolie que la veille; elle me plut davantage; nous causâmes à peine; mes regards ne rencontrèrent qu'une seule fois les siens , et cependant je sentis naître en moi de nouvelles raisons de l'aimer que je n'avais pas connues jusque-là. Il me sembla que je lisais mieux dans sa jeune âme, que j'y découvrais des qualités que personne n'avait su y découvrir. Que te dirai-je, mon cher Théodore ? à peine connaissais-je Mar-

guérite depuis douze heures , et je comprenais en la quittant que je l'aimais d'un amour sans borne, d'un amour qui devait faire le destin de ma vie.

Je prolongeai le déjeuner autant que cela me fut possible; je mis madame de Rosdeuk sur le chapitre de ses procès; je lui fis de nombreuses questions, dont je n'écoutais pas les réponses; j'eus l'air de prendre le plus grand intérêt à ses malheurs passés . aux faits d'armes du baron de Rosdeuk. J'étais heureux à côté de Marguerite, quoique je ne lui parlasse pas, et ne sachant même pas si elle éprouvait le moindre intérêt pour moi. Le bruit de sa respiration me causait une douce sensation de volupté ; j'aurais voulu pouvoir passer encore toute une journée à côté de Marguerite ; je me disais qu'il était temps de terminer mon séjour, que je ne pouvais pas plus longtemps abuser de l'hospitalité qui m'avait été accordée , et je retardais toujours de quelques minutes le moment fatal ; enfin , il fallut bien me lever de table et remercier madame de Rosdeuk. En prenant congé d'elle , je fus accablé de paroles

aimables; mais il y en eut une qui faillit me faire éclater en transports d'une joie qui eût paru bien extraordinaire. Madame de Rosdeuk m'avait invité à revenir; à revenir souvent, toutes les fois que les affaires dont j'étais chargé à Brest m'en laisseraient le loisir. Monsieur de Kergoët , ajoutât-elle en renouvelant ses instances au moment où je franchissais le seuil de la porte , je désire que vous demeuriez bien persuadé de tout le plaisir que j'aurai à vous recevoir ; Rosdeuk n'est pas loin de Brest , j'espère que vous apprendrez à en connaître le chemin , et que trois petites lieues ne vous effrayeront plus ; d'ailleurs, si l'appartement que je vous ai donné cette nuit ne vous a pas semblé trop mauvais, il sera toujours à votre disposition.

Marguerite ne me dit pas un mot d'adieu, et elle se contenta de me saluer, pour répondre à je ne sais quelle phrase embarrassée et mal tournée que je lui débitai en la quittant ; mon cœur était si joyeux que j'étais comme fou , je n'entendais même pas mes paroles.

Madame de Rosdeuk et Marguerite m'avaient

S08 BERTRATSD DE KERGOET.

accompagné jusqu'à la porte d'un petit jardin qui donnait sur de charmantes prairies ; arrivées là , elles m'indiquèrent une dernière fois le chemin que j'avais à suivre , pour regagner Brest, et je les quittai. A peine avais-je fait quelques pas que je jetai un regard en arrière, pour apercevoir encore Marguerite , elle n'était point rentrée dans le jardin , et je crus qu'elle aussi me suivait du regard ; mais quand nos yeux se rencontrèrent , elle franchit précipitamment le seuil du jardin et la porte se referma.

J'eus beaucoup de peine à retrouver le chemin de Brest ; mon attention ne pouvait se fixer sur les détours , les sentiers , les arbres qu'il fallait compter , les clochers qu'il fallait laisser à droite ou à gauche. Je n'avais plus qu'une pensée , mon amour pour Marguerite ; je n'avais plus qu'une préoccupation, et c'était de calculer le jour de mon retour à Rosdeuk. J'arrivai à Brest vers l'heure habituelle de mon dîner , je courus vers mon hôtel , avec la résolution de m' enfermer dans ma chambre et de m'y livrer tout entier à mes nouvelles impressions ; puis j'avais besoin de repos , car mon

BERTRAIND DE KERGOET. 209

insomnie de la nuit et la course que je venais de faire m'avaient beaucoup fatigué ; je remis au lendemain à voir les notaires, les avoués, les avocats , et tous les gens de tribunaux et de chicane ; je ne me sentais plus la même ardeur à poursuivre notre procès contre M. Trigaut, à réfuter ses mémoires, à consumer mes journées au milieu d'ennuis profonds pour disputer vingt malheureux arpents de bruyères.

LÀ. HOUANOE.

Combien j'ai douce souvenance, pt Chateaubriand.

Malgré tout mon désir de retourner le plus tôt possible à Rosdeuk , il me fallut pendant une semaine entière travailler avec notre avoué et notre avocat, écrire à mon père et à l'abbé Merik, et attendre leur réponse; c'étaient chaque jour de nouvelles pièces , que le besoin de notre cause exigeait impérieusement , des titres à moitié usés par le temps qu'il fallait déchifirer, traduire et inter-

prêter ; quand je croyais être quitte de tout souci, un nouvel incident s'élevait qui me retenait prisonnier à Brest. En écrivant à mon père et à l'abbé Merik, je ne leur fis point part de ma course à Rosdeuk, je ne leur parlai point de mes nouvelles connaissances; je voulais que cela demeurât un secret connu de moi seul ; j'avais peur que ce bonheur si grand que j'éprouvais, cet amour qui pour la première fois embrasait mon âme, ne fût deviné, et que la pudeur de cette passion ne fût ternie par sa divulgation.

Chaque soir, en rentrant chez moi , je m'enfermais pour penser à Marguerite; alors je la cherchais dans ses occupations de la matinée, je la suivais pas à pas , et quand arrivait l'heure où je savais qu'elle se mettait à son piano pour chanter, je prêtais involontairement l'oreille, comme si les sons de sa douce voix eussent pu arriver jusqu'à moi à travers l'espace. Après beaucoup de peines et de recherches , j'étais parvenu à me procurer la romance de Chateaubriand ,

Combien j'ai douce souvenance, dont le vieil air breton et la mélancolique poésie

me semblèrent parfaitement appropriés à la voix de Marguerite, et je les avais envoyés àRosdeuk. Je ne sais pourquoi je pensais qu'elle éprouverait plus de plaisir à l'étudier qu'à chanter toutes les autres romances de ses cahiers de musique. J'étais heureux de ce souvenir de moi , que j'envoyais dans cette bienheureuse maison de Rosdeuk où mon âme se trouvait enchaînée, oii j'aurais voulu pouvoir passer mes journées, ma vie.

Neuf jours s'étaient écoulés depuis ma visite à Rosdeuk , neuf jours qui m'avaient paru des mois , quand un matin je me remis de nouveau en chemin pour regagner ce toit hospitalier. Lorsque j'arrivai , madame de Rosdeuk et Marguerite venaient de sortir pour entreprendre une promenade ; alors je me fis ouvrir leur salon , où je les attendis au milieu de tout ce qui allait me parler d'elles et de leur existence depuis le moment où je les avais quittées. La chaise que Marguerite avait occupée devant son piano était repoussée de côté , comme si elle l'avait abandonnée seulement au dernier moment et quand déjà sa tante, toute prête pour sa prome-

nade , l'avait appelée précipitamment. Sur le pupitre du piano, je vis avec un trouble de bonheur inexprimable la romance de \ Émigré, que j'avais envoyée. Ce que j'éprouvai en cet instant, tu le comprendras peut-être, mon cher Théodore, mais j'ignore si aujourd'hui je pourrai bien l'exprimer; ce fut une sorte de délire , un enivrement , une folie que je n'essayai pas de contenir en moi; je me baissai sur le clavier que les doigts de Marguerite avaient touché, et mes lèvres s'y attachèrent avec une sorte de rage silencieuse.

Enfin je me calmai , et je continuai mon examen de ce salon , où s'écoulaient les heures de travail et de repos de celle que j'aimais ; il y avait dans l'embrasure d'une fenêtre une petite table à ouvrage qui renfermait tous ses instruments de couture et de tapisserie, et contre la muraille, non loin de cette même fenêtre , une bibliothèque où ses livres favoris se trouvaient réunis en petit nombre. Je fus curieux de connaître les lectures qui occupaient les loisirs de Marguerite: je vis d'abord les Méditations de Lamartine, quelques livres d'histoire, puis les œuvres choisies de Mas-

sillon , de Bossuet et de Bourdaloue , ainsi qu'une vieille Imitation de Jésus-Christ, sur la première page de laquelle je lus le nom de Marguerite au-dessous d'un autre nom de femme, qu'accompagnait une date assez éloignée. Je pris le volume des poésies de Lamartine, et m' étant assis sur le fauteuil que je supposai devoir être celui de Marguerite, je parcourus tous les chants de notre illustre poëte en cherchant à deviner quels étaient ceux qu'elle préférait. Il s'écoula bien deux heures pendant que je me livrais k cette étude ; enfin, à travers la fenêtre qui s'ouvrait sur la campagne , j'aperçus dans le lointain des prairies madame de Rosdeuk et sa nièce accompagnées par un homme que je pensai sur-lechamp devoir être M. Ranci , ce rival que je m'étais donné dans l'amour de Marguerite.

A sa vue je me sentis agité d'une émotion que j'aurais vainement cherché à contenir; mes jambes tremblaient sous moi et mon sang remonta violemment vers ma tête; je fisplusieursfoisletourdu salon; puis, quand j'eus reconquis un peu de calme, je m'avançai à la rencontre de mes nouvelles con-

naissances. Un chemin creux me dissimula longtemps à leurs regards; quelquefois seulement je pouvais les examiner à loisir en m'arrêtent derrière quelque buisson, quand le sol du sentier que je suivais s'élevait presque au niveau de la plaine; je cherchais à découvrir par un examen attentif quelles pouvaient être les relations de Marguerite et de M. Ranci ; je voulais absolument juger, d'après leur manière d'être ensemble, du degré de leur intimité ; il me fut impossible d'y parvenir. M. Ranci donnait le bras à madame de Rosdeuk , et Marguerite marchait silencieuse devant eux et comme plongée dans une douce rêverie ; à l'embranchement de deux petites routes, se trouvait un bouquet d'arbres isolés, qui paraissait avoir été à dessein planté en cet endroit comme une indication ou un signe de délimitation de territoires entre deux communes. Marguerite, qui devançait sa tante de quelques pas , se trouva tout à coup devant moi en arrivant à ce bouquet d'arbres ; la surprise lui arracha un faible cri ; mais elle se remit aussitôt de cette émotion, et ses joues témoignèrent seules, par leur rougeur , du trouble dans lequel ma présence inattendue l'avait plongée.

■— Ah! c'est vous, Monsieur, me dit-elle; nous ne vous espérions pas aujourd'hui , et vous m'avez presque efFrayée. Puis, sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers sa tante qui s'avançait plus lentement , appuyée sur le bras de M. Ranci.

Madame de Rosdeuk me reçut avec une affabilité charmante, et ne me dissimula point le plaisir que lui causait ma visite ; pendant dix minutes elle m'accabla de mots obligeants sur le bon souvenir qui m'avait porté à revenir vers Rosdeuk, me fit vingt questions sur la tournure que prenait mon procès, et finit par me présenter M. Ranci, car c'était lui en effet qui servait d'appui à sa marche.

M. Ranci et moi, nous nous saluâmes froidement, et je crus découvrir qu'il ne me voyait pas d'un œil plus favorable que je ne le voyais moi-même. Dès ce moment, ce qui n'avait été qu'un doute pour mon cœur devint une certitude; Ranci était mon rival, et notre lutte allait commencer. Mais je ne craignis plus que Marguerite aimât M. Ranci; toutes mes terreurs disparurent à la première inspection que je fis de ce singulier

220 BERTRAND DE RERGOET.

personnage; tu ne pourrais l'imaginer rien de plus ridicule et de moins fait pour être aimé.

Ranci était un grand garçon tout d'une venue , sans grâce , sans tournure , prodigieusement élevé sur de longues jambes, que terminaient d'énormes pieds ; un cou mince soutenait sa tête remarquable seulement par son expression fade et commune ; ses cheveux , ses sourcils et ses favoris étaient d'un blond tant soit peu hasardé, et sa bouche , grande et pourvue de lèvres épaisses , s'ouvrait prétentieusement en cœur, pour permettre d'admirer d'assez belles dents; ses yeux , petits et d'un bleu gris, ne variaient point dans leur expression ridiculement langoureuse. Enfin M. Ranci s'offrit à ma vue et à mon jugement comme le type le plus complet de l'homme sans goût, du fat de petite ville. Sa conversation, si toutefois il en avait une, et si l'on peut décorer du nom de conversation les phrases mielleuses , ridicules et ampoulées , qu'il débitait avec assurance, n'était qu'un ramassis de sottises, de bavardages sans esprit, et de futilités stupides.

BEHTRAiM) i)E KEKGOET. 2-21

— Tu n'as pas vu ton rival en beau , mon cher Bertrand , dit Théodore en souriant.

— Eh bien ! je n'exagère rien, reprit Bertrand : Banci est tel que je viens de le décrire, et peutêtre moins bien encore. J'aurais voulu que tu te trouvasses comme moi en face de son habit marron clair , de ses pantalons démesurément larges, de ses gilets d'étoffes changeantes, et de son énorme chapeau; je serais curieux de savoir comment tu aurais pu t' empêcher de rire.

— Je n'aurais pas cherché à retenir mon envie de rire, je l'aurais contentée, s'écria Théodore.

— Je ne le fis pas, moi , répondit Bertrand en continuant son récit; je gardai mon sérieux uc un sang-froid imperturbable.

— M. Banci est ce chanteur agréable dont nous vous avons parlé, M. de Kergoët ; j'espère que vous l'entendrez ce soir , me dit madame de Bosdeuk,

Banci se rengorgea , parla de son talent avec un aplomb unique, et de la musique en général comme un juge souverain dont les arrêts devaient être infailliblement approuvés par tout le monde.

222 BERTRAND DE RERGOET.

Au milieu du déluge de mots qu'il débita sur la musique, la poésie, la peinture et tous les arts en général , je découvris l'opinion politique qu'il professait.

— La restauration, disait-il en affectant un air de profond penseur , a causé un mal irréparable aux arts en France ; elle a encouragé l'art étranger au détriment de l'art national ; maintenant l'on commence à s'entretenir de musique italienne; on m'a dit même qu'à Paris l'opéra italien était plus à la mode que l'opéra français , que les chanteurs italiens étaient mieux payés ; les gravures anglaises font fureur , et il n'est pas jusqu'à l'Allemagne qui ne nous inonde de ses produits littéraires; cela fait le plus grand tort à nos artistes et au commerce. Après tout, ajouta-t-il en me regardant de côté , d'un air vainqueur, et comme si j'avais dû rester abasourdi du coup qu'il se préparait à me porter ; après tout , nous devions nous y attendre sous un gouvernement qui a amené deux fois l'étranger dans nos murs.

Content de cette phrase sonore , par laquelle il terminait son discours , et du sentiment noble-

BBIRTRAND DE RERGOET. 223

ment libéral qui l'avait dictée , M. Ranci remonta sa cravate par-dessus son menton, et se redressa en cadençant son pas.

La bêtise et la sottise de ce fareau de petite ville ne me mirent point en colère, mais je voulus cependant lui faire comprendre très-clairement qu'il ne me plaisait pas que personne parlât ainsi devant moi du gouvernement de la restauration , et que j'étais peu disposé à le souffrir; ce fut donc dans cette intention que je lui répondis d'une voix lente, mais brève dans son accentuation:

— Je ne vous cacherai pas, monsieur, que je suis dévoué à ce gouvernement de la restauration , que vous me semblez vouloir dénigrer ; je ne suis point habitué à en entendre parler avec injustice , et vous me permettrez de vous dire que c'est un genre de conversation que je trouve peu agréable; cependant je vais répondre à votre attaque pour qu'elle ne se renouvelle pas , et pour que cette question soit vidée entre nous. Si les étrangers sont venus deux fois dans notre pays , les révolutionnaires et l'empire en sont plutôt la

cause que la restauration , dont le rôle a été un rôle de pacification; sans la restauration, monsieur, je ne sais ce que devenait la France envahie par l'Europe en armes. La restauration a sauvé notre pays d'un partage , elle a gardé les conquêtes de Lous XIV , et en quelques années elle a su faire remonter votre patrie et la mienne au rang des puissances les plus respectées. Croyez-moi , monsieur, tout cela est de la gloire, et de la gloire plus durable peut-être que celle que donnent des conquêtes passagères , des révolutions sanglantes, dont les peuples se ressentent longtemps , et qui leur laissent des plaies dont ils gardent pendant bien des années l'horrible cicatrice.

— Monsieur est peut-être Vendéen ? murmura M. Ranci d'un ton où la niaiserie le disputait au désir de dire une méchanceté.

— Oui , monsieur ! mon père a été l'un des plus intrépides capitaines des paysans bretons dans la noble guerre de la Vendée, et c'est un titre dont je me fais gloire.

Comme cette deniière réponse avait été faite

sèchement , M. de Ranci ne crut pas devoir continuer une conversation politique. Un moment de silence suivit notre courte discussion, et je remarquai que madame de Rosdeuk , partagée entre ses anciennes adorations impériales et son nouvel amour de la légitimité et de la noblesse , après quelques hésitations , finissait cependant par m'approuver, et qu'elle reprochait tout bas à M. Ranci sa sortie ridicule.

Aux premières paroles un peu sèches que j'avais prononcées, Marguerite s'était tournée vers nous , et elle semblait suivre notre discussion avec inquiétude ; mais quand elle fut terminée, ses jeux reprirent leur tranquillité, et , de même qu'avant mon arrivée , elle se tint à une petite distance devant sa tante , que M. Ranci et moi nous accompagnions à pas comptés.

Madame de Rosdeuk fît tous ses efforts pour rétablir la bonne harmonie entre son chanteur favori et moi, et, pendant tout le reste de la promenade , elle entretint presqu'à elle seule la conversation. Je me prêtai de bonne grâce à son désir

de réconciliation , car je ne pouvais plus craindre I. 15

M. Ranci comme un rival dangereux, et si les prétentions de plaire à Marguerite , que je lui devinais , me paraissaient ridicules , du moins ne me troublaient-elles aucunement. Je m'avançai donc jusqu'à faire les premiers frais, et je lui adressai directement la parole en lui demandant s'il était chasseur et s'il aimait la chasse.

— Je suis très-amateur de chasse, me réponditil, de manière à me prouver que tout ressentiment n'était pas entièrement éteint en lui ; mais nous autres bourgeois des villes , nous avons peu d'occasions de chasser, car les anciens nobles , qui sont encore propriétaires de presque toutes les campagnes , ne nous invitent point à leurs chasses.

Je ne fis pas attention à l'amertume avec laquelle il prononça le mot bourgeois et anciens nobles, et voulant pousser jusqu'au bout mes avances , je lui assurai que si jamais la fantaisie lui prenait de visiter Kergoët , je me ferais un plaisir de l'admettre au partage de notre chasse.

M. Ranci ne me remercia de ma politesse que par une inclination de tête , et rentra d'un air

BERTRAND DE RKRGOET. 227

boudeur et grognon son menton dans sa cravate. Voyant qu'il était impossible de rien tirer d'un pareil sot, je ne m'occupai plus de lui et je me mis à causer avec madame de Rosdeuk.

— J'ai vu avec beaucoup de reconnaissance, lui dis-je , que mademoiselle votre nièce a bien voulu étudier la romance que je lui ai envoyée; cela me fait espérer que je pourrai la lui entendre chanter pendant ma visite à Rosdeuk.

— Qu'appelez-vous votre visite? J'espère bien, s'écria madame de Rosdeuk , que vous nous consacrerez quelques jours. M. Ranci passe la semaine avec nous; et puisque vous aimez la musique, nous vous en donnerons matin et soir.

Je voulus me défendre de prolonger mon séjour à Rosdeuk plus longtemps que jusqu'au lendemain matin ; il me fallut céder aux instances de l'hospitalière baronne; il fut convenu que j'écrirais à Brest, et que si j'avais besoin d'y aller, on me procurerait un cheval, avec lequel je pourrais accomplir ma course en peu d'heures.

M. Ranci fit une grimace de mécontentement

très-significative , quand il me vit décidé à prolonger ma visite. Madame de Rosdeuk , au contraire, en parut toute joyeuse.

— Vous entendrez votre romance, me dit-elle , car Marguerite doit la savoir par cœur; depuis que vous nous l'avez envoyée, elle la répète au ,

moins dix fois par jour, et je suis persuadée que 1

vous l'aurez trouvée sur le piano.

Comme madame de Rosdeuk terminait sa phrase , nous arrivions à son habitation, et Mar- i

guérite et elle nous quittèrent^ pour donner des ordres et rajuster leur toilette avant le dîner.

ITHE HEITHE DE SOMMEIL.

Lève-toi , Jérusalem ! ouvre les jeux à la lumière.

Itate.

Si je reprenais un à un tous les souvenirs de mon séjour à Rosdeuk, qui se pressent en foule dans mon àme, je passerais des journées entières, mon cher Théodore, à te faire suivre pas à pas les progrès de mon premier, de mon seul amour. Je ne te dirai donc point comment Marguerite chanta

Combien j'ai douce souvenance ,

ni quelles réflexions M. Ranci put faire sur cette romance ; je ne te raconterai pas non plus les façons ridicules ae ce rival , ni comment sa haine pour moi s'accrut à tel point, pendant les quelques jours que nous passâmes ensemble à Rosdeuk , qu'il en partit mon ennemi le plus acharné, et devint un des missionnaires les plus ardents des intérêts de M. Trigaut du Finistère.

Quant à Marguerite, elle semblait éviter de m'adresser directement la parole; mais il était rare que son avis différât du mien sur les questions qui se trouvaient débattues devant elle ; M. Ranci ne lui plaisait pas, et comme lui et moi n'étions jamais de la même opinion dans aucune discussion , Marguerite se rangeait tout naturellement de mon parti ; ce qui n'augmentait pas médiocrement la mauvaise humeur de M. Ranci, et redoublait sa haine contre moi. Madame de Rosdeuk ne se prononçait pour aucun de nous deux. Elle maintenait une balance à peu près égale entre nos opinions et nos manières de juger et de sentir si complètement dijfférentes.

M. Ranci était peu royaliste , et encore moins religieux ; il appartenait à cette prétendue école philosophique voltairienne qui a tant fait de mal « à la France , et qui fut pendant la restauration l'arme révolutionnaire la plus dangereuse aux mains du parti libéral. C'était surtout dans les petites villes de province que cette école philosophique avait de nombreux sectaires , principalement dans les rangs de la bourgeoisie, qui s'en faisait une croyance, si toutefois on peut donner le nom de croyance à ce qui est la négation de toute croyance.

— Ce n'était pas seulement en province , s'écria Théodore de Vitré avec un profond sentiment d'amertume , que les Voltairiens répandaient les venins de leur incrédulité; Paris a connu ces messieurs qui s'établissaient esprits forts, profonds penseurs, et les plus doctes d'entre les hommes , parce qu'ils ne croyaient qu'aux choses palpables. C'était d'ailleurs une science bien facile que la science des Voltairiens; il suifisait, pour en être reconnu maître, d'avoir lu et retenu les impiétés et les saletés du Dictionnaire philo-

2ai BERTRAND DE KERGOET.

sophique, de s'être farci la tête des singuliers arrangements historiques du patriarche de Ferney , et d'avoir continuellement à la bouche :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; Notre crédulité fait toute leur science.

On était de plus réputé bon Français quan d on reculait les limites du savoir jusqu'à pouvoir citer un chant de l'infâme poëme de la Pucelle , où Voltaire a réuni toute la finesse et le cynisme de son esprit pour flétrir la gloire la plus pure de la France.

— Eh bien , mon cher Théodore, M. Ranci était un professeur distingué de ce voltairianisme ; il ne croyait ni à la divinité du Christ, ni à l'immortalité de l'âme, mais il croyait à Voltaire et à l'immortalité de sa doctrine.

—^Possédait-il un Voltaire Touquet ?

— 11 avait, je crois, vingt éditions de Voltaire, et quantité de bustes, de statuettes, de portraits et de médailles de ce grand homme. Quelquefois après dîner, avant que Marguerite se mît à son piaBO^

M. Ranci en buvant à petites gorgées un verre de vieille liqueur, se lançait dans des dissertations métaphysiques dénuées de raison; d'autres fois, il se posait fièrement en face de moi et me disait avec un air de supériorité plein de mépris :

— Vous qui croyez au pape, monsieur de Kergoët, répondez à une seule question, éclaircissezmoi un seul point de toutes les obscurités dont les calotins et les jésuites ont composé les articles delà foi religieuse, et je deviens bigot.

— Voilà bien, murmura Théodore de Vitré, le langage convenable et poli de messieurs les Voltairiens ! voilà bien leur bon goût dans les termes et dans les qualifications par lesquelles ils désignent leurs adversaires !

— Je crois en Dieu, monsieur Ranci, répondais-je d'un ton grave, etj'honore et je respecte N. S. P. le pape comme son vicaire ici-bas. J'ignorais que les jésuites fussent les auteurs de notre foi religieuse ou les rédacteurs de son symbole , et je ne sais qui vous voulez désigner par l'épithète de calotin ; je ne comprends pas davantage la signification du

terme bigot , mais je suis prêt à répondre à vos questions suivant mes faibles lumières.

— Eh bien ! M. deKergoët, dites-moi, puisque vous reconnaissez qu'il y a une âme, où elle habite en nous.

— Ceci est un mystère, monsieur.

— Ah ! un mystère , reprenait-il , voilà le grand mot lâché , mais, monsieur , la science et la raison ne peuvent s'accommoder de cette fin de non-recevoir; toutes deux ont fait trop de progrès aujourd'hui , et nous nous permettons de professer quelque mépris pour tous vos mystères.

— Alors, comment expliquerez-vous ceux que vous ne pouvez nier? demandais-je avec le plus grand calme.

— Quels sont ceux que nous ne pouvons nier? apprenez , monsieur, que nous les nions tous.

— Même l'éternité de Dieu?

— Mais, monsieur, Dieu est un mot et voilà tout.

— Eh bien ! nierez-vous l'éternité du principe quelconque qui préside aux diverses créations?

nierez-vous que ce principe soit incréé et qu'il ne finira point?

— Sans doute, monsieur de Kergoët, s'exclamait M. Ranci , avec un sourire de pitié.

— Alors expliquez-moi, lui disais-je, comment il a pu avoirun commencement et comment il pourra avoir une fin ; expliquez-moi ce qui était avant et ce qui sera après.

Monsieur Rancine , pouvant rien expliquer , débitait des impiétés plus ou moins grossières , et finissait toujours par appeler à lui quelques souvenirs du poëme de la Pucellcy qui étaient les auxiliaires les plus ordinaires de ses discours philosophiques. Cette manœuvre de sa part n'était pas maladroitement conçue; il n'ignorait pas la prédilection de madame de Rosdeuk pour les vers quelle nommait à double entente, et son admiration particulière pour les contes et les romans de Voltaire. La bonne dame n'avait jamais lu de sa vie que trois ou quatre volumes de Voltaire, Faublas et les LiaisoJis dangereuses, auxquelles lectures j'ajouterai cependant, pour être juste, tous

2fô BERTRAND DE KERGOET.

les bulletins de la grande armée et tous les romans des cabinets de lecture de Brest. Aussi était-elle tant soit peu voltairienne ; mais ses prétentions nobiliaires la rattachant au parti royaliste, elle ne se permettait d'admirer que les principes moraux du Dieu du XVIir siècle , sans vouloir donner son approbation aux conséquences politiques de ses prédications et de ses doctrines.

Marguerite écoutait nos conversations, sans y prendre part ; cependant quelquefois elle m'approuvait par un signe de tête presque imperceptible, par une animation plus vive de son regard^ et blâmait ou condamnait tout à fait le Voltairien Ranci par un mouvement d'épaules, une légère crispation de ses doigts pressés l'un contre l'autre. Le jour où Ranci et moi nous quittâmes Rosdeuk, il me sembla que Marguerite était triste et que ses yeux étaient légèrement rougis; une sorte d'inquiétude que je ne savais définir l'agitait et la rendait toute différente de ce que je l'avais vue jusque-là. Un seul instant nous nous trouvâmes seuls, elle et moi , dans le salon ; elle était debout , appuyée contre son piano, et moi je la regardais le

BERTRAND DE KERGOEÏ. 239

cœur plein de tristesse , et souffrant déjà de cette séparation qui allait suivre ce peu de jours heureux que j'avais passés près d'elle. Son agitation et son embarras redoublèrent ; elle ouvrait à demi ses lèvres , puis les refermait , comme si elle eût hésité à parler; à la rougeur qui pendant un instant couvrit sa figure et son cou , une pâleur plus mate que sa pâleur habituelle avait succédé; enfin elle me sembla faire un violent effort sur elle, et elle me dit d'une voix tremblante :

— Vous avez été si obligeant, monsieur, que je ne crains pas de m'adresser à vous pour vous demander de me rendre un petit service.

— Parlez, répondis-je en m'approchant d'elle, je serais heureux d'être chargé par vous d'une commission qui vous soit de quelque utilité, et je ferais tout au monde pour l'exécuter de manière à vous satisfaire.

Marguerite baissa les yeux sous la vivacité de mon regard; elle éprouva comme une sorte de tressaillement ; mais elle continua à me parler du même son de voix tremblant.

— Je voudrais qu'il vous fût possible de me procurer à Brest quelques duos des Danaides ; M. Ranci a beaucoup fait l'éloge de cet opéra à ma tante, qui désirerait que j'en apprisse quelques morceaux pour les chanter avec M. Ranci.

Marguerite se tut pendant un espace de temps bien court, comme si ce qui lui restait à dire était de beaucoup plus difficile à prononcer que ce qu'elle avait déjà dit; puis elle ajouta :

— M. Ranci ne doit revenir que dans un mois, parce qu'il part pour Nantes où il demeurera trois semaines; si vos occupations vous donnaient le loisir de diriger vos pas vers Rosdeuk avant son retour , et qu'il vous fût possible d'apporter les airs des Danaides , j'aurais du moins le temps de les savoir avant sa pr emèe visite.

Je ne sus rien répondre, je ne sus rien dire, tant la joie qui inondait mon âme m'ôtait toutes mes facultés. C'était Marguerite elle-même qui m'engageait à revenir , à renouveler mes visites à Rosdeuk ; qui m'offrait un moyen tout naturel de m'y présenter de nouveau , qui m'en témoignait,

pour ainsi dire , le désir en ni'indiquant l'époque pendant laquelle il me serait plus agréable d'y venir, et de m'y trouver seul visiteur, entre sa tante et elle. Les premières espérances qui arrivent , quand on aime, sont riantes et belles, et semblent s'avancer à pleines voiles ; parce qu'une lueur des premières joies ineffables de l'amour a lui dans notre âme , on ne veut plus douter de l'entière réalisation de tous les désirs qu'enfante le cœur. Ainsi quand je crus voir que Marguerite désirait mon prochain retour , je ne doutais plus qu'elle ne m'aimât, et si j'avais été moins timide et moins tremblant, je lui aurais dit en m'inclinant devant elle:

Et moi aussi, Marguerite, je vous aime.

Mais je ne dis rien, et je repartis pour Brest, plus amoureux , plus troublé qu'après mon premier retour de Rosdeuk.

Je trouvai des lettres de mon père , qui me demandaient de presser les avocats, les avoués, les procureurs du roi et les juges, pour en finir au

plus vite avec Trigaut du Finistère. Mon père

242 BERTRAJND DE KERGOET.

avait hâte de me revoir , il se sentait isolé et plus malheureux loin de moi , je lui étais devenu une afléction nécessaire.

— Bertrand fouilla dans une liasse de papiers, et après en avoir tiré une lettre : Ecoute , dit-il à Théodore de Vitré, voici sa lettre, tu vas connaître sa tendresse, tu vas juger mon pauvre père par lui-même.

« Nous sommes bien seuls et bien isolés , mon » cher enfant, depuis ton départ; chaque jour » nous sentons davantage combien tu manques à )) notre intimité : l'abbé Merik et moi , nous par- M Ions de toi presque à chaque instant, pour nous » rappeler tout ce que ta présence apportait de » douceur et d'agrément h nos entretiens du soir, » à nos longues promenades sur les grèves de » Kergoët. Je ne puis me faire, il faut te l'a- » vouer, à ce silence d toute la journée, qui règne » autour de moi. Vingt fois, pendant la matinée, » je prête l'oreille aux bruits du dehors , espérant » qu'ils m'annonceront ton retour; je passe de- » vant ta chambre et je m'arrête le cœur navré, » me rappelant les moments heureux où je t'en-

» tendais niarcliant dans les corridors de notre

» vieux château , où je t'apercevais à travers mes

» fenêtres , et où il me suffisait de prononcer ton

» nom pour te voir accourir près de moi. De toute

» notre famille, nous sommes demeurés seuls, mou

)) cher Bertrand; de toutes les afîections de ma

» triste vie, tu es la dernière, et quand tu me

» manques, il me semble que je n'ai plus rien au

)) monde.

)) Ce malheureux procès ne finira donc point ; » ce Trigaut que je déteste tous les jours un peu )) plus , aura donc le pouvoir de le faire traîner )) en longueur, et de nous ruiner en frais, s'il ne » peut nous enlever quelques parcelles de notre )) héritage. Tâche , mon cher enfant de presser , le » plus que cela sera possible , la fin de cette chi- » cane et le moment de notre réunion ; vois nos » avocats, nos juges, enfin tous les gens de jus- » tice, et ne néglige rien, je t'en conjure, pour » abréger le temps de notre séparation. Quand je » te fis partir pour Paris , il y a quelques années, » je n'avais pas été habitué, comme je le suis » maintenant, à cette vie commune que nous

244 BERTRAND DE RERGOET.

» avons si doucement menée depuis ; je me sen-

» tais plus de courage et peut-être aussi plus de

» forces; je te voulais un avenir brillant, je rêvais

» pour toi une vie plus active. Aujourd'hui toutes

» mes illusions sont dissipées; je ne demande

» pour mon fils qu'une vie heureuse et calme ,

» passée tout entière , dans le manoir de ses

■» pères. Ce que j'espère de l'avenir, c'est que nous

» arrivions à rencontrer une jeune filie qui mérite

» de devenir ta femme ; oui Bertrand, cette pensée

)) m'occupe exclusivement ; nous en causons sou-

» vent l'abbé Merik et moi , puis nous nous lais-

» sons aller à toutes les charmantes rêveries , dans

M lesquelles nous plonge une telle préoccupation.

» Reviens donc, mon enfant, le plus tôt possi- » ble, reviens pour rêver avec nous , et pour nous » aider à accomplir ces rêveries. Mais eu atten- » dant ton retour, écris-nous souvent; tes lettres » sont nos délassements les plus doux; nous » croyons, quand nous les lisons, que tu es en » tiers dans nos conversations. Adieu , mon cher » Bertrand, le bon abbé Merik et moi , nous t'em- » brassons bien tendrement. »

Ces lettres de mon père me faisaient beaucoup de mal , parce que je ne me sentais plus digne de cette tendresse si simplement affectueuse , parce que bien loin de désirer la fin de ce procès qui me retenait à Brest, je l'entrevoyais avec désespoir. Kergoët m'apparaissait comme une affreuse solitude, comme un exil , une prison où m'attendaient tous les chagrins et les regrets de mes quelques jours de riantes illusions. J'aurais voulu pouvoir susciter de nouveaux incidents pour retarder qe jugement que mon pauvre père attendait si impatiemment. Mais je n'eus pas besoin de m'occuper de tels soins, je laissai faire la justice qui, avec sa lenteur ordinaire , seconda merveilleusement mes intentions.

Une des plus cruelles déceptions qu'aient enfantées le code moderne de nos lois et cette charte que l'on proclamait l'acte de notre liberté , pour laquelle on a remué, agité et bouleversé tant de fois notre pays, pour laquelle on s'est battu, et pour laquelle enfin on a chassé de France toute une vieille race de Rois ; est ce faux axiome , que tous les citoyens sont égaux devant la loi , et que

la justice ne se vend point. L'homme riche et le pauvre ne sont pas placés devant la loi , dans les mêmes conditions ; celui qui peut sacrifier à plaider, une somme d'argent considérable, peut aussi s'emparer de l'héritage du pauvre et lui disputer ses droits les plus légitimes; de juridiction en juridiction , de tribunaux en tribunaux , il le traînera pendant des années entières , il épuisera peu h peu ses dernières ressources , et le mettra dans l'impossibilité de continuer à défendre ce qui lui appartient ; il le fera renoncer à son procès; tandis que lui, l'homme riche, aura toujours des avocats , des avoués , prêts à se déclarer les auxiliaires de son iniquité , l'homme pauvre se verra abandonné par les siens; les actes, les significations, l'abus du papier timbré se multiplieront avec une effrayante rapidité , puis enfin arrivera la cour de cassation qui, à moins d'un certificat d'indigence, exigera, avant de vous rendre justice, le dépôt d'une somme d'argent qu'il vous sera impossible de lui apporter.

— Jeconnais toutes ces misères-là, s'écria Théodore de Vitré, je ne sais d'égalité devant la jus-

tice, que celle de deux hommes qui auront une fortune pareille; alors la justice est ég..iepour eux, les chances se partaL^cnt avec équité ; les frais , les avoués et les avocats les ruineront également. Notre loi moderne , si prônée et si vantée , est tellement une grande daiae, qu'elle n'a point voulu descendre dans les replis du cœur humain , qu'elle ignore le monde qu'elle est appelée à régir. Devant elle il n'y a que deux classes d'hommes , le riche , et le pauvre qu'elle envoie aux ateliers de mendicité. Prodiguez votre or à tous les officiers de la chicane , ou venez étaler au grand jour de l'audience et de la publicité, votre misère, votre abaissement peut-être; dites à tous ce que vous avez soigneusement caché à force de privations; demandez par charité un avoué , un avocat , et le jugement de la cour de cassation; faites-vous inscrire enfin sur le contrôle des indigents , comme la débauch'^ se fait inscrire sur le livre de la police ; alors si vous ne vous enrôlez pas parmi les ouvriers, on vous enverra correctionnellement dans un dépôt de mendicité, et voilà ce que nos légistes et nos phiîî^nthropes appellen*^ de l'égalité devant la loi. Ajoutez à cela que la rédaction de nos

248 BERTRAND DE KERGOEÏ.

codes est tellement claire , que chaque tribunal en interprète les articles dans un sens différent, et que la cour de cassation elle-même , cet arbitre suprême de toutes les autres cours, n'a pas de jurisprudence bien positive, et que toutes les parties, arguent comme moyens , de ses arrêts rendus sur des faits identiques, d'une manière totalement différente.

— Je m'aperçois à ta chaleureuse philippique , mon cher Théodore , reprit Bertrand de Kergoët , que tu connais notre justice et ses balances. Heureusement nous pouvions sacrifier quelque argent au procès que nous intentait M. Trigaut ; mais il ne dépendait pas de mon père ni de moi de hâter la marche de messieurs de la justice, et tu sais maintenant, d'ailleurs, que j'aurais plutôt allongé les préliminaires du procès. Mon avocat et mon avoué semblaient avoir compris mes désirs secrets; chaque jour ils demandaient de nouveaux papiers, de nouveaux extraits authentiques de nos titres , et le tribunal , conformément à leurs demandes et à celles des avoués de notre partie adverse, prononçait des remises successives. Trigaut savait que le

procès causait un ennui profonde mon père; aussi seprêtait-il de bonne grâce aux remises demandées par nos gens d'affaires; ce qu'il désirait, c'était de nous inquiéter et de nous faire dépenser de l'argent , et il y réussissait à merveille.

Je profitai , comme tu peux bien le croire , de l'invitation que Marguerite et madame de Rosdeuk m'avaient faite de revenir le plus promptement possible à Rosdeuk. Je n'avais point encore osé , en écrivant à mon père , lui parler de mes nouvelles connaissances; je craignais de lui laisser lire malgré moi , dans ce que je lui aurais dit de Marguerite, tout l'amour que j'avais pour elle; et je voulais tenir cet amour, que je n'avais point encore avoué à celle qui en était l'objet, enfermé dans le fond de mon cœur ; je voulais que Marguerite et moi fussions seuls à connaître cet amour. Marguerite l'ignorait peut-être ; sa candide innocence n'avait pas compris ce que voulait dire mon trouble , mon agitation en sa présence , et mon empressement à revenir à Rosdeuk. Je m'étais fait une si douce habitude de cette maison, que j'y passais la plus grande partie de mon ^ temps.

Peu à peu Marguerite s'était habituée à moi , et nous en étions venus à causer avec une charmante intimité. Quant à madame de Rosdeuk, elle m'avait pris en grande affection , parce qu'à chacun de mes voyages je renouvelais sa provision de romans, que lui fournissait un cabinet de lecture de Brest, dont je m'étais établi le messager.

Madame de Rosdeuk passait sa vie à lire tous "^ les romans que pouvait lui fournir la presse moderne; elle s'intéressait aux héros imaginaires dont ils lui développaient fhistoire; elle pleurait sur leurs malheurs , ou se réjouissait de leurs joies ; elle était enfin ce que sont bien des femmes de ce monde, qui , après avoir employé leur vie à faire et à défaire des romans pour leur propre compte , arrivent à l'âge où il n'est plus possible d'en ébaucher un seul. Madame de Rosdeuk prenait sa part de ceux des autres , vrais ou faux ; elle s'y mêlait comme actrice secondaire , elle en connaissait tous les personnages, et je me voyais dans la cruelle nécessité de lire avec plus ou moins d'attention la plus grande partie des livres que j'apportais ; car madame de Rosdeuk tenait singulièrement à pou-

voir causer des personnages avec lesquels elle passait ses journées ; et je ne sais si elle m'aurait pardonné de confondre un Adolphe avec un Léonce, ou une Lodoïska avec une Amanda.

Grâce à cet amour ardent de la lecture , Marguerite et moi , nous avions de longues conversations , auxquelles madame de Rosdeuk ne prenait aucune part et qu'elle n'écoutait même pas ; il arrivait assez souvent, qu'ennuyée de ce qu'elle nommait notre bavardage, elle nous disait de profiter , soit de la beauté du jour , soit de la fraîcheur de la soirée , pour nous promener autour de Rosdeuk. D'abord je fus embarrassé de cette confiance que me témoignait la tante de Marguerite ; mais peu à peu je découvris que le sentiment qui la faisait agir , était moins un sentiment de confiance, qu'un désir égoïste de se livrer sans contrainte et sans interruption à sa passion favorite de lecture.

La première fois que Marguerite et moi , partîmes sans mentor, pour une promenade du soir , ja pauvre enfant rougit , hésita et demeura quelques instants incertaine et embarrassée ; elle n'osa

pas perdre de vue les cheminées de Rosdeuk , et c'est à peine si, pendant deux heures de marche, elle répondit à une seule des questions que je lui adressai ; mais peu à peu sa réserve et sa timidité cessèrent , et elle en vint avec moi à une sorte de douce familiarité et de confiance pudique et enfantine. Chaque jour je découvrais en elle de nouvelles raisons de l'aimer, quelque charme secret que je n'avais point encore deviné et qui me causait des transports de joie et de bonheur dont je ne saurais aujourd'hui te faire comprendre l'étendue. C'était une si parfaite et si délicieuse créature , si peu coquette et dissimulant si peu ses impressions , qu'il me suffisait de paraître triste ou rêveur pour qu'aussitôt elle cherchât avec une sollicitude vraiment fraternelle à deviner le sujet de ma tristesse ou de ma rêverie. Alors elle savait de ravissantes paroles qu'elle murmurait à mon oreille, comme pour solliciter l'aveu de ma souffrance ; puis , en d'autres instants , elle craignait d'interrompre mon silence , et nous marchions tous deux sans parler , mais elle s'appuyait sur mon bras , et ses yeux s'arrêtaient souvent sur les miens , et semblaient me demander :

« Le chagrin qui vous tourmente, l'inquiétude » qui vous agite , cesseront-ils bientôt de vous )> faire souffrir? »

Le moment qui devait ramener M. Ranci à Rosdeuk approchait de jour en jour ; j'étais devenu un hôte assidu de madame de Rosdeuk ; elle et Marguerite me voyaient avec plaisir , et cherchaient par tous les moyens à prolonger mes visites ; je faisais pour ainsi dire partie de la famille ; et je crois aujourd'hui que madame de Rosdeuk avait mis dans ses projets de me donner Marguerite pour femme; je ne saurais expliquer autrement l'extrême liberté qu'elle nous laissait à tous deux , et ces longues promenades qu'elle semblait prendre plaisir à nous voir prolonger ensemble; mais le temps s'écoulait, et ma timidité mettait une barrière à toute explication entre Marguerite et moi. Vainement, me disais-je, qu'elle paraissait trouver une sorte de bonheur dans nos entretiens ; que son œil se fixait souvent sur moi avec une expression étrange qui me faisait tressaillir; chaque soir je prenais la ferme résolution de lui avouer combien je l'aimais, et chaque soir nous

regagnions Rosdeuk , après de longues heures de promenade, sans qu'il m'eût été possible de trouver le courage nécessaire à l'aveu que je méditais.

J'avais fait une absence de deux jours; j'avais passé deux longues journées loin de Marguerite à visiter les gens de justice et nos gens d'atlàires de Brest, et à répondre à des lettres de mon père et de l'abbé Merik, qui tous deux s'étonnaient des remises et du retard qu'éprouvait le procès contre M. Trigaut; débarrassé de tous soins et de tous soucis, j'étais depuis le matin de retour à Rosdeuk, quand, après le déjeuner, une missive de M. Ranci annonça que dans trois jours il aurait l'honneur de venir à Rosdeuk ; à cette lettre il avait joint un cahier de romances pour Marguerite , et deux romans nouveaux pour madame de Rosdeuk. Tout cela fut trouvé d'un goût et d'une amabilité parfaits par la pauvre baronne. Je fus presque totalement mis en oubli dans ses affections par cette fine manœuvre de mon rivai. Pendant toute la matinée , il ne fut question que de lui , de ses qualités , de ses perfections et de ses admirables façons d'agir. Tu penses bien , mon

cher Théodore, que cette conversation avait peu de charmes pour moi , et qu'elle me causait même un vif déplaisir. Aussi répondais-je à peine, et peu à peu une rêverie inquiète s'empara de toutes mes facultés. Je n'entendis plus un seul de tous les bavardages de madame de Rosdeuk ; je songeai seulement à cette arrivée de M. Ranci, qui venait troubler notre intimité naissante, et qui allait s'opposer à nos promenades du soir. Je me dis que le temps des hésitations devait finir, et qu'il fallait absolument me déclarer avant l'arrivée de ce fâcheux. Pour me mettre dans l'impossibilité de différer encore ce moment décisif, je me jurai à moi-même de ne pas laisser passer cette journée sans savoir à quoi m'en tenir sur les sentiments de Marguerite à mon égard; je me recueillis, et, du plus profond de mon cœur , j'adressai à Dieu une fervente prière , pour lui demander de ne pas décevoir mes espérances. Je ne savais pas encore si Marguerite m'aimait, mais je m'étais juré que nulle autre ne serait ma femme , et je ne prévoyais pas que mon père pût apporter aucun obstacle à mon mariage , lui dont le plus vif désir était de me voir fixé à Kergoët ,

256 BERTRAND DE RERGOET.

et qui ne demandait avant la fin de sa vie qu'à bénir ses petits - enfants. J'ignore combien de temps dura ma rêverie , toutes les transformations qu'elle subit et par quelle charmante route , par quelles riantes transitions je fus amené d'une inquiétude poignante aux plus suaves espérances. J'aurais voulu être arrivé au soir et partir avec Marguerite pour notre promenade accoutumée. Une exclamation de madame de Rosdeuk me rappela à moi-même.

— Qu'avez-vous donc , M. de Kergoët? me disait-elle; voilà trois fois que je vous interpelle vainement, vous ne paraissez pas mi'entendre; ce sont vos procès qui vous troublent la cervelle ; auriez-vous appris quelque fâcheuse nouvelle?

Je voulus me lever et répondre, mais je me sentis chanceler; un étourdissement , causé par toutes mes émotions, m' éblouit un instant, et je retombai sur la chaise que je venais de quitter; j'entendis un cri jeté par Marguerite, puis, durant quelques secondes, je n'entendis plus rien.

Quand je revins à moi, madame de Rosdeuk frappait mes deux mains l'une contre l'autre , et

Marguerite , qui soutenait ma tête, me faisait respirer de l'eau de Cologne ; à travers le brouillard qui couvrait encore ma vue, je distinguai cependant l'extrême inquiétude de cette charmante fille; elle ne parlait pas, elle ne faisait pas un mouvement; mais une larme qui vint tomber sur mon front m'apprit la force de son émotion. Cette larme, mon cher Théodore, me fit éprouver la plus grande volupté que j'aie jamais goûtée dans toute ma vie; je la sentais chaude et tremblante, et il me semblait qu'elle s'incrustait peu à peu dans ma chair , qu'elle s'infiltrait dans le sang de mes veines , et qu'elle y faisait naître une vie , une force, une puissance d'aimer, nouvelles. Ce fut un moment d'inexprimables délices que celui de ce retour gradué vers le sentiment et la perception des choses extérieures. La faiblesse qui m'accablait et qui se dissipait lentement , cette lumière du jour qui me blessait encore les yeux, cette douleur de Marguerite , les battements inégaux et précipités de son sein qui soulevaient ma

tête Oh! ce fut un instant, un rêve, presque

une illusion Mais ce moment-là m'a payé de

bien des douleurs.

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— Qu'avez-vous donc ? me demanda enfin madame de Rosdeuk, quand elle me vit à peu près revenu de mon évanouissement; vous êtes pâle et tout tremblant; qu'avez-vous, mon cher monsieur? je suis horriblement effrayée.

— C'est le soleil de ce matin qui m'a fait mal , répondis-je; mais cela ne sera rien; un peu de repos me remettra complètement. Je vous demande bien pardon de l'inquiétude que je vous ai causée.

Et comme je voulais me lever pour me retirer dans ma chambre.

— Non , non , s'écria madame de Rosdeuk , ne vous levez pas ; je crois , ainsi que vous , qu'un peu de repos vous est nécessaire ; mais vous allez vous mettre sur le canapé de ce salon , et Marguerite et moi , nous veillerons près de vous en travaillant. Je voulus m'opposer à cet arrangement ; mes discours furent inutiles; déjà madame de Rosdeuk posait, l'un sur l'autre les deux coussins du canapé, pour me servir d'oreiller, et je me vis conduit malgré moi jusqu'à ce lit improvisé, où je

m'étendis pour éviter de nouvelles obsessions , ne me sentant pas d'ailleurs la force de résister aux instances qui m'étaient faites, car je ne sais quelle langueur s'était emparée de moi , mais c'était à peine si je pouvais parler ou me mouvoir.

Marguerite n'avait pas dit un mot , elle avait aidé sa tante à compléter mon établissement sur le canapé, et elle s'était glissée, plutôt qu'elle n'avait marché , jusqu'à la fenêtre , pour en abaisser les stores, et par ce moyen adoucir l'éclat du jour qui inondait le salon. Un air pur entrait par les croisées ouvertes et soulevait la mousseline des rideaux ; on entendait sous les feuilles des arbres de petits cris d'oiseaux qui s'appelaient entre eux, et le frémissement des branches des grands tilleuls qui ombrageaient la cour , quand une faible brise venait les agiter. Bientôt le silence le plus complet régna autour de moi ; madame de Rosdeuk , assise dans une vaste bergère, s'était installée près de ma tête , et peu à peu elle se livra à la lecture d'un des romans dont elle faisait sa nourriture intellectuelle. Quant à Marguerite, je la voyais à travers mes cils, que je tenais joints et presque

fermés pour me donner l'apparence d'un homme profondément endormi ; elle avait entre ses mains un ouvrage de broderie, auquel elle faisait u^ point à de longsintervalles; puis, quand par un coup d'œil dirigé du côté de sa tante elle s'était assurée que son inoccupation ne serait point remarquée , ses yeux se fixaient sur moi avec une expression d'inquiétude et d'affection qui me mettait au cœur de bien douces espérances; la pauvre enfant se laissait aussi entraîner à de profondes rêveries , au milieu desquelles une brusque question de sa tante venait la surprendre et la rappeler probablement de ses songes bienheureux vers la terre.

Madame de Rosdeuk demandait de quart d'heure en quart d'heure si mon sommeil était toujours aussi calme , et Marguerite répondait par un mouvement de sa charmante tête que je dormais toujours. Moi j'éprouvais un délicieux accablement, mon cœur nageait dans un océan de béatitudes telles que jamais depuis il n'en a rencontré de semblables , et ma pensée se perdait dans des espérances dont elle voulait suivre les traces enchanteresses, et je voyais toujours

BERTRAND DE KEUGOET. iî61

les yeux clo Marguerite fixés sur moi , je sentais comme un enivrement, comme une sorte d'extase ; mes idées se confondirent , la réalité et la rêverie se mêlèrent de telle façon que je crus être transporté dans un autre monde d'illusions de féeries ; je voulais parler , mes lèvres ne rendaient aucun son ; je voulais me lever , mes membres accablés par le poids de leur mollesse, se refusaient à tout mouvement ; enfin mes yeux se fermèrent tout à fait, et je ne sentis plus, et je n'entendis plus, et je ne pensai plus.

J'ignore combien de temps dura cet état de sommeil , mais quand je me réveillai , la journée était fort avancée , la grande ardeur du soleil s'était calmée , et du dehors il entrait par les fenêtres un air plus frais, une brise plus parfumée ; près de moi madame de Rosdeuk lisait encore, et les yeux de Marguerite me présentèrent leur doux regard, aussitôt que je pus distinguer tout ce qui m'entourait. Je me hâtai de secouer la torpeur qui m'engourdissait , et je demandai mille fois pardon à madame de Rosdeuk et à Marguerite de mon som-

meil prolongé et de l'embarras qne je leur avais

cause.

— Vous sentez- vous mieux ? dit madame de Rosdeuk.

Je l'assurai que j'étais entièrement remis , et que deux heures de promenade seraient un excellent remède qui efiPacerait jusqu'aux dernières traces de mon indisposition passagère.

— Il est trop tard , répondit-elle , pour essayer ce moyen d'entière guérison, avant le diner; d'ailleurs il ne serait , je crois , pas prudent de vous exposer à de nouvelles fatigues avant d'avoir réparé vos forces par un léger repas. Dans une demiheure nous allons nous mettre à table ; vous mangerez peu , mon cher malade , telle est mon ordonnance, car je m'établis votre médecin; puis vers sept heures vous pourrez sortir avec Marguerite , tandis que moi je finirai le charmant livre qui m'occupe en ce moment. Marguerite , ajouta-t-elle, va dire que l'on nous fasse dîner à cinq heures très- exactement .

Marguerite sortit et je demeurai seul avec ma-

dame de Rosdeuk ; je ne sais comment je trouvai des mots pour causer avec elle ; j'ignore de quoi il fut question entre nous ; mon esprit était entièrement occupé de cette promenade que Marguerite et moi nous devions faire sans guide, sans mentor ; je m'affermissais dans la résolution de lui dévoiler mon cœur, de lui dire tout ce qu'il contenait d'amour elle.

Chaque homme a dans sa vie un jour où le bonheur s'approche de lui, où, s'il tendait la main, il rencontrerait la réalité des douces f êveries qui , jusque-là, l'ont bercé; chaque homme voit se lever un jour dont il faut savoir saisir les félicités passagères, car peut-être ce bonheur et ces félicités ne se rencontreront- ils plus sur on chemin. Ce jour s'était levé pour moi ; l'heure décisive approchait, et j'étais inquiet , agité et tremblant.

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DE DEITZ CCB17H.S.

Dieu n'a , dans l'univers, laissé vivre que nous. A. DE Musset.

Le dîner fui silencieux ; quelques efforts que fît madame de Rosdeuk pour l'animer, Marguerite se montrait distraite et préoccupée, et moi je laissais à chaque instant tomber la conversation ; je ne mangeais pas, je n'entendais point les paroles qui m'étaient adressées, je souffrais véritablement, tant étaient profondes les pulsations démon cœur, tant mes artères battaient avec violence.

J68 BERTRAJND DE KEIIGOET.

— Je crois véritablement, nie dit madame de Rosdeuk, au moment où nous nous levions pour passer dans le salon, que l'air calme et la fraîcheur de la soirée auront seuls le pouvoir de dissiper le malaise que vous éprouvez ; vous êtes encore fort pâle et je vous trouve tout difîerent de ce que je vous vois ordinairement. Vous n'avez rien mangé à dîner, et j'ai remarqué à plusieurs reprises des mouvements de frisson, dans vos mains, qui me sembleraient indiquer un peu de fièvre.

Marguerite , ajouta-t-elle , mettez votre châle et votre chapeau, mon enfant, car il ne serait pas prudent d'attendre, pour sortir, que le soleil fût tout à fait couché.

Marguerite obéit à l'instant à sa tante , et nous partîmes pour cette promenade , pendant laquelle je m'étais promis de sonder le cœur de cette jeune fille et de lui ouvrir le mien.

— J'ai gardé , mon cher Théodore , le souvenir des moindres détails de cette soirée ; il me semble que c'est hier que toutes ces choses se sont passées; depuis bien des années, mon cœur et mon esprit

BERTRAND DE KERGOET. 2C9

n'ont pas eu d'autre aliment; depuis bien des années j'ai vécu par la pensée, en me reportant à ces heures trop vite écoulées ; hélas ! ces heures si douces ont été les seules heureuses dans ma vie , et je m'y suis arrêté, comme un voyageur aux lieux hospitaliers qui lui remettent en la mémoire les instants délicieux de son repos après des années de fatigue. Souvent pendant la nuit je m'éveille en sursaut, croyant entendre retentir à mon oreille la voix de Marguerite , et je suis longtemps avant de comprendre qu'une illusion m'a déçu; alors, quand la triste vérité se fait jour dans mon esprit, je retombe sur mon lit, les yeux en pleurs, et, jusqu'au lever du soleil, je gémis d'une douleur navrante et désespérée ; c'est un souvenir tout à la fois bien triste et bien doux, que je cherche à repousser, que j'attire et que je rejette tour à tour. Aujourd'hui je te parle, mon ami , de tout ce passé avec plus de calme que je n'en ai éprouvé depuis bien longtemps. J'étais obligé de contenir en moi ma douleur, de me taire, de m' user dans un silence profond sur mon passé : le défaut d'amitié me tuait lentement , mon cher Théodore.

— N'avais-tu donc pas près de toi l'abbé Merik, demanda Théodore de Vitré.

— Oui sans doute, oui le bon abbé Merik était près de moi ; mais comment voulais-tu que je fisse descendre son saint ministère à écouter des confidences que je ne voulais point revêtir du caractère de la confession? Comment espérer de lui cette indulgente faiblesse , qui pardonne les fautes qui vous sont chères, sans les blâmer; qui marche avec vous dans vos erreurs, qui aime ce que vous aimez et déteste ce que vous haïssez , par la seule raison que vous aimez ou que vous haïssez , qui accepte enfin toutes vos passions comme vous les avez conçues? Toi seul, peut-être, Théodore, pouvais recevoir mes confidences, compatir à mes peines et me plaindre sans chercher à me consoler.

— Sans chercher à te consoler, Bertrand!

— Oui , mon ami ; oui , mon bon camarade , sans chercher à me consoler ; car il y a des peines que l'on ne console pas; car il y a des chagrins qui sont semblables à des plaies mortelles que tout l'art des chirurgiens ne peut guérir; et les

consolations irritent ces plaies au lieu de les adoucir, comme la main d'un chirurgien inhabile torture le blessé, qu'il voudrait vainement soulager. Le service que j'attends de ton amitié, Théodore, c'est de m'écouter, c'est de me plaindre, et de vouloir bien accepter une commission , peut-être difficile , dont je te chargerai.

— Parle , Bertrand ; je ne te ferai pas une objection; je ne prononcerai pas un mot de consolation , et tu ne doutes pas du bonheur que j'éprouverai à te rendre les services les plus difficiles.

— Je n'ai pas douté de toi un seul instant , mon bon Théodore; je reviens donc au récit de cette soirée et de cette promenade si importantes dans ma vie qu'elles en ont été comme le destin.

Nous marchâmes d'abord côte à côte, Marguerite et moi, aussi longtemps que nous fûmes en vue de Rosdeuk ; mais quand un détour de la route que nous suivions, et quelques bouquets d'arbres nous eurent cachés à tous les regards, nous nous rapprochâmes, et silencieusement j'of-

fris mon bras à Marguerite. La pauvre enfant tremblait autant que moi ; elle avait lu dans mon attitude et dans mon regard tout ce que j'avais à lui dire ; elle avait, je le crois, deviné mes incertitudes, ma timidité, ses combats et la violence que je m'étais promis de leur faire pour oser lui tout avouer. Alors un grand tumulte s'était élevé dans son âme, et sans se rendre compte bien précisément de ce qu'elle craignait ou de ce qu'elle espérait, elle espérait et craignait les premières paroles que je devais prononcer.

Je cherchais à me donner un courage que je n'avais pas, et les mots par lesquels je devais commencer un entretien si important pour nous deux ; mais le courage ne me vint pas et les mots manquèrent à ma bouche; puis, en regardant autour de moi, en voyant les prairies inondées des feux du soleil couchant, en entendant les chants des oiseaux qui saluaient la fin d'une belle journée , je me dis qu'il y avait encore trop de lumière, de vie et de bruit dans la campagne pour oser parler de cet amour qui s'agitait en mon âme. Je voulus attendre que le soleil eût disparu

derrière riioiizoïi, que le silence régnât sur toute la nature; je voulus être en un mot seul, complètement seul avec Marguerite ; que notre rougeur à tous deux ne se trouvât point éclairée par les feux du ciel ; qu'à notre voix tremblante et embarrassée ne se joignît aucune autre voix.

La voix de la prière et celle de l'amour ne savent faire entendre leurs douces paroles que dans la solitude ; nulle autre voix ne doit frapper en même temps aux mêmes échos; nulle autre parole ne doit se mêler à ces paroles sacrées au ciel et sur la terre.

Notre promenade pouvait être allongée suivant ma volonté, et je résolus de ne la terminer que lorsque la nuit serait close. Quand j'eus différé ainsi le moment des explications , je me trouvai plus calme, et je parlai de ces mille riens indifférents dont se composent les conversations ordinaires. Je vantai la beauté du paysage , le charme des promenades du soir , la douce tranquillité des champs ; je voulais seulement user le temps , et

je trouvais avec une merveilleuse facilité des mots i; fi

vides de sens pour exprimer des phrases sans pensées.

Marguerite , profondément étonnée , me regarda d'abord comme si elle n'avait pu en croire ses oreilles. La pauvre fille s'était attendue à une tout autre conversation ; elle s'était préparée aux vives émotions d'un aveu , et toutes ses prévisions étaient mises en défaut par mon air calme et par l'étrange bavardage auquel je me livrais. Peu à peu, chez elle aussi, le calme succéda à l'agitation , et elle put me répondre et me faire part de ses impressions avec une entière liberté d'esprit.

— J'aime la campagne , me disait-elle ; ma vie s'y est écoulée ; j'ai perdu mon père lorsque j'étais encore bien jeune, et, depuis cette époque, j'ai toujours habité près de ma tante.

— Votre père demeurait à Brest , lui deman-^ daî-je?

— Mon père demeura à Brest pendant la dernière année de sa vie ; jusqu'à cette époque nous habitions Nantes. Mais lorsque vint la restaura-

tioii mon père se retira près de ma tante, et il vécut fort solitaire.

— Occupait-il donc quelque emploi sous le gouvernement impérial ?

Marguerite eut un moment d'hésitation; je sentis son bras trembler sur le mien , mais cette émotion fut promptement réprimée, et elle me répondit d'une voix douce mais triste : Mon père , M. de Kergoët, suivait une tout autre ligne politique que celle que vous et toute votre famille avez toujours suivie. Mon père était fort partisan des idées révolutionnaires.

Après cette phrase, Marguerite s'arrêta comme pour attendre ma réponse; je crus remarquer de l'anxiété dans son attente.

— Il ne fut cependant point inquiété ni à la première, ni à la seconde restauration ? demandai-je.

— Nullement, reprit Marguerite ; et comme si elle eût deviné l'objet caché de ma demande, elle répondit : Mon père fut conseiller de préfecture

pendant les Cent jours, mais il n'avait point

siégé à la Convention il n'avait pas voté la

mort du roi, et par conséquent il ne pouvait craindre d'être inquiété.

Cette explication de Marguerite soulagea mon cœur d'un poids énorme; car je savais que la seule tache révolutionnaire qu'il eût été impossible à mon père de pardonner , était cette mort , cette condamnation de Louis XVI. «Les bourreaux de ce malheureux roi, me disait-il quelquefois, quand nos conversations du soir nous amenaient sur ce sujet , se divisent pour moi en deux catégories : la première se compose des lâches qui ont voté la mort par peur , et ceux-là , je les méprise du fond de mou àme ; la seconde comprend ceux qui l'ont envoyé à l'échafaud contre leur conscience, par ambition, en haine de la royauté, ou par toute autre cause aussi mal fondée; car ce malheureux roi était le meilleur et le plus vertueux des hommes, et ses juges le savaient bien; ceux-là, mon enfant, je les hais. »

Lorsque Marguerite m'avait dit que son père

était un fervent partisan des principes révolutionnaires , et qu'il avait quitté Nantes pour Brest , en i8i5, une affreuse crainte qu'il n'eût trempé dans l'assassinat du roi Louis XVI s'était emparée de moi ; mon père, n'aurait jamais voulu entendre prononcer le nom de Marguerite ; mais il était innocent de ce forfait politique , que m'importait le reste , que me faisaient les idées et les opinions d'un homme mort, il était impossible que la douce et timide Marguerite les partageât; d'ailleurs ne m'avait- elle pas raconté que son père était mort quand elle était encore fort jeune ; elle l'avait h peine connu , et eût-il été le plus forcené des jacobins, il était impossible que ses idées, ses opinions politiques fussent ^devenues celles de Marguerite.

— Aviez-vous déjà perdu votre mère à l'époque où votre père vous amena près de votre tante? demandai-je entièrement rassuré et dans le désir de m'initier peu à peu à tout le passé d'une famille que j'osais déjà regarder comme devant être la mienne, dans un avenir plus ou moins rapproché.

— J'étaisencore au berceau lorsque je perdis ma mère , me répondit Marguerite avec tristesse ; je n'en ai gardé nul souvenir; ma tante et mon père m'ont souvent entretenue de sa bonté , aussi l'ai-je pleurée toute ma vie sans l'avoir jamais connue.

Je ne saurais dire ce que j'éprouvai quand Marguerite me parla ainsi de sa mère ; il me sembla que la Providence m'avait amené à Rosdeuk , quand j'étais encore pur de tout amour, vierge de toute passion, pour y rencontrer cette âme sœur de mon àme , cette destinée sœur de ma destinée ; comme moi , Marguerite avait passé sa vie à regretter une mère dont elle n'avait point reçu les embrassements : comme le mien, son cœur avait souffert d'un manque d'affection ; nous étions deux pauvres enfants , malheureux d'un égal malheur, une seule heure fortunée s'était levée dans notre existence , et cette heure était celle qui nous avait mis en présence l'un de fautre.

— Ces idées et ces pensées me firent tressaillir, et Marguerite s'aperçut au tremblement de mon bras, ]iie quelque chose d'extraordinaire se passait en

moi; cependant elle n'osa point me regarder, et nous ne reprîmes pas la conversation que mes réflexions avaient interrompue.

Il me semblait que mon amour pour Marguerite s'était augmenté , depuis que je savais toutes les tristesses et tous les malheurs de son enfance j depuis qu'elle m'avait dit elle-même , d'une voix triste, qu'elle était orpheline. Je me sentais impatient de lui avouer que je l'aimais et que je l'aimais de toutes les puissances de mon âme, que je voulais remplacer dans son cœur toutes les saintes et douces affections qu'elle avait ignorées. J'aimais pour la première fois , pour la première fois je découvrais tout ce qu'apporte avec soi de saint et de vertueux le véritable amour. C'était d'abord une si grande compassion pour cette pauvre enfant , en quelque sorte abandonnée sur la terre , puis un besoin de me dévouer à elle entièrement, un désir d'avoir à lui sacrifier jusqu'à ma vie, pour lui dire mon amour par son dévouement.

De temps en temps le bras de Marguerite s'alourdissait sur le mien , et sa molle pression m'a-

280 BERTRAiVI) DE KERGOET.

gitait et me causait des éblouissements et comme une sorte d'enivrement qui ne me laissaient ni la faculté de voir les choses qui m'entouraient, ni celle d'entendre ; nous étions seuls et le bruit de nos pas était l'unique bruit qui retentît dans la solitude que nous parcourions sans nous inquiéter des chemins.

Le soleil s'abaissait vers l'horizon ; déjà il en touchait les contours qu'il colorait de teintes d'un pourpre foncé ; quelques petits nuages formés par les vapeurs chaudes de la terre , paraissaient attirés par ce grand foyer de lumière et brisaient ses rayons en les divisant. Cette soirée , ce soleil couchant , ces teintes poui-prées de l'horizon , et ces longs jets de lumière qui , partis du ciel , venaient caresser li terre ; pour les retrouver , pour les revoir , mon cher Théodore , je n'ai qu'à fermer mes yeux , qu'à me reporter par la pensée à ces temps si doux et si douloureux ; alors , mon cher ami , je retrouve

tout , tout , excepté la réalité , qui m'a fui pour

jamais.

Quand Marguerite vit le jour disparaître elle releva sa tête qu'elle avait tenue penchée , et ses

yeux se portèrent autour d'elle avec inquiétude ; nous étions loin de Rosdeuk , nous avions marché sans suivre de route bien précise ; aussi ne reconnut-elle pas les lieux où nous nous trouvions , et une sorte de peur instinctive s'empara d'elle.

— Si nous revenions vers Rosdeuk ! murmura-

t-elle d'une voix si basse et si agitée, que ce fut à peine si je l'entendis.

— Revenir à Rosdeuk , maintenant ! m'écriai-

je non pas encore ! Et ma voix était non

moins tremblante, non moins agitée que celle de Marguerite; et je me mis à marcher plus vite, à entraîner ma compagne , à fuir avec elle , comme si nous eussions été poursuivis , et qu'il se fût agi pour moi de la perdre ou de la conserver. Elle n'opposa aucune résistance, elle ne fit aucune objection ; mais je m'aperçus en la regardant qu'elle avait pâli. Après un quart d'heure de cette course précipitée , nous nous arrêtâmes enfin épuisés , haletants ; le soleil était tout à fait couché , il ne faisait plus jour, il ne faisait pas encore nuit , une obscurité lumineuse était répandue sur la campagne, quelques étoiles commençaient à se montrer

au ciel , tous les parfums de la terre semblaient n'avoir attendu que cette heure d'obscurité et de silence pour exhaler leurs plus suaves odeurs. Nous nous trouvions à quelques pas d'un bouquet de saules , qui ombrageaient de leurs longues branches un petit ruisseau profondément encaissé dans le terrain , ef recouvert et comme caché par des touffes d'herbes et d'arbustes en fleurs.

— Asseyons - nous un moment , dis-je à ma compagne; reposons - nous avant de prendre le chemin qui doit nous ramener à Rosdeuk : l'air est si doux , la nuit est si calme , que je sens le besoin d'en respirer les brises bienfaisantes.

Marguerite hésita une seconde, puis comme vaincue par une puissance intérieure qui la forçait d'obéir, elle s'assit à côté de moi sur une pente de gazon sous l'abri des saules. Son agitation était visible , et ses deux mains cherchaient en se joignant à contenir le tremblement nerveux qui s'était emparé d'elle. Moi, je la regardai longtemps sans pouvoir trouver une parole pour lui dire l'état de mon àmc ; nos yeux s'étaient

rencontrés et une sorte de fascination magnétique les tenait fixés et comme attentifs ; te dire , mon cher Théodore, combien dura cet état d'extase , je ne saurais le préciser ; il me sembla et il me semble encore que le temps qui s'écoula fut tout à la fois long et bien court. Des espérances infinies traversèrent ma pensée , des joies immenses m'inondèrent de leur bonheur; je peuplais tout mon triste passé, et je me créais en même temps tout un avenir de délices ineffables , toute une vie de riantes perspectives ; je suivais pour ainsi dire, tout en me laissant aller à ces rêves insensés , les émotions , les espérances , les joies et les craintives pudeurs qui se laissaient lire dans le regard voilé de Marguerite; bien plus qu'un aveu sorti de nos bouches, ce silence et cette contemplation parlaient à nos coeurs , et nous racontaient notre amour et nous disaient combien nous étions chers l'un à l'autre- Une bouffée de vent qui vint faire trembler les branches et le feuillage des saules au-dessus de nos têtes , nous tira de notre immobilité et de notre silence : et c'est alors que je me dis combien ont été vite écoulées ces minutes d'un premier bonheur.

28 'f BERTRAND DE KERGOET.

— Marguerite ! mui-murai-je en saisissant la

main de cette jeune fille.

Marguerite ne me répondit pas , mais elle se pencha vers moi , sa tête s'inclina sur mon épaule pour y chercher un appui , et ses yeux versèrent d'abondantes larmes.

Oh ! mon ami , j'ignore si tu as jamais aimé de cet amour profond que je ressentais pour Marguerite; j'ignore si tu as jamais rencontré dans le monde une femme qui méritât d'être aimée comme j'aimais Marguerite ; mais si cette femme ne s'est point trouvée sur ton chemin , tu ne connais pas jusqu'où peut atteindre la sonmie des félicités humaines. Quand je sentis la tête brûlante de Marguerite sur ma poitrine ; quand ses deux mains se posèrent sur les miennes, ce que j'éprouvai ne peut être bien compris que par ceux qui ont passé par les mêmes joies. Il se fit dans mon cœur et dans ma tête une révolution subite, à laquelle je ne sais pas comment j'ai pu résister; je me contenais pour ne pas crier , et je luttais pour ressaisir la vie que je sentais prête à m'abandonner; j'étais

ivre, j'étais fou, et cependant j'appréciais tout»le bonheur qui m'arrivait. Mais quand l'air de la nuit soulevant les longues boucles des cheveux de Marguerite , les jetait sur mon visage , une sueur froide et glacée me saisissait ; mon cœur se sentait léfaillir, et malgré moi je fermais les yeux. Oh ! mon cher Théodore, que cette nuit était belle. Il me semble me rappeler que tous les anges du ciel entonnaient dans les airs leurs musiques sacrées , et que de tous les pores de la terre il sortait des voix harmonieuses qui s'unissaient aux leurs pour chanter les divins cantiques. Pourquoi ne sommesnous pas morts, Marguerite et moi, pendant cette nuit délicieuse ? Pourquoi ne sommes-nous pas tombés sous^ le poids de notre premier bonheur ? C'est alors qu'il faudrait pouvoir mourir ; c'est alors que deux âmes qui viennent d'échanger leur amour devraient s'envoler vers le créateur universel , et dire : Père , laissez-nous pour l'éternité confondus ainsi dans une adoration commune ! Père, donnez-nous les champs du ciel à parcourir, en célébrant vos louanges et votre divin amour !

Après ces mots prononcés avec une anima-

tibn douloureuse, Bertrand de Kergoët se tut, et il parut faire de violents efforts sur lui-même pour se mettre en état de continuer son récit; les souvenirs qui revenaient en foule assaillir sa mémoire lui apportaient plus de désespoir que de consolation. Théodore de Vitré ne l'interrompit pas , ne lui adressa point la parole ; il paraissait souffrir des malheurs de son ami , et toute son attitude annonçait un recueillement profond .

{SUITE DES OOnFIDEnCES.

Un seul être du moins me restait sous les cieux. Toi-même de nos jours avais mêlé la trame. A. DE Lamartine.

Marguerite se calma peu à peu, et ses beaux yeux se fixèrent sur moi aveu un air de crainte.

—Qu'allez-vous penser? me dit-elle, je vais vous

paraître folle, vous ne pourrez comprendre ces

larmes que je viens de répandre Puis après

une courte hésitation : — Retournons à Rosdeuk ,

monsieur de Kergoët, je ne me sens pas bien. Et I. 19

290 BERTRAND DE RERGOET.

comme elle cherchait à se leverde la place qu'elle occupait près de moi, je la retins doucement par ses mains qui étaient demeurées dans les miennes.

— Non , Marguerite, lui répondis-je, non, nous ne retournerons pas encore à Rosdeiik ; je ne vous demande pas de m' expliquer vos larmes,je les comprends, car moi aussi je retiens à peine les miennes. Laissez- moi vous dire ce qui m'émeut et me trouble ainsi; laissez-moi vous ouvrir mon âme; nous sommes , Marguerite, deux pauvres enfants, et tous deux nous avons souffert ; notre enfance n'a pas été entourée de cet amour que donne l'affection maternelle,' nous devions nous rencontrer, car nos destinées sont pareilles.

— Oh ! non, monsieur de Kergoët, vous avez encore votre père, et moi je suis orpheline, et moi je suis une pauvre fille sans amis, à charge à ma tante, qui a bien voulu me donner asile.

— Vous n'êtes pas sans amis, Marguerite, murmurai-je à son oreille , en me sentant trembler et défaillir ; ne suis-je pas le vôtre ?

Etonné de mon audace, et d'avoir osé lui parler de mon amitié, je m'arrêtai après ce peu de mots, croyant toute ma pensée comprise et n'attendant plus qu'une réponse qui décidât de mon sort.

Marguerite se recueillit quelques instants: — Vous mon ami, monsieur de Kergoët? hélas ! notre avenir nous sépare tellement l'un de l'autre, que je ne sais si je puis désirer une amitié dont je goûterais la douceur pendant quelques jours, et que je ne retrouverais plus, une fois ces quelques jours passés.

— Douteriez-vous de moi? demandai-je respirant à peine.

— Je ne doute pas de votre bonne foi et de la

loyauté avec laquelle vous m'offrez votre amitié

Non, je n'en doute pas, monsieur de Kergoët; mais nous ne sommes pas destinés au même avenir.

Et comme je voulais l'interrompre :

— Laissez-moi parler, me dit-elle , tandis que je me sens le courage de vous entretenir de toutes ces choses; laissez-moi vous expliquer comment nous

292 BERTRAJSD DE KERGOET.

ne sommes pas réservés aux mêmes destinées, et comment avant peu nos deux routes se sépareront pour ne plus se rejoindre. Vous êtes noble, monsieur de Kergoët, votre père est un ancien officier vendéen, et vous possédez pour vivre une fortune suffisante; vos relations sont et seront toujours parmi ceux qui appartiennent à votre classe et qui partagent vos opinions. La force des choses le veut ainsi ; votre éducation, vos sympathies vous le commandent; tout vous l'ordonne, vos antécédents et

ceux de votre père vous en font une loi . Moi Eu

prononçant ce moi^ la voix de Marguerite me sembla

profondément émue , mais elle répéta comme

pour ressaisir quelque fermeté : Moi , monsieur de Kergoët, je suis pauvre; mon père était un de ces hommes de la révolution que votre père a combattus, qu'il haïssait et qu'il hait encore. Vous le voyez, quand j'accepterais cette amitié que vous m'offi:'ez si généreusement, ce serait un bonheur de quelques jours auquel il faudrait bientôt renoncer , car tout nous sépare , rang , fortune et opinions.

— Non,non, rien ne nous sépare, Marguerite; je

BERTRAND DE KERGOEï. 293

suis un pauvre gentilhomme destiné à passer ma vie sur les côtes tristes et désertes du Finistère ; vous vous faites une fausse idée de ce rang , de ce titre de noblesse que je possède ; nous ne sommes que des cultivateurs, que de simples propriétaires; et quant aux opinions ennemies de mon père et du vôtre, les haines se transmettent-elles des pères aux enfants? D'ailleurs votre père n'est plus, Marguerite, et vous n'avez pas hérité de ses idées révolutionnaires. Je vous ai laissée parler, lui dis-je encore , voyant qu'elle voulait m'interrompre ; laissez-moi parler à mon tour. Et je serrai plus fortement ses mains dans les miennes, et ma tête s'approcha tellement de la sienne que sa respiration se faisait sentir sur ma figure ; puis je baissai la voix et je fermai les yeux, pour que ni l'expression de son regard , ni son attitude , que je supposais devoir, en m' écoutant, exprimer la sévérité, ne vinssent glacer mon audace d'un moment.

— Rien ne pourra nous séparer, Marguerite, rien que votre volonté, car je vous aime de toutes les facultés de mon âme; écoutez-moi, écoutez-moi; c'est la première fois que j'aime, ma bien-aimée

294 BERTRAJND DE KERGOET.

Marguerite, je ne sais quelle voix secrète m'appelait vers vous; rien ne pourra nous séparer, car mon amour surmontera tous les obstacles s'il en existait.

Marguerite voulut essayer de me répondre, mais ses yeux rencontrèrent les miens, et son regard me dit tout ce que sa bouche ne m'aurait peut-être pas révélé; je me levai dans un transport de joie qui ne peut être dit , un cri de bonheur sortit de ma poitrine, et je tombai agenouillé devant Marguerite; je pressais ses deux pieds contre ma poitrine, je pleurais et je souriais à la fois, et je ne pouvais prononcer que son nom. La pauvre enfant fut effrayée de l'état dans lequel elle me voyait. — Calmez-vous , me disaitelle , calmez-vous ,• prenez garde de retomber malade comme ce matin. Enfin je pus trouver des mots pour lui dire toute ma félicité, tout mon amour que je ne craignais plus délaisser voir.

— Soyez tranquille, Marguerite, je suis heureux et le bonheur ne me fera pas de mal : ô ma bien-aimée^ dites-moi un mot, un seul mot, dites-moi que

vous m'aimez comme je vous aime; oh ! dites, Marguerite , dites que vous avez pitié de mon amour.

J'étais revenu m'asseoir près d'elle, et mon bras l'attirait vers moi ; elle résistait doucement et n'osait répondre. Enfin, vaincue par mes instances, elle cacha sa figure sur ma poitrine et me répondit : Ne le savez-vous pas déjà?

Je ne pourrais retrouver dans ma mémoire ce que nous nous dîmes pendant la demi-heure qui suivit cet aveu : c'étaient des mots d'amour dont l'expression faisait toute l'éloquence. Marguerite s'était dégagée de mes bras ; mais elle avait laissé ses mains dans les miennes, et à la clarté de la lune je voyais son doux sourire et l'air de bonheur répandu sur tous ses traits.

Les heures s'écoulaient, il fallut songer à regagner Rosdeuk : nous nous levâmes lentement de ce lieu de repos , où nous venions de lier nos destinées; puis nous cherchâmes à nous orienter pour retrouver notre chemin , car nous ne savions pas où nous nous trouvions , et nous ignorions par

quelles routes nous étions venus. Enfin Marguerite crut reconnaître un bouquet d'arbres , qui nous apparaissait au loin, et dont les contours étaient éclairés par la lumière de la lune.

— Avançons-nous de ce côté, me dit-elle, de là nous apercevrons Rosdeuk.

Nous nous dirigeâmes donc vers ce bois , marchant tous deux d'un pas lent et nous arrêtant quelquefois pour nous regarder , moi serrant son bras, que je tenais sous le mien , contre ma poitrine, elle joignant ses deux mains blanches et délicates, pour rendre à mon bras son étreinte d'amour. Nous éprouvions une douce joie , nous écoutions résonner en nous , comme une musique intérieure, les mélodies sacrées de ce premier amour qui nous emplissait le cœur de tant d'ivresse.

— Marguerite, lui disais-je, vous êtes mon premier , vous serez mon seul amour ; nos deux existences ne se sépareront plus; je vous ai cherchée, et je vous ai enfin trouvée, vous la compagne qu'il fallait à mon existence; vous connaîtrez mon père,

il est bon, il m'aime, il veut mon bonheur; il vous adoptera pour sa fille ; vous viendrez dans le vieux château de mes pères, pour y répandre la joie, pour y ramener la paix et le contentement ; nous y passerons toutes nos journées à l'abri des orages du monde , nous vivrons sur cette terre heureux . et inaperçus ; oh ! dites-moi , mon amie , que mes espérances sont aussi les vôtres.

. — Oui , Bertrand , reprenait-elle de sa douce voix et les yeux baignés de larmes, oui, je veux espérer tout ce que vous espérez, mon ami; oui, je suis heureuse de votre amour; vous êtes arrivé vers moi comme une providence inespérée ; j'étais seule, je cherchais en vain sur quelle affection m'appuyer ici-bas, et votre cœur s'est donné au mien , et vous m'avez révélé des joies pures que je ne connaissais pas. Mais votre père voudra-t-il de moi pour sa fille? votre père m'ouvrira- t-il la maison de ses pères, et me tendra-t-il la main quand vous me présenterez à lui?

— Je vous l'ai déjà dit, Marguerite, murmurai-je en cherchante la rassurer, mon père a pour moi une vive tendresse ; quand il saura que vous

êtes nécessaire à mon bonheur, il vous aimera, d'abord parce qu'il verra que je vous aime; puis quand il vous connaîtra, alors il vous aimera pour vous-même. Chassez donc de votre esprit ces craintes importunes qui l'assiègent; livrez-vous tout entière à l'amour que vous m'inspirez; croyez en ma foi et cette profonde tendresse que j'éprouve pour vous ; je vous aime non-seulement d'amour , mais encore comme une amie , comme une sœur. Car vous me révélez à la fois tous les amours et toutes les véritables amitiés.

— Oh! Bertrand, disait-elle, vos paroles me font du bien , elles sont comme un divin baume qui coule sur toutes les tristesses de mon àme ; mais pardonnez-moi si j'hésite à me confier à l'avenir; j'ai été si peu heureuse jusqu'à présent, que je crains le réveil de tant de bonheur; je ne sais quelle inquiétude vague s'agite en mon cœur, et trouble cette félicité que je viens d'éprouver; mais je crains votre père, mon ami , je redoute ses préventions; il est bon , il vous aime , je le crois ; mais qui suis-je, moi , pour qu'il m'aime et qu'il m'adopte comme sa fille ?

— Qui vous êtes, Marguerite? m'écriai-je en la saisissant avec transport dans mes bras ; qui vous êtes, ô chère et douce Marguerite, ô ma bien-aimée? vous êtes ma vie , ma destinée, mon bien terrestre; vous êtes la femme vers laquelle Dieu m'a conduit. Avant de vous avoir rencontrée , je marchais seul et isolé sur cette terre; avant de vous avoir trouvée, j'ignorais les joies de l'existence, une amère tristesse siégeait au fond de mon cœur , et maintenant je vis, et maintenant je chéris cette existence dont votre amour a détruit pour moi toutes les amertumes.

Et dans l'exaltation qui s'était emparée de tout mon être, j'osai presser les lèvres de Marguerite, de mes lèvres ; les siennes devinrent subitement froides comme du marbre , elle jeta un faible cri et resta sans mouvement sur mon sein.

—•Marguerite, lui dis-je, reviens à toi, ma bienaimée; ce chaste baiser que je te donne, est. le baiser de nos fiançailles éternelles ; la pureté des anges mêmes n'en saurait être ojBTensée : reviens à toi, Marguerite, car mon amour est saint et sacré comme ta pudeur.

Eu reprenant ses sens, elle ne me fit pas entendre un reproche sur ma témérité ; elle ne me témoigna point de colère de l'action que je venais d'accomplir ; une émotion vive l'agitait , comme le vent d'orage agite les feuilles des arbres; sa voix était faible et tremblante, et son regard s'était voilé.

— Bertrand , me dit-elle , je me fie à vous ; je vous ai donné mon cœur , je vous ai engagé ma foi ; je veux croire à vos paroles , à vos assurances, je serais trop malheureuse si je n'y croyais pas. Je repousserai de mon âme les funestes pressentiments qui l'assiégeaient, je partagerai vos joies et vos espérances.

Mais, mon bien-aimé, ajouta-t-elle après une pause, ne me prenez plus ainsi dans vos bras, ne soulevez plus en moi des émotions pareilles à celles dont vous venez de me troubler si profondément; écoutez-moi, je ne crains pas de vous montrer toute ma faiblesse; je suis une pauvre fille, sans appui, sans force, sans courage, vous l'avez vu; le contact de vos lèvres m'a fait tres-

M ^-^àmi

saillir et m'a privée presque de ma raison; respectez-moi, Bertrand , car je n'ai que vous pour me défendre, car je m'abandonne à vous.

Ces paroles de Marguerite versaient du feu dans mes veines ; nous étions seuls , nul regard ne nous suivait dans l'ombre , ne nous épiait pendant cette nuit tiède et embaumée , qui elle aussi ajoutait par son charme et par ses parfums à tous nos enivrements : je fus saisi comme d'un vertige qui fit tout tourner autour de moi; un instant je vis Marguerite en ma possession et je ne me sentis pas le courage de résister à la tentation qui s'offrait si puissante et si pleine d'amour.

— Marguerite!!.. Marguerite!!.... m'écriai-je en la soulevant dans mes bras , confie-toi tout à fait à mon amour , réponds à toute la passion qui me brûle; jamais, ma bien-aimée, nous ne retrouverons une heure semblable k cette heure fortunée.

— Si tu veux ma honte et mon désespoir, me répondit Marguerite , tu peux les consommer ,

Bertrand; je te l'ai dit, je n'ai que toi pour me défendre ; mais tu me rendras bien malheureuse. Cependant, bonheur ou malheur, j'accepte tout de toi.

Le son dont ces paroles furent prononcées, l'attitude de Marguerite , son abandon , cette abnégation que me faisait son amour des trésors les plus sacrés de sa pudeur, me rappelèrent à moi-même; mes sens se calmèrent; mon cœur s'apaisa, et je détestai mon langage et mon action; par un mouvement subit, je déposai Marguerite sur le bord de la route, et m' éloignant d'elle de quelques pas :

— Pardonne-moi , lui dis-je , mes emportements; pardonne-moi mes désirs et leur expression qui t'a blessée. Je le jure ici devant Dieu qui nous voit et qui nous entend, tu n'auras plus rien à craindre; tu pourras t'appuyer sur mon bras, me parler de notre amour et demeurer près de moi en sûreté. Pardonne-moi , Marguerite , et tends-moi ta main en signe d'oubli.

Je la voyais à quelques pas encore émue et

agitée. A peine eus-je fini de parler que la noble enfant, confiante en la sincérité de mes paroles, s approcha de moi, et posant une de ses mains sur mon épaule :

— Je vous pardonne du plus profond de mon cœur, Bertrand, me répondit-elle; je vous crois, je me fie de nouveau à vous; et pour sceller ce pacte de réconciliation et vous montrer toute ma confiance, laissez-moi rendre à votre front ce baiser que mes lèvres ont reçu des vôtres.

Alors elle s'inclina lentement, et je sentis tout mon sang refluer vers mon cerveau, quand son chaste baiser s'imprima sur mon front.

— Maintenant, mon ami, ajouta-t-elle, il se fait bien tard ; hâtons-nous de regagner Rosdeuk ; ma tante doit être inquiète; ne laissons soupçonner à personne la cause de notre longue absence.

Le reste de notre promenade, mon cher Théodore, fut rempli par une délicieuse causerie, par

des projets d'avenir, par des espérances de bonheur infinies. Enfin , nous aperçûmes les lumières qui brillaient à travers les fenêtres de Rosdeuk ; nous nous serrâmes une dernière fois la main; nous échangeâmes une dernière protestation d'amour, puis nous franchîmes le seuil de cette retraite, de cet asile qui m'avait offert la paix et le bonheur d'une manière si inattendue.

Nous fûmes grondés pour nous être fait attendre , et pour avoir abusé de la permission de promenade qui m'avait été accordée.

— Vous êtes comme des enfants , nous disait madame de Rosdeuk ; il faudra vraiment vous donner une bonne pour vous accompagner ; M. de Kergoët a été souffrant toute la matinée , et vous passez une grande partie de la soirée à trotter comme des étourneaux par les prairies humides.

Ce vous dans lequel madame de Rosdeuk réunissait sa nièce et moi me causa une profonde et agréable sensation qui me fit trouver du charme

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à la feinte bouderie de la vieille dame , et je chercliai des excuses maladroites pour en prolonger l'expression.

Marguerite ne disait pas un mot ; elle était pâle et réfléchie; la réflexion succédait dans son esprit au tumulte des passions qui l'agitaient , il y avait à peine quelques instants. Il me fallut donc supporter à moi seul la conversation de sa tante , répondre à ses questions sur le cl^emin que nous avions tenu , lui dire comment j'avais trouvé le pays, puis me lancer à sa suite dans ses causeries favorites, sur les guerres de l'empire et la marine ; enfin donner mon avis sur les romans qu'elle avait lus et que je connaissais. J'étais si heureux , si rempli d'espérances; je me sentais tellement certain d'un avenir peuplé de félicités , que cette tâche ne me parut point embarrassante ; jamais peut-être je ne me montrai plus gai et plus en disposition de bavarder; une surabondance de paroles, que jusque-là je ne m'étais pas connue, m'arrivait sans eflbrt ; je trouvai le moyen de charmer madame de Rosdeuk, et de donner le

temps à Marguerite de se mettre en état de sup~ I. :>0

porter à son tour les questions que sa tante devrait lui adresser.

Notre veillée s'écoula promptement ; nous avions tous hâte de nous trouver seuls , Marguerite et moi , pour songer à tout ce qui s'était accompli pendant notre promenade , à ce changement immense qui s'était fait dans notre existence , et madame de Rosdeuk pour se repaître des malheurs ou des joies imaginaires de toutes les Amanda , les Evelina et les Miralba au milieu desquelles elle passait ses plus douces heures. Quand je fus dans ma chambre , j'éprouvai , pour la première fois, depuis le matin , une véritable lassitude , et je me jetai sur un grand fauteuil que j'avais placé devant ma fenêtre. Là je pensai à la manière dont je m'y prendrais pour amener mon père à consentir b mon mariage ; car je prévoyais des objections et des difficultés dont je n'avais pas cru devoir faire part à Marguerite. La famille de Marguerite n'était pas noble, et je n'ignorais pas combien mon père tenait à ce qu'aucune mésalliance ne vînt flétrir son arbre généalogique. Puis le père de Marguerite avait professé des opinions ré-

voludonnaires, peut-être avait-il été mêlé aux guerres de la Vendée , peut-être son nom avait-il été inscrit parmi ceux des plus ardents persécuteurs de la cause royaliste , en Bretagne , et mon père avait conservé toutes ses haines contre les révolutionnaires, contre ceux qu'il regardait à juste titre comme ayant été les cruels tyrans de nos malheureuses provinces. Cependant je me disais que lorsque mon père connaîtrait mon amour profond pour Marguerite, lorsqu'il saurait que cette pauvre orpheline n'avait point hérité des opinions de son père, et qu'enfin elle était nécessaire k mon bonheur , il se laisserait fléchir et qu'il ne voudrait pas remplir ma vie de deuil et de regrets. Qui pourrait savoir ce qu'avait été le père de Marguerite? qui soupçonnerait son nom? qui viendrait s'enquérir de nous dans notre corn deWe isolé? Le monde ne nous avait-il pas abandonné? Depuis des années ne vivions-nous pas séparés de lui? Notre univers se composait de nos grèves et des plaines de l'Océan que nous apercevions désertes et sauvages des fenêtres de Kergoët. Nos affections, nos liens étaient concentrés entre mon père , l'abbé Merik et moi; c'étaient

toute notre famille , toutes nos amitiés. Pourquoi ce cercle étroit ne s'ouvrirait-il pas devant la jeune fille pure et innocente que j'amènerais en la tenant par la main ? pourquoi n'adopterions-nous pas la fiancée de mon âme, quelle que fût sa famille? pour quelles relations , pour quels préjugés , nous imposerions-nous ce sacrifice? Je ne pouvais me rendre compte d'un obstacle sérieux , je ne voyais pas de barrières infranchissables se lever entre moi et l'objet de mes ardents désirs , entre moi et le bonheur que je rêvais , la douce existence que j'attendais de l'avenir.

Je m'abandonnais ainsi à mes rêves , à mes espérances , quand tout à coup la fenêtre de Marguerite s'ouvrit, et j'aperçus la jeune fille à travers les vases de fleurs, placés sur le devant de la croisée. Un pâle rayon de la lune l'éclairait de sa blanchâtre lumière , et elle me parut plus charmante que pendant notre promenade , plus ravissante de beauté et de grâces, qu'elle ne s était déjà montrée à moi. Elle était enveloppée dans un peignoir de mousseline , et ses cheveux lissés en bandeaux pour la nuit, encadraient l'ovale de sa

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figure et lui prêtaient une nouvelle séduction. Je quittai le fauteuil dans lequel j'étais assis et je me penchai sur l'appui de ma fenêtre , en envoyant de ma main un salut amical à Marguerite ; elle me le rendit aussitôt , et comme deux enfants heureux nous passâmes une partie de la nuit à causer par signes. Les premiers chants du coq vinrent nous avertir que l'aurore allait bientôt paraître et nous forcer à chercher le repos; déjà même une teinte moins foncée se faisait remarquer dans le bleu du ciel, un air plus frais se faisait sentir. Adieu, Marguerite, murmurai-je à demi -voix en appuyant mes deux mains sur mes lèvres et en les tendant ensuite vers elle, comme pour lui transmettre la pression amoureuse de ma bouche; adieu, Marguerite, répétai-je, repose-toi, ma bien-aimée.

Marguerite éprouva un moment d'hésitation , elle fit même un pas en arrière et parut se reculer , comme pour fermer sa fenêtre; mais elle revint de nouveau jusqu'à ses vases de fleurs, appuya un instant ses deux mains sur son cœur, prononça lentement le mot Adieu, puis disparut; et moi, je

regagnai mon lit, et quand je m'éveillai, ce fut seulement à la voix du vieux serviteur breton de madame de Rosdeuk , qui vint m'avertir que l'on ne tarderait pas à servir le déjeuner.

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