CHAPITRE Vil
expédition du Prince-Noir en Languedoc. — Convocation des Etals-Généraux. — Arrestation du roi de Navarre, et exécution du comte d'Harcourt et autres par ordre du roi de France — Conséquences de celte mesure. — Bataille de Poitiers.
La trêve conclue à Maleslroit en 1343 entre les rois de France et d'Angleterre, et renouvelée plusieurs fois par l'intervention des légats du Pape, expira le 1er avril 1355. Tandis qu'Edouard III occupait l'attention du roi Jean dans les provinces septentrionales de la France, ainsi qu'il a été déjà dit, le Prince-Noir poursuivait dans le Languedoc une expédition de maraudage. Ce prince avaii quitté l'Angleterre avec une armée de mille gens d'armes et onze mille archers, à laquelle il adjoignit en Guyenne cinq cents lances et trois mille hommes de troupes légères. Comme il n'était pas pourvu des moyens propres à l'attaque des places fortes, le seul résultat qu'obtint l'expédition fut un immense butin, qu'il recueillit avec peu ou pas de résistance des villes riches et sans défense qu'il trouva sur son chemin.
Tout le pays autour de Carcassonne, de Toulouse et de Narbonne, compris aujourd'hui dans les départements de la Haule- Garonne et de l'Aude, était alors un des plus riches du monde ; les habitants ne connaissaient pas la guerre, et ils avaient prospéré à la faveur d'une longue paix ; leurs appartements étaient
ornés de tapisseries, et leurs coffres remplis de joyaux précieux. Dans ces opulentes contrées, les étoffes les plus riches tentèrent peu la cupidité des envahisseurs ; la vaisselle d'argent et les bons florins pouvaient seuls satisfaire l'avarice des Anglais et des Gascons. Le riche butin extorqué aux habitants aisés fut le prix de leur rançon. Le Prince-Noir, en arrivant à Toulouse, qui à cette époque n'était guère moins peuplée que Paris, vit que les faubourgs en avaient été détruits par ordre du comte d'Armagnac, qui avait modéré avec peine l'ardeur des bourgeois, au nombre de quarante-neuf mille, tous impatients de marcher contre les Anglais, en leur disant qu'ils ignoraient la pratique des armes et qu'ils n'avaient rien de mieux à faire qu'à garder leur ville.
Le Prince-Noir, ne pouvant l'emporter d'assaut, passa outre sans l'inquiéter, et s'empara, sur son chemin, des villes de Montgiscard, Avignon et Castelnaudary, qui n'avaient aucune sorte de fortifications ou n'étaient défendues que par des murs en terre. II marcha ensuite sur Carcassonne, ville très-forte, dont il trouva les faubourgs non fortifiés, sauf quelques chaînes jetées à travers les rues et qui n'offrirent pas aux Anglais de résistance sérieuse. De Carcassonne, il se porta sur la ville de Narbonne, qui était aussi bien fortifiée que Toulouse. Et là également, après avoir essayé en vain de prendre la ville, il en incendia les faubourgs, et se prépara ensuite à revenir sur ses pas avec son armée chargée de butin. Il retourna à Carcassonne par un chemin différent de celui qu'il avait pris pour venir, et il s'empara en route de la ville de Limoux, qu'il pilla d'abord et détruisit ensuite si complètement qu'il n'y laissa rien debout qui pût servir d'abri même à un cheval, et que le malheureux propriétaire ne put, à son retour, découvrir la place où avait été sa maison et dire avec certitude : là était mon patrimoine.
Tandis que les Anglais ravageaient ainsi, sans rencontrer de
résistance, la province de Languedoc, le comte d'Armagnac rassemblait des forces pour leur couper la retraite ; mais il perdit tant de temps à attendre messire Jacques de Bourbon, alors lieutenant de la province, que les Anglais purent repasser la Garonne sans obstacle et rentrèrent en Guyenne chargés de dépouilles (i).
Le roi de France, afin d'obtenir les movens nécessaires de faire la guerre aux Anglais, convoqua les États généraux, qui se réunirent en novembre 1355. Il obtint de cette assemblée, après quelques débats, un vote décrétant un impftt sur le sel (2). Cet impôt fut levé, mais non sans difficulté. A Arras, en Picardie, il provoqua une insurrection du peuple, dans laquelle beaucoup d'entre les bourgeois aisés furent tués ; en Normandie on y résista ouvertement, et les ordonnances furent bravées par le roi de Navarre, le comte d'Harcourt et leurs partisans.
Le roi de France, qui était aussi prompt dans ses résolutions que tenace dans ce qu'il avait une fois arrêté, résolut de punir tous ceux qui auraient résisté à son autorité, et notamment le roi de Navarre, déclarant qu'il ne voulait pas avoir en France d'autre maître que lui-même ; il ajouta encore qu'il n'aurait jamais de joie parfaite tant que le roi de Navarre vivrait. Un in-
(t) Froissart, liv. I, part, n, pp. 313-321.
(2) « Les trois Etats n'accédèrent aux demandes pécuniaires de la couronne que sous la condition que les receveurs seraient des pens à eux; une réunion des trois États fut stipulée pour l'année suivante; le roi s obligea à ne plus faire fabriquer de mauvaise monnaie ; et, enfin, parmi plusieurs règlements d'utilité publique, il fut arrêté que le droit de prise, exercé d'une manière si arbitraire par le plus mince officier de la couronne serait aboli. » Note de Buclion (liv. I, part u des Chron.), qui cife à Pappui le Recueil des ordonnances, où l'ordonnance dont parle Froissart se trouve en entier dans le t. III. Le droit de prise était le droit des officiers de la couronne de prendre, pour l'usage du roi, des bestiaux, du blé, etc.
cideot inattendu lui fournit bientôt l'occasion de satisfaire son ressentiment.
Le dauphin Charles (1), qui avait été fait récemment duc de Normandie, et avait été prendre possession du duché, ne connaissait pas les desseins que méditait son père contre le roi de Navarre et le comte d'Harcourt ; sans soupçonner de danger, il les invita donc à dîner chez lui, dans son château de Rouen, le samedi qui suivit le jour de son arrivée. Ils acceptèrent l'invitation avec quelques autres. Le roi de France, ayant été informé de tout, quitta secrètement Paris le vendredi, et arriva au château de Rouen, où il trouva son fils à table avec ses hôtes.
Le duc de Normandie et ses conviés furent terrifiés à celle apparition et à la vue de l'air courroucé du roi de France, que l'on n'attendait pas, et quelques-uns même craignirent tellement pour leur sûreté, qu'ils s'esquivèrent de la salle. Le roi Jean, en entrant, alla droit à la table, où le roi de Navarre était assis, et le prenant par la peau (2), il le tira brusquement, en lui disant : « Or sus, traître ! Tu n'es pas diurne de seoir à la table de mon fils. Par l'âme de mon père, je ne pense jamais a boire ni à manger tant comme tu vives. »
A ces mots du roi de France, un écuyer du nom de Nicolas Duplet (3), qui appartenait au roi de Navarre, voyant son maître
(1) Charles, fils du roi Jean, est le premier prince français qui ait porté le litre de dauphin. Le dauphin»; de Viennois fut cédé par Humbert à Philippe de Valois en 13 il), à condition que l'aîné des rois de France porterait le nom do dauphin. Du Tillet, Recueil des roys de fronce, p. 2t'2, et Chronique abrégée, p. 64, verso. — Raynalriuà, Annnl. eccles., t:U4, § 60, et 1350, § 30.
(2) Le texte que nous traduisons porte : by the queue; mais il est probable que l'auteur aura été trompé par une faute typographique dans le texte de Froissart. Ce chroniqueur, en effet, dit que le roi de France prit celui de Navarre par la quene ou kuene, qui signifie la peau, et qu'on peut fort bien avoir imprimé queue.
{Z) C'est probablement le même que Froissart appelle Colinet de Bleville.
88 BERTRAND DU GUESCLIX
si rudement traité, tira son poignard et menaça de tuer le roi, qui, devant cet acte téméraire, lâcha le roi de Navarre, et, se tournant vers ses sergents, leur dit : « Prenez-moi ce garçon, et son maître aussi. »
Le roi de Navarre fut en conséquence arrêté sur-le-champ. 11 comprit le danger de sa position et chercha par ses paroles et par ses manières à calmer le courroux du roi de France ; mais ni sollicitations, ni excuses, ni raisons d'aucune sorte ne parurent servir de rien. Le dauphin, alors, les mains joinles, tomba aux genoux de son père, et le supplia instamment d'épargner ses hôtes :
« Ah! monseigneur, pour Dieu merci, vous me déshonorez; car, que pourra-t-on dire ni recorder de moi, qoand j'avais le roi et ses barons prié de dîner avec moi, et vous les traitez ainsi ; on dira que je les aurai trahis. Et si ne vis oucques en eux que tout bien et toute courtoisie.
— Souffrez-vous, Charles, répondit le roi, ils sont mauvais traîtres, et leurs faits les découvriront temprement (bientôt). Vous ne savez pas tout ce que je sais. »
A ces mots, le roi Jean passa outre, et, prenant la masse d'arme d'un des sergents, il s'approcha du comte d'Harcourt et lui en donna un violent coup entre les épaules, en lui disant :
« Avant, traître orgueilleux, passez en prison à mal étrenne. Par l'âme de mon père, vous saurez bien chanter, quand vous m'échapperez. Vous êtes du lignage du comte de Guincs. Vos forfaits et vos trahisons se découvriront temprement (bientôt). »
Après ces paroles, le roi de Navarre, le comte d'Harcourt, le sire de Graville, Maubué et Nicolas Duplet furent arrêtés par ordre du roi de France et, à l'exception du roi de Navarre, tous conduits hors du château dans une campagne près de Rouen, et immédiatement exécutés, sans qu'on leur donnât même le temps
de se confesser. Le roi de Navarre fut emmené prisonnier à Paris (I).
Le roi de France, par cet acte violent et arbitraire, s'attira la haine des parents et des autres partisans de Charles le Mauvais et du comte d'Harcourt, parmi lesquels étaient Philippe et Louis de Navarre, frères de Charles ; Guillaume, fils atné du comte d'Harcourt ; messire Godefroy d'Harcourt, son oncle, et autres, au nombre de vingt, qui lui envoyèrent immédiatement des cartels. Jean traita d'abord ces démonstrations d'hostilité avec dédain ; mais il s'aperçut bientôt qu'elles ne se bornaient point à des paroles, et que les frères de Navarre et les seigneurs normands avaient fait alliance avec le roi d'Angleterre, pour lui faciliter l'invasion du royaume.
Edouard III n'hésita point à accepter l'invitation que lui faisaient ses nouveaux alliés d'exécuter des projets depuis si longtemps nourris, et il ordonna au duc de Lancastre, alors à Pontorson, sur les frontières de la Bretagne, de joindre toutes les troupes sous ses ordres a celles des nobles normands et d'envahir la France par la Normandie. En conséquence, le duc de Lancastre rejoignit les seigneurs normands à Lvrcux. Leurs forces réunies se montaient à douze cents gens d'armes, seize mille archers et deux mille brigands (i), qui parcoururent et pillèrent les domaines du roi de France jusqu'à Rouen ; mais Jean rassembla une armée de quarante mille hommes pour combattre cette invasion, et le duc de Lancastre et ses alliés, D'étant point en état de tenir tête à des forces si considérables en rase campagne, se replièrent sur Cherbourg dans le Cotentin.
(1) Froissart, liv. I, part, h, pp. 322-32:*. — Conî. Nang., t. II, pp. 230, 231.
(2) C'étaient des troupes d'infanterie armées de lances et de boucliers, et qui portaient une sorte de cotte de maille appelée briyaniine. Du Cange, Glots., aux mots Brigandina et Brigancii.
Après la retraite du duc de Lancasire, le roi de France, suivant le conseil de ses maréchaux et des comtes de Bourbon et d'Artois, abandonna la poursuite des Anglais et des Navarrois, et mit le siège devant la ville d'Evreux, qui appartenait au roi de Navarre. Non-seulement la ville et le château, mais les faubourgs eux-mêmes étaient parfaitement fortifiés; tout céda, cependant, après une assez longue défense ; et Jean alla ensuite assiéger Breteuil, une des plus forles places de Normandie, que défendait une garnison nombreuse et bien préparée. Les assiégeants, ne pouvant d'abord agir contre les murs, furent contraints d'élever de grandes machines avec lesquelles ils inquiétèrent la garnison nuit et jour ; et par ordre du roi, on employa un nombre considérable de charpentiers à la construction d'un grand beffroi (1) de trois étages, destiné à être traîné sur quatre roues, et dont chaque étage pouvait contenir deux cents hommes. Le tout devait être couvert de cuir. « Et l'appelaient les plusieurs un chat (2), et les autres un atournement d'assaut. »
Quand la tour fut terminée et que les fossés entourant le château eurent été comblés de bois et de paille, un grand nombre de gens y entrèrent, et elle fut avancée jusque près des murs. La garnison, qui avait observé tous ces préparatifs pour dominer ses remparts, était munie de canons (3) vomissant le feu et
(1) Au sujet de ces beffrois on tours en bois, voir Froissart, liv. I, pari. î, pp. 197, 198, où il est dit que les Anglais firent usage d'une de ces machines au siège de la Réole. — Note de Du Cauge sur les Mémoires de Joinville, pp. 402, 403. — Du Gange, G/om., au mot Belfredus, et Geoffroy Vinsauf, Itinéraire de Richard J", ch. xxxvr. — Oderic attribue l'invention du beffroi, qui daterait de l'an 1091, a Robert de Belesme, fils de Roger, comte de Moutgomnury. Liv. VIII, ch. xvi et xvu.
(2) Voir la noie à la fin du chap. II.
(3) C'est la première fois que Froissart mentionne l'emploi du canon. On prétend toujours, néanmoins, sur l'aulorite' de Jean Villani, qu'on en fit usage à la bataille de Grécy, en 1346. Si cela est, on doit trouver étonnant que Froissart ait onns d'en parler, quand, d'un autre
pourvus de grandes flèches triangulaires. D'abord, avant de tirer le canon , elle combattit corps à corps avec les gens d'armes dans le beffroi, et après avoir accompli mainte belle action, elle se mit à faire feu de ses pièces et à lancer des flèches, qui tuèrent ou blessèrent beaucoup de monde. l e feu, qui était un feo grégeois (I), gagna le toit du beffroi et en chassa ceux qui y
côté, il décrit tous les incidents de la bataille avec une si grande particularité de (Mails. D'autre part, il n'est pas du tout probable qu'Êdouard 111 se soit embarrassé, dans une expédition de maraudage, de machines aussi gênantes que le canon, à peine inventé, et les ait traînées dans une périlleuse retraite jusqu'à Crécy, dans l'unique dessein • «l'effrayer les chevaux. »
(1) Du Cange dit de ce feu, dans sa note 104 sur la première partie des Mémoires de Joinville : a Ce feu était ainsi appelé à cause qu'il fut inventé premièrement chez les Grecs par Callinique, architecte, natif d'Iléliopolis, ville de Syrie, sous Constantin le Barbu (Pogonat), et aussi parce que les Grecs furent longtemps les seuls d'entre tous les peuples qui en conservèrent l'usage, lequel ils ne communiquèrent que rarement à quelques-uns de leurs alliés. Anne Comnène dit que ce feu était composé de puix et autres gommes qui se tirent des arbres, mêlées avec du soufre , et le tout broyé ensemble. Abbon, au liv. I des Guerres de Paris, en a aussi donné la composition en ces vers :
« Addit eis oleum, ceramqae, picemque ministraiis,
« Mixta simul liquefacta foco ferventia valtle,
« Quœ Danis cervice comas uruntque trahuntque. »
Les Grecs se servaient de ce feu en deux façons : la première était dans les brûlots, qu'ils emplissaient de ce feu et qu'ils faisaient voguer dans les armées navales des ennemis, qu'ils embrasaient en cette manière. L'autre usage des feux artificiels sur la mer était dans les navires de course qu'ils nommaient êpùfAovtï, mettant sur la proue de grands tuyaux de cuivre avec lesquels ils soufflaient ce feu dans les vak-eaux des ennemis... Quant à l'usage du feu grégeois dans les batailles sur terre, il était différent; car il y avait des soldats qui, avec fies tuyaux de cuivre, le soufflaient daus les armées ennemies. C'est ce que dit Anne Comnène au liv. XIII de son Alexiade. Quelquefois on jttait de* épieux de fer aigus, environnés d'huile, de poix, d'étoupes, etc., avec le>quels on brûlait les machines. Joinville parle ailleurs (!e ce feu en ces termes : « Et commencèrent à tirer à nous grand foison de piles avec feu grégeoi*. » Quelquefois on jetait du feu dans des fioles et des pots; enfin, on le jetait avec des pierres et des arbalètes
92 BERTRAND DU GUESCMN
étaient. En voyant cela, la garnison poussa des vivats énergiques, criant : « Saint-George! Loyauté et Navarre! » et ajoutant : « Seigneurs français, vous ne nous aurez pas ainsi que vous crovez. »
Tandis que le roi de France était occupé du siège de Breteuil, il apprit que le Prince-Noir avait quitté Bordeaux avec une forc<i de deux mille gens d'armes et de six mille archers, sans compter ses troupes légères ; qu'il avait passé la Dordogne a Bergerac et était entré en Auvergne ; qu'il saccageait le pays sans rencontrer de résistance, et qu'il se disposait à passer dans la riche province de Berry, dans l'intention d'opérer sa jonction avec le duc de Lancastre et le Navarrois en Normandie. Jean n'en était donc que plus impatient d'avoir le château par force ou par capitulation ; mais, ne pouvant y réussir par le premier moyen, il se montra disposé à adhérer aux conditions de capitulation proposées par la garnison, qui, épuisée par la durée du siège, demanda à se retirer la vie sauve et en emportant tout ce qu'elle pourrait.
Le roi de France, non-seulement retint les troupes qu'il avait avec lui devant Breteuil, mais il envoya à tous ses nobles et aux autres vassaux de la couronne l'ordre exprès de venir le joindre sans délai et prêts à marcher immédiatement contre les Anglais. L'appel fut entendu, et le roi, en passant en revue à Chartres toutes ses forces sous le commandement de ses maréchaux, messire Jean deClermont et messire Arnoul d'Audeneham, se trouva à la tête d'une armée nombreuse et bien équipée, aussi
à tour. Albert d'Aix, liv. VU, dit que « ce genre de feu était inextinguible par l'eau. » Mais il y avait d'autres matières avec lesquelles on ('éteignait, savoir : le vinaigre et le sable. Jacques de Vitry, liv. M, ch. lxxivii, y ajoute l'urine, et Cinnamus, page 308, écrit que « souvent on couvrait les navires de draps trempés dans du vinaigre pour s'en garantir. » — Voir aussi Geoffroy de Vinsauf, itinéraire de Richard r; ch. xxxiv.
impatiente qu'il l'était lui-même de se mesurer avec l'ennemi.
Tandis que le roi de France faisait ses préparatifs, le Prince- Noir était entré en Berry, et après avoir pris la ville de Vierzon, il passait dans l'Orléanais, où il s'empara de la ville et du château de Romorantin, dont la défense avait été opiniâtre (1). La, apprenant que le roi avait rassemblé une grande armée pour venir le combattre, le prince jugea prudent de commencer son mouvement de retraite vers la Guienne ; mais il était trop lard, car Jean avait déjà traversé la Vienne à Chauvigny, lui coupant ainsi la retraite. Quand le prince se fut assuré que l'armée française était devant lui, il comprit qu'une bataille devenait inévitable. Il suivit le roi de France jusqu'à près de deux lieues de la Tifle de Poitiers, où ce dernier avait établi son camp, et il y prit ses dispositions avec un grand sang-froid et beaucoup d'intelligence. Il campa cette nuit-là dans des vignes et au milieu de haies, et plaça des sentinelles pour garder le camp. La même précaution fut également prise du côté des Français.
le lendemain, qui était un dimanche, le roi de France, brûlant du désir de livrer bataille aux Anglais, entendit la messe dans sa tente et communia avec ses quatre fils. Après la messe, il réunit un conseil, composé des capitaines les plus distingués de toute son armée, dans lequel il fut résolu que chaque seigneur déploierait sa bannière, ferait sortir ses nommés et les rangerait immédiatement en bataille. Les trompettes sonnèrent, tout le monde courut aux armes, on monta à cheval et l'on partit, les bannières du roi flottant à tous les vents, notamment l'oriflamme (2) , que portait messirc Geoffroy de Chargny.
(t) Froissart assure que le Prince-Noir fit usage de canons au «ége de ce château. « Si ordonnèrent, dit-il, à apporter canons avant et à iraire carreaux et feu grégoois dedans la basse cour. » Et plus tom : « A lonc fut le feu apporté avant et trait par bombardes et par canons en la basse cour. » Uv. 1, part u, p. 337.
(2) On lit dans Du Tillet, part, i, p. 331, au sujet de cet étendard : « L'oriflamme, ainsi que récite Guillaume le Breton, était de simple
L'armée française fut formée en trois grandes divisions par les soins du connétable Gauthier de Brienne, duc d'Athènes, assisté des maréchaux. Chaque division se composait de seize mille gens d'armes. La première était commandée par le duc d'Orléans ; la seconde par le dauphin Charles et la troisième par le roi. Tandis que le connétable disposait les hommes en ordre de bataille, le roi Jean envoya messire Eustache de Hibeumont avec ordre de s'approcher le plus près possible de l'armée du Prince-Noir, de reconnaître ses dispositions et de lui faire un rapport sur le meilleur mode d'attaquer l'ennemi, soit à pied ou à cheval. Pendant que messire Eustache et ses compagnons exécutaient cet ordre, le roi Jean, monté sur un grand cheval blanc, parcourut les rangs de son armée et dit à haute voix à ses hommes : « Entre vous quand vous étiez à Paris, à Chartres, à Kouen ou a Orléans, vous menaciez les Anglais et vous souhaitiez le bassinet en tête devant eux ; or y êtes- vous, je les vous montre; si leur vcuilliez contrevenger les ennuis et les dépits qu'ils vous ont faits; car sans faute nous les battrons. »
cendal (taffetas) de couleur de flamme d'or, qui a splendeur rouge et la forme semble à celle des bannières des églises que Ton porte ès processions. La Chronique de France, décrivant l'oriflamme portée en la bataille du mont de Cassel devant le roy Philippes de Valois, dit qu il était attaché au bout d une lance d'un vermeil fort aiguisé de gonfîanon à deux queues, ayant à l'entour houppes de soye verde, qui manifeste qu'il y en a eu de diverses formes, qui rend douteuse la voix commune que l'oriflamme ait été envoyée du ciel au roy Ctovis I" après son baptême. » — Voir aussi Du Cange, Gbssar., au mot Aurijlamma. — Le père Doublez, un des moines de l'abbaye de Suint-Denis, où l'oriflamme était gardée, rapporte qu'elle fut comprise dans l'inventaire du trésor de l'église fait en 1534 par les commissaires de la Chambre des comptes, et qu'elle y e>t ainsi désignée : « Etendard d'un cendal fort espais, fendu par le milieu en façon d'un gon fanon, fort caduque, enveloppé autour d'un Mo», couvert d'un cuivre doré et un fer longuet aigu au bout. »
ET SON ÉPOQUE. 9d
Le roi pariait encore, quand messirc Eustache de Ribeumont revint avec son escorte et rapporta qu'il avait examiné l'ordre de bataille des Anglais, et qu'il évaluait leur nombre à environ deux mille gens d'armes, quatre mille archers et quinze cents brigands (i). Il les représenta comme fortement retranchés, et dit que tous leurs arrangements avaient été faits avec beaucoup d'art; qu'Os avaient pris une position le long d'une route, l'avaient fortifiée par des haies et des buissons, et qu'ils avaient placé leurs archers des deux côtés de la haie, de sorte que personne ne pouvait suivre la route sans passer au milieu d'eux ; qu'il n'y avait place entre les haies que pour quatre cavaliers de front, au plus, et enfin qu'ils avaient mis leurs gens d'armes à pied derrière les archers, disposés en forme de flèche, des deux côtes de la haie, parmi les vignes et les halliers. Cet ordre de bataille ne permettait donc pas d'approcher à cheval. Le roi ayant demandé comment il pourrait mieux convenir de les attaquer, messire Eustache lui conseilla de faire avancer à pied tous ses gens d'armes, excepté trois cents hommes d'élite, qui, montés sur leurs meilleurs chevaux, essaieraient de forcer la ligne des archers ; de faire avancer ensuite ses gens d'armes à pied, pour attaquer l'ennemi corps à corps. Le roi suivit le conseil du sire de Ribeumont : ayantdonné à vingt combattants des armes semblables aux siennes (2), il commanda à tous ses gens d'arœes de mettre pied à terre et d'ôter leurs éperons, à l'exception
(1) Soldats à Died ou fantassin*.
(2) C'était alors une coutume ordinaire, qui se conserva longtemps eiicore , d'armer un certain nombre de combattants de la même manière que le commandant de l'armée ou de quelque détachement important « Et était, aioute en etîet Froissart, messire Regnaull de Cercle, dit Archiprêlre, armé des armures du jeune comte d'Alençon. » Shakespeare fait allusion à cette coutume dans le V acte de la première partie de flot Henri JV, scène 111 •
« Hotspur : Le roi a beaucoup de combattants habillés comme lui. « Douglas : Eh bien ! par mon épée, je pourfendrai tous ses habits;
96 BERTRAND DU Gl'ESCLlN
des trois cents qu'on avait choisis pour exécuter la charge sur les archers anglais.
Quand tout fut prêt pour rengagement immédiat du combat, le cardinal de Périgord s'approcha du roi et lui demanda trèsinstamment de différer l'ordre de commencer la bataille, afin qu'il pût aller trouver le prince et l'informer du grand péril qu'il courait.. Le roi y consentit de mauvaise grâce. Il dit au cardinal de hâter sa mission et de revenir aussitôt. Celui-ci courut immédiatement à l'armée anglaise, et trouva Edouard à pied, à la tète de ses troupes, attendant le signal du combat. Le prince écoula patiemment les pacifiques raisons du cardinal et répondit brièvement : « Sauf mon honneur et celui de mes gens, je suis prêt à écouter toute proposition raisonnable. » Le cardinal revint ensuite au camp du roi et obtint de lui une suspension d'hostilités jusqu'au lendemain matin au lever du soleil ; mais tous ses autres efforts furent sans résultat; or, quoique le prince consentit à rendre toutes les villes et les châteaux qu'il avait pris, à relâcher tous ses prisonniers et à jurer de ne pas prendre de sept ans les armes contre le royaume de France, le roi ne voulut rien entendre, a moins que le prince et cent de ses chevaliers ne se rendissent prisonniers de guerre (1).
Dans l'intervalle de la suspension d'armes, certains jeunes chevaliers des deux armées s'étaient détachés des rangs pour aller examiner la position et l'ordre de bataille de l'ennemi. Dans une de ces visites, sir John Chandos, noble et preux chevalier du Prince-Noir, rencontra par hasard messire Jean de Clermont, un des maréchaux de France, et un incident en appa-
je massacrerai toute sa garde-robe, pièce à pièce, jusqu'à ce que je
rencontre te roi. n Et dans la dernière scène de Richard ///, le roi s'écrie : « Il faut qu'il y ait six Richmonds dans l'affaire; j'en ai aujourd'hui
tué cinq, au lieu de lui. » (i) Froissait, liv. 1, part, h, pp. 337-343.
rence insignifiant leur fournit le prétexte d'un combat acharné. Chacun de ces chevaliers, qui étaient jeunes et amoureux, portait au bras gauche la même devise : « D'une bleue dame ouvrée de bordure aux rayons du soleil, qui toujours était dessus leurs plus hauts vêtements. »
Messire Jean de Clermont, choqué de voir sa devise portée par le chevalier anglais, s'arrête tout court et lui dit brusquement :
« Chandos! depuis quand avez-vous empris à porter ma devise?
— Et vous la mienne, répondit John Chandos; car autant bien est-elle mienne comme vôtre?
-Je le vous nie, reprit l'autre; et si la souffrance (trêve) ne fût entre les nôtres et les vôtres, je le vous montrasse tantôt que vous n'avez nulle cause de la porter.
— Ha! s'écria John Chandos; demain au matin vous me trouverez tout appareillé de défendre et de prouver par faits qu'aussi bien est-elle mienne comme vôtre. »
A ces mots ils se séparèrent ; mais le maréchal français, en s eloipant, dit d'un ton superbe :
« Chandos, Chandos ! Ce sont bien des pompes de vous Anglais qui ne savent aviser rien de nouvel, mais tout ce qu'ils TOient leur est beau. »
Le leudemain, au lever du soleil, le cardinal de Périgord fit on nouvel effort inutile pour empêcher une bataille entre les deux armées; mais, voyant que le roi de France était inexorable, il alla voir une seconde fois le Prince-Noir, et, en se séparant de lui, il lui dit :
« Bcau-flls, faites ce que vous pourrez ; il vous faut combattre ni je ne puis trouver nulle grâce d'accord ni de paix devers le roi de France.
— C'est bien l'intention de nous et des nôtres, répondit le prince; et Dieu veuille aider le droit! »
98 BERTRAND DU GUESCUN
La position et l'effectif de l'armée du Prince-Noir avaient été très-exactement décrits par Euslache de Ribeumont dans le rapport de sa reconnaissance, si ce n'est que le prince avait mis à profit Je répit obtenu par l'entremise du cardinal de Périgord, et que, dans l'intervalle, il avait fortifié la position de ses archers au moyen d'un fossé; en outre, il avait ordonné à un corps de trois cents gens d'armes et d'autant d'archers de traverser une colline a sa droite et de se mettre en mesure d'attaquer le flanc gauche de la division commandée par le Diuphin Charles. Les chevaux de son armée furent placés dans une enceinte formée des chariots et des harnais, et assez près pour pouvoir être montés en cas de besoin. Ayant pris toutes ses dispositions pour la bataille, le prince attendit résolûment avec sa petite armée, qui ne se composait de guère plus de huit mille combattants, tandis que celle du roi de France s'élevait à cinquante mille hommes, parmi lesquels il y avait plus de trois mille chevaliers.
Au moment où la bataille allait commencer, sir James Audley, brave chevalier anglais de l'armée d'Edouard, s'approcha du prince et lui dit qu'il l'avait toujours loyalement servi, lui et son père, et qu'il continuerait de les bien servir ; qu'il avait fait le vœu, à la première bataille où serait le roi d'Angleterre, ou quelqu'un de ses fils, d'attaquer le premier et d'être le meilleur combattant à ses côtés ou de mourir à la peine ; il supplia donc le prince de lui donner, comme récompense de ses services, la permission de quitter les rangs et de se placer de manière à accomplir son vœu. Edouard lui accorda sans hésitation ce qu'il demandait, et le chevalier vint se placer au front de l'armée, suivi seulement de quatre braves écuyers, qu'il avait toujours eus autour de lui comme gardes du corps.
Le roi de Fiance, assuré de triompher, grâce à la supériorité de ses forces, et impatient d'engager la lutte, donna le signal du combat. L'attaque commença par les trois cents gens dar-
mes d'élite sons les ordres des deux maréchaux, messire Jean de Clermont et messire Arnoult d'Audeneham, qui chargèrent impétueusement les archers anglais et essayèrent de se frayer on chemin au travers; mais ils furent pris de flanc par les archers des deux cfités de la haie, et leurs chevaux, percés des longues flèches à barbe des Anglais, n'ayant pu avancer, ils furent bientôt jetés dans la plus grande confusion. Sir James Andley, soutenu par ses braves écuyers, les attaqua en môme temps avec une grande bravoure, et à la fin les gens d'armes français furent mis en déroule, et de leurs deux capitaines, l'un fut pris, le sir d'Audeneham, et l'autre tué. Ce détachement, ainsi culbuté, se replia sur la division commandée par le Dauphin, qui fut attaquée de flanc tout à la fois par les archers et les gens d'armes placés par le prince sous le couvert du coteau ; et les Français furent si cruellement traités par les flèches habilement dirigées des Anglais, qu'une foule de ceux qui étaient sur les derrières remonta a cheval et prit la fuite. A l'approche des troupes sous les ordres du prince de Galles, toute la division plia et abandonna le champ de bataille, entraînant avec elle le Dauphin (1) et ses deux frères, les comtes de Poitiers et de Touraine. La division sous les ordres du duc d'Orléans quitta aussi le terrain sans avoir pris part à J'aclion, de sorte que le roi de France resta seul, avec la sienne, pour soutenir tout le poids de la lutte. Quoique n'ayant presque aucune des qualités qui font un général d'armée, Jean n'était pas dépourvu de courage, et il montra qu'il était bon chevalier ; car il combattit à pied sous l'oriflamme, une hache d'armes a la main, jusqu'à ce que l'étendard fût perdu ; que messire Geoffroy de Chargny, qui le portait, fût tué en le défendant, et que la plus grande
(1) Le dernier continuateur de Nangis dit que le Dauphin, avec la division sous ses ordres, ne quilta le champ de bataille que lorsqu'il rit que son père avait été fait prisonnier. T. Il, p. 240.
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partie de ses chevaliers eussent été massacrés ou pris autour de lui. Il se rendit enfin, avec Philippe (i), son plus jeune fils, et fut emmené prisonnier dans la tente du Prince-Noir.
Cette bataille, si désastreuse pour les Français, se livra dans les champs de Maupertuis, près de Poitiers, le lundi 19 septembre 1356. Parmi les morts se trouvèrent beaucoup de seigneurs de la plus haute noblesse de France, au nombre desquels le connétable Gauthier de Brienne et le maréchal Jean de Clermont, outre cinq à six cents gens d'armes et six mille autres soldats. Lapoursuile fut continuée jusqu'aux portes de Poitiers, et le nombre des Français faits prisonniers fut tel, que beaucoup d'archers anglais et d'autres soldats particuliers en avaient jusqu'à cinq ou six. Les pertes des Anglais furent évaluées à dixneuf cenls gens d'armes et quinze cents archers (î).
La bataille de Crécy commença vers le coucher du soleil, et
(t) Philippe, plus lard duc de Bourgogne, acquit le surnom de Hardi pour être resté sur le champ de bataille avec son père, quand ses frères s'enfuirent tous sans coup férir. Pendant sa captivité en Angleterre, il frappa un échanson d'Edouard 111, qui servait son maître avant le roi de France, en disant : « Qui t'a appris à servir le vassal avant le seigneur? — Vous êtes bien, en vérité, Philippe le Hardi! » dit Edouard, qui eut toujours la magnanimité d'admirer une action généreuse, môme dans un ennemi. — Barantc, tiist. des ducs^de Bovrçogne, t. 1, p. 102.
(2) L'auteur que nous traduisons, dans sa description de la bataille de Poitiers, a suivi Froissait , qui, du reste, est le seul chroniqueur qui entre dans quelques détails à ce sujet. Néanmoins, comme, au point de vue militaire, le récit de l'historien laisse à désirer, nous avons obtenu de M. le capitaine Vinet, du corps d'état-major, qu'il voulût bien nous permettre d'ajouter à ce travail, pour l'expliquer, les notes prises par lui sur l'emplacement même de la bataille et le plan inédit qu'il a dressé de l'action, telle quelle a dû nécessairement se livrer. M. le capitaine Vinet, en commentant Froissart et en sVclairant de linspeclion des lieux et des traditions du pays, a réussi à déterminer l'emplacement véritable du combat. Voir ces notes et le plan en question à la fin du volume.
l'arrivée de la nuit sauva les Français d'un plus grand massacre ; mais à Poitiers elle commença au lever du soleil et se prolongea jusqu'à raidi. A aucune époque, parait-il, les Français ne furent aussi malheureux en guerre ou ne montrèrent moins de connaissance de l'art militaire que sous les règnes de Philippe de Valois et de son successeur. Les Anglais leur furent partout supérieurs en tactique; mais leur supériorité serait attribuée en grande partie à un corps d'archers bien exercés, qui, à Crécy, décida évidemment de la victoire et, à Poitiers, leur donna un avantage que leurs adversaires ne purent jamais reprendre. Cette sorte de troupe paraît avoir été peu estimée des Français (i) ; etquoiqu'à Ja bataille de Crécy ils eussent eux-mêmes un corps considérable d'archers, ce n'étaient que des mercenaires, et la flèche de Varc des Génois fut lôin de rivaliser avec le trait de l'arbalète anglaise.
(I) Du Cange, parlant d'une époque plus ancienne de cent ans que celle dont il s'agit ici, dit : a On n'a jamais réputé parmi les Français, pour une action de valeur, de tuer son ennemi avec l'arc, l'arbalète ou autre artillerie. On ne faisait état que des coups de main, d'épée et de lance, où on rendait des marques d'adresse. Et c'est pour cela qu'on interdit avec le temps l'usage des arbalètes, comme encore des flèches et des traits empoisonnés, et parce qu'il ne suffit pas de se défaire de son ennemi par quelque voie que ce soit, mais il importe, pour le vaincre, d'employer la belle force et de se servir des armes qui marquent la dextérité de celui qui les emploie. 11 est constant que ces armes ont été défendues par les papes de temps en temps, et particulièrement au concile tenu à Rome sous le pape Innocent II, l'an 1139, c 29. L'empereur Conrad fut un des princes chrétiens qui en interdirent l'usage pour cette même raison, ainsi que nous l'apprenons de Guillaume de Dole, qui vivait avant l'an 1200... D'où il est aisé de juger qu'il faut interpréter favorablement les termes du poète breton, au liv. H de sa Pkilippide, lorsqu'il dit que Richard Iar, roi d'Angleterre, inventa les arbalètes, ce que l'on doit interpréter de l'usage de celte forme d'armes, qu'il lit revivre de son temps. Ce qui est tellement vrai, que nous lisons à toutes rencontres dans les histoires des premières guerres saintes qu'on se servait des arcs et des arbalètes. » Mémoires de Joinville, part i, Observations de Du Cange, n° 113.
Le prince de Galles, grâce son triomphe inespéré, eut occasion de montrer» qu'il possédait d'autres vertus que le courage et le talent militaire. Il traita son prisonnier, le roi de France, avec tous les égards dus à sou âge et à son rang, et il n'oublia point ceux de ses soldais, qui, sur le champ de bataille, avaient donné de hautes preuves de valeur. A sir James Audley, qui avait été grièvement blessé dans le combat, il accorda, comme au plus brave, une pension de cinq cents marcs, que le chevalier, cependant, distribua généreusement aux quatre écuyers qui avaient combattu â ses côtés et l'avaient emporté en lieu sûr, quand ses blessures l'eurent mis dans l'incapacité de continuer la lutte. Le prince, en apprenant dans la suite que sir James Audley avait abandonné la gratification qu'il lui avait accordée, envoya savoir auprès du chevalier si le présent ne lui avait pas été agréable. Le chevalier répondit que les quatre écuyers, qui l'avaient fidèlement servi et l'avaient mis à même d'accomplir son vœu, l'avaient jusqu'alors suivi sans récompense et qu'il avait cru ne pouvoir faire un meilleur usage de l'argent que de les en gratifier. Il ajouta qu'il n'avait aucun désir d'amasser des richesses, attendu qu'il en avait assez pour luimême. Edouard, frappé d'admiration devant la générosité et le désintéressement du chevalier, lui donna une nouvelle pension sur certaines terres qu'il avait en Angleterre. Il emmena ensuite le roi de France avec lui à Bordeaux, où il passa l'hiver en fêtes au milieu de ses soldats anglais et gascons.