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CHAPITRE VIII

Conséquences désastreuses de la bataille de Poitiers. — Convocation des Etat- Généraux. — Dissentiments eutre le Dauphin et l'Assemblée. — Berrand Du Gu^sclio an siège de Rennes. — Il accepte le défi de messire Guillaume Wancbourp. — Combat avec Tronssel.

La bataille de Poitiers eut pour conséquence désastreuse de conduire la monarchie française sur le bord de l'abîme. Le roi était prisonnier, la fleur de la noblesse avait péri dans le combat ou avait été faite prisonnière, tandis que la plus grande partie de ce qui* en restait s'était déshonorée en abandonnant lâchement le monarque ou en fuyant à la débandade, presque sans coup férir. Le dauphin Charles était alors âgé de vingt ans. Il ne pouvait, en conséquence, paraître un soutien suffisant pour le trône ébranlé, sans compter que, dans l'opinion du peuple, il ne valait guère mieux que le reste de la noblesse. Lui aussi, il avait fui du champ de bataille avec plus de huit cents lances, sans même approcher l'ennemi. L'armée vaincue était démoralisée et dans une complète désorganisation, et le trésor était vide.

Pour apporter remède à cet état de choses, tous les prélats de la sainte Église, les évéqueset les abbés, tous les nobles, seigneurs et chevaliers, le prévôt des marchands de Paris et les bourgeois de cette capitale, avec les conseils des bonnes villes du royaume de France, s'assemblèrent à Paris le 15 octobre

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135G (1). Heureusement pour la France, le royaume n'était point attaqué alors par des ennemis étrangers, quoiqu'en Normandie messire Godcfroy d'Harcourt, l'ennemi acharné et implacable de la maison de Valois, ravageât le pays autour de Saint-Lô et les faubourgs d'Evreux et d'Avranches. Un des premiers actes des États-généraux fut d'envoyer, pour arrêter ses incursions, une troupe de huit cents lances. Messire Godefroy, avec des forces de beaucoup inférieures, ne refusa pas le combat, et quoique accablé par le nombre, il ne voulut ni fuir ni se rendre et succomba, la hache d'armes à la main, avec une résolution et un courage que personne ne surpassa dans ce siècle guerrier.

Les Etats, une fois rassemblés, commencèrent par rechercher de quelle manière, en l'absence du roi, le royaume serait gouverné, et, en second lieu, à l'exemple surtout des anciens parlements anglais, comment il serait procédé à un redressement des griefs. Pour exécuter leur premier objet, ils décidèrent que le clergé choisirait douze (2) personnes dans son propre sein, avec un nombre égal pris dans chacun des deux autres ordres, et que ce conseil ainsi formé serait investi des pouvoirs les plus étendus pour le gouvernement du royaume. Par ce partage de l'autorité entre le clergé, la noblesse et la bourgeoisie, l'égalité des ordres était consacrée; mais dans la suite, bien que tout se fît au nom des trois Etats, le clergé et le Tiers profitèrent du mépris et de la haine du peuple contre la noblesse pour se

(1) Froissart, liv. I, part, n, p. 3C3. — o Le duc de Normandie, dit Secous3e, en convoquant les états pour le 15 d'octobre, ne fit qu'avancer de six semaines l'assemblée, qui avait été indiquée, il y avait pris d'un an, par le roi, pour la saint André suivante. » Hist. de Charles le Mauvais, t. I, part, i, p. 407.

(2) D'après les Chroniques de France, ch. xx. le clergé ne nomma que quatre députés. iNote de Buchon dans Froissart, liv. I, part, i», p. 363. — Voir Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, part, i, p. 412.

rendre seuls maîtres des délibérations du corps entier (i). En constituant ce comité, les Etats généraux parurent avoir été mus par le désir de contrarier le Dauphin Charles; car, au nombre des députés élus par le clergé, se trouvait Kobert le Cocq, évêque de Laon, prélat intrigant et ambitieux, qui, malgré tous les bienfaits dont il avait été comblé par Philippe de Valois et son successeur, n'hésita point à se mettre à la tète du parti qui se forma contre le Dauphin. Etienne Marcel, le prévôt des marchands de Paris, homme intéressé, ambitieux, riolent et cruel, et ennemi implacable du prince, fut aussi nommé membre du conseil par le Tiers-Etat (2).

Avec ces éléments d'opposition dans l'assemblée contre le gouvernement du Dauphin, les Etats généraux commencèrent par rechercher « ce que le grand trésor qu'on avait levé au royaume en temps passé, en dixièmes, en maltôtes, en subsides et en forces de monnoyes, et en toutes autres extorsions, dont leurs gens avaient été formenés et triboulés, et les soldats mal payés, et le royaume mal gardé et défendu, était devenu (a). »

Après de longs débats à huis clos, les Etats décidèrent qu'un subside serait accordé, mais qu'en môme temps on représenterait au Dauphin les très-nombreux abus qu'ils disaient s'être introduits dans le royaume ; et ils lui demandèrent de porter à tous ces maux un remède efficace. Ils dénoncèrent sept officiers du roi, à la tète desquels étaient le chancelier, Pierre de Laforest, archevêque de Rouen, et Simon de Bucy, premier président du parlement de Paris, comme les auteurs de tous les

(1) Secousse, Hi$t. de Charles le Mauvais, part, i, p. 109.

(2) Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, part, i, pp. i 00-1 if.

(3) La mallôte, dit Buchon, Chroniques de Froissart, t XII, p. 234. wte, était un impôt extraordinaire levé pour la première fois «n I29(i par Philippe le Bel C'était d'abord le centième, puis le cinquantième des biens des laïques et du clergé. — Voir aussi Du Cange, Gloss., au mol Tolta.

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désordres existants; ils requirent l'anvstation des accusés et l'examen des charges élevées contre eux par des commissaires que nommeraient les Etats. Le Dauphin rejeta d'une manière absolue toutes ces demandes, non-seulement comme autant d'atteinte à l'honneur du roi son père, attaqué dans ses officiers, mais comme des actes ayant pour objet de le dépouiller luimême de toute autorité. En conséquence, le 2 novembre, il dissout les Etats et ordonne aux députés de retourner chez jeux.

Le Dauphin, n'ayant pu obtenir un subside des Etats généraux, publia un ordre pour la fabrication d'une nouvelle monnaie, cet expédient ordinaire des princes faibles et dans le besoin, qui espèrent par là faire quelque profit. Le projet, néanmoins, échoua tout a fait d'avance par l'opposition obstinée d'Etienne Marcel, le prévôt des marchands de Paris et le prince se vit bientôt dans la nécessité de convoquer une seconde fois les trois ordres, qui se réunirent à Paris, le 3 mars 1337. Les Etats, dans cette nouvelle session, réussirent à faire admettre toutes les demandes qui avaient été repoussées dans l'autre, et le Dauphin acquiesça même à de nouvelles, qui lui furent faites. Par cette victoire des Etats généraux, un fort élément démocratique fut introduit dans le gouvernement, et le prince ne garda guère plus qu'une ombre vaine de pouvoir.

Trois semaines après l'ajournement des Etats généraux, une trêve fut conclue à Bordeaux, le 25 mars, entre les royaumes de France et d'Angleterre, pour la durée de deux ans. Le duché de Bretagne fut compris dans la trêve ; mais le duc de Lancastre, que le roi de France avait laissé derrière lui quand il marcha à la rencontre du prince de Galles, alors occupé à saccager ses provinces, essaya de suivre le roi et de joindre ses forces à celles du PrincerNoir. Toutefois, n'ayant pu traverser la Loire au pont de Cé, le duc descendit le fleuve et vint mettre le siège devant Rennes, le 3 octobre 135G. La ville fut défendue par le Boiteux du Penhoët, un des plus braves capitaines au

service de Charles de Blois, et le siège se prolongea jusqu'après la conclusion du traité de Bordeaux, au printemps de 1357.

C'est à ce siège de Rennes que Bertrand Du Guesclin parait pour la première fois comme un personnage historique. Voici, en effet, en quels termes Froissart l'introduit sur la scène, dans ces pages qui ont donné l'immortalité à tant de noms : « Et y était adonc un jeune bachelier qui s'appelait messire Bertrand Dn Guesclin, qui depuis fut moult renommé au royaume de France et au royaume d'Espagne par ses grandes prouesses. » Jusque-là il n'avait point attiré l'attention du grand chroniqueur, quoiqu'il ne fût pas resté inactif depuis l'heureuse attaque du château de Fougeray.

Au siège de Rennes, Bertrand Du Guesclin, par sa bravoure ef sa belle conduite, se fit d'abord remarquer de Charles de Blois, et bientôt après fixa sur lui les regards de toute la France. 11 n'était pas dans la ville quand le duc de Lancastre se présenta devant les murs, et il fit de nombreux et inutiles efforts pour y pénétrer, afin d'assister les assiégés et de visiter ses parents; mais elle était si étroitement investie de toutes parts, que la garnison ne put obtenir ni secours ni approvisionnements du dehors. Bertrand tint avec ses hommes la forêt près de la ville, et il fit de fréquentes attaques de jour et de nuit contre le camp du duc, en poussant son cri de guerre accoutumé : « Guesclin ! » Il fut ainsi utile à la garnison, en détournant l'attention de l'ennemi, surveillant ses mouvements et coupant ses convois. Le duc fut fortement inquiété par ces fréquentes attaques, et il demanda qui est-ce qui réveillait si souvent son armée. Il apprit d'un chevalier breton que son ennemi était « un jeune homme de moult grand parentez, qui s'était jà aventuré en plus de besognes que tous les chevaliers oncques firent en ce pays, à son âge. » Le chevalier lui raconta ensuite commentée jeune homme avait attaqué et pris le château de Fougeray, dont il fut nommé sire. Le duc répondit « que, puisqu'il avait pris le château, il

avait bien desservi (mérité) d'en être le sire; mais qu'il le voudrait bien ailleurs. »

Après un assaut général, où il perdit plus qu'il ne gagna, le duc se décida à employer la mine. Ce genre d'attaque avait été appréhendé par Penhoët, le gouverneur, qui ordonna à tous ceux dont les maisons touchaient aux remparts, de suspendre dans leur intérieur des vases de cuivre, afin de pouvoir se rendre compte, par la vibration, du progrès de la mine. Bertrand, qui eut connaissance de ce nouveau mode d'attaque par un prisonnier qu'il avait fait, n'en désira que plus vivement de pénétrer dans la ville. Afin d'y réussir, il fit contre le camp du duc une attaque de nuit, dans laquelle il prit quatre chevaliers, dont un fut dépêché par lui au chef ennemi avec ordre de lui dire qu'on le laisserait dormir, lui et ses hommes, si le duc voulait lui permettre, ainsi qu'à ses gens, d'entrer dans la ville. Non-seulement le duc refusa, mais il n'en pressa que plus activement le siège de la place.

Penhoët, par le moyen qu'il avait employé pour découvrir la mine, sut de quel côté diriger ses opérations, et dans peu de temps la mine de l'ennemi fut arrêtée par une contre-mine. II en résulta un combat souterrain des plus opiniâtres entre les Anglais et la garnison de Rennes; mais, à la fin, cette dernière triompha, et tous les Anglais furent repoussés ou tués, et la mine détruite. Ce genre d'attaque ayant échoué, le duc eut recours à un autre expédient pour attirer la garnison hors de la place. Il savait que les habitants souffraient du manque de provisions, surtout de vivres; il fit donc lâcher un troupeau d'environ deux mille porcs en un pré voisin de la ville, dans l'espérance que la population sortirait pour les prendre et les emmener; mais le gouverneur, soupçonnant le dessein de son ennemi, usa du stratagème suivant pour avoir les porcs sans courir de risque. Il ordonna à un boucher de pendre près des portes de la ville une truie, qui, par ses cris aigus, ne tarda

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pas à attirer de ce côté tous les porcs de la prairie. Le pontlevis ayant été abaissé, la truie fut dépendue et elle entra aussitôt dans la place, suivie de tout le troupeau.

Ces provisions, quoique d'un très-grand secours dans une ville à demi morte de faim, furent bientôt épuisées, et le duc, échouant dans toutes ses tentatives pour la prendre de ruse, pressa le siège si étroitement de tous côtés, que les habitants se trouvèrent bientôt réduits, par le manque de vivres, à une grande extrémité. Penhoët proposa d'envoyer informer de leur situation Charles de Blois, alors à Nantes, et réunit un conseil à ce propos ; mais la difficulté était de traverser sans danger les lignes du duc de Lancastre. Enfin, un des bourgeois, qui avait un grand nombre d'enfants et pas de pain à leur donner, proposa aux autres bourgeois, s'ils voulaient se charger de ses enfants, de tenter la chose à travers les lignes ennemies, en se faisant passer pour déserteur. Le gouverneur envoya un détachement en apparence à la poursuite de cet homme, comme pour faire croire à une désertion, et le stratagème réussit au comble de leurs vœux. Le bourgeois fut arrêté, conduit à la tente du duc de Lancastre, et ayant été questionné, il dit que les habitants étaient sur le point de mourir de faim ; mais qu'ils attendaient pour le lendemain un grand convoi de provisions, escorté de quatre mille Allemands. Le duc tomba aussitôt dans le piège qui lui était tendu, et il envoya la plus grande partie de ses forces du côté par lequel devaient venir les prétendus approvisionnements. Les habitants de la ville eurent l'air de confirmer le recit du faux transfuge, en sonnant des instruments et faisant d'autres démonstrations de joie. A la nuit, le bourgeois de Rennes quitta le camp du duc de Lancastre, et le lendemain malin, de bonne heure, il s'avançait sur la route de Nantes, quand il fut arrêté par les vedettes de Bertrand Du Guesclin, à qui il fit connaître son véritable caractère et qu'il informa du succès

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de sa ruse. Bertrand fut ravi d'aise à cette nouvelle, et il prit immédiatement des mesures pour en profiter. Il rassembla ses gens, et au lever du soleil il attaqua le camp du duc, dont l'effectif avait été considérablement réduit par le détachement envoyé à la rencontre du prétendu convoi. Bertrand éprouva donc peu de résistance, et non-seulement il mit le feu aux tentes et aux baraques de l'ennemi, mais il eut le temps de ramasser une bonne provision de viande salée, de vin et de blé, qu'il introduisit avec lui dans la ville affamôe. Il réunit ensuite les charretiers et autres personnes qui avaient amené les provisions du camp du duc, et, après en avoir payé le prix en entier, il leur rendit leurs chariots et leurs chevaux, et les renvoya avec un message de courtoisie pour le duc, lui proposant de le visiter en temps opportun et lui offrant les vins de la ville « pour radoucir son cuer. »

La généreuse conduite de Bertrand à l'égard des vivandiers de son armée fit une impression si vive sur le duc de Lancastre, qu'il désira grandement voir le chevalier breton ; et, de l'avis du comte de Pembroke, il lui envoya par un héraut l'invitation polie de visiter son camp, avec un sauf-conduit pour lui-même et quatre suivants. Le héraut fut admis dans la ville par le gouverneur, auprès duquel il s'enquit de Bertrand Du Guesclin. Bertrand, en ce moment, se promenait par les rues de la ville, vêtu d'une jaquette toute noire (i), suivi de six écuyers appartenant à sa compagnie, et portant sur l'épaule une grande hache d'armes. Le gouverneur montra Bertrand au héraut, qui s'écria, en le voyant, lui et sa compagnie :

« Par ma foi ! bien ressemblent brigands !

— Héraut, dit le gouverneur, je vous prie, ne lui dites fors

(1) « A celle jaque noire comme une crameille. » Cuvelier, v. 1580*

que grand'courtoisie, ou tost vous aurait assis sa hache sur l'oreille. »

Le gouverneur appela ensuite Bertrand' et l'informa qu'un héraut du duc de Lancastre désirait le voir. Le héraut, s'inclinant profondément, lui fait part du message de son maître et lui remet le sauf-conduit. Bertrand accepta aussitôt l'invitation et reçut le passeport, qu'il se fit lire; « car lire ne savait, n'escrire ne compter. »

Bertrand, sans perdre de temps, se rendit au camp du duc de Lancastre, où tout ce qu'il pouvait avoir de vanité personnelle dut se trouver pleinement satisfait ; car, de toutes les tentes et de tous les pavillons, les soldats anglais coururent pour voir passer le partisan redouté, contempler sa carrure, deviser sur sa bonne mine et sur son air. Le duc le reçut avec beaucoup de bonté et le remercia d'avoir accepté son invitation sans défiance. Pendant l'entrevue, son hôte lui ayant demandé qui était son suzerain, Bertrand répondit « que le duc savait assez bien que c'était Charles de Blois, qui, du chef de sa femme, possédait le duché de Bretagne. »

* Charles n'aura le duché de Bretagne, reprit vivement le duc, qu'auparavant il n'y ait cent mille hommes tués.

— Monseigneur, dit Bertrand en souriant, bien crois je qu'on en tuera assez; mais davantage en auront ceux qui seront sauvés. »

Le duc fut charmé de la réponse de Bertrand et le pressa vivement d'entrer à son service, lui offrant les plus belles perspectives de position et de fortune qui pussent tenter la cupidité d'un pauvre chevalier; mais Bertrand, ayant écouté ses propositions, répondit, aprte avoir réfléchi un instant :

a Sire, jà ne plaise à Dieu que je la fasse ainsi ; mais s'entre vous et monseigneur le duc Charles bonne paix était, adonc volontiers vous servirais-je. Vous savez, sire, se tout premièrement je vous avais servi et vous quittais pour autre servir qui

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serait votre ennemi, je vous aurais vilainement trahi et serais déloyal. »

Celte réponse ne satisfit pas seulement le duc, elle grandit encore Du Guesclin dans son estime. On apporta du vin et des confitures, et tous les chevaliers présents à l'entrevue en prirent.

Parmi les personnes de la suite du duc de Lancastre, qui se trouvaient là, il y avait messire Guillaume Blanebourg (1), frère du gouverneur de Fougeray, tué par Du Guesclin, comme il a été dit plus haut, après la reddition du château. II s'approcha de Bertrand, et, en présence du duc, le provoqua au combat, lui offrant une joute en trois coups à la pointe de la lance. Bertrand, sans hésiter, s'en vient au chevalier, et, le prenant par la main, lui dit :

« Beau sire, grands mercis; par mon sacrement, je ne vous en faudrai. Vous en demandez trois, et, se Dieu plaît, vous en aurez six, si besoin vous en prend. »

Le duc sourit à cette saillie du chevalier breton et fixa le combat au lendemain. En ce moment, le héraut d'armes, qui avait remis le sauf-conduit à Bertrand, à Rennes, parut et, se mettant à genoux, raconta à son maître de quelle manière il avait été reçu, disant que le chevalier breton lui avait fait présent d'un jupon de soie et de cent florins d'or. Le duc fut si charmé de la générosité avec laquelle avait été traité son héraut, que, pour ne pas rester en arrière de Bertrand, il lui donna un

(1) Cuvelicr, dans «i chronique en vers, l'appelle Brambore. L'auteur anonyme de la Chronique i\c Bertrand Du Guesclin écrit Brambroek, et les historiens bretons dUcnt Blancbotirg. Fruissart nomme l'auteur du défi messire Nicolas d'Angourne (Daggewortli) ; mais Buchon, dans une note sur ce passage, dit : « On ne saurait nier le dticl de Du Guesclin contre Blancbourg ou Brembroc; mais de l'humeur dont était le chevalier breton il est très-pos.*ib!c qu'il se soit battu aussi contre Daggeworth et que les deux récits soient également véritables. »

fort et hcau coursier. Le cadeau fut accepté avec empressement ; cl, en recevant le cheval, Bertrand dit au duc :

« Sire, oneques ne trouvai duc, comte ne prince qui me donnât du sien la valeur d'un denier. Service n'ai dont eussiez racstier; mais, sauve mon honneur, je vous le rendrai, voire sans varier. Le cheval est beau, et ne sais s'il est bon, mais demain le voudrai devant vous essayer. »

Bertrand prit ensuite congé du duc et retourna à Rennes, où il fît part immédiatement au gouverneur de rengagement qu'il avait pris pour une joute avec messire Guillaume Blancbourg, le lendemain, près du camp anglais. Penhoët essaya de le dissuader de tenir son engagement, par la raison que le parti ennemi voulait le prendre au piège ; mais Bertrand manifesta la plus grande confiance dans la parole de chevalier du duc de Lancastre et déclara que la joute aurait lieu.

l e lendemain il se vêtit d'un « bon jupon, » étroitement boulonné, et d'un haubergeon ou cotte de mailles, sur laquelle il passa une « jacque. » Le gouverneur lui oflïit un pectoral d'acier, qu'il refusa. Un fort bouclier et une lance complétaient son équipement. 11 se rendit ensuite à l'église, où il entendit la messe et fit sa communion. Ses préparatifs étant terminés, il allait sortir de la ville, quand il rencontra sa tante, qui le cherchait et qui mit tout en œuvre, larmes et prières, pour le détourner de sa périlleuse entreprise.

a Olez votre heaume, dit-elle, et je vous irai baisant.

— Allez-en en l'hôtel baiser votre mari, répondit Du (iuesclin, et préparez le dîner; car, si Dieu plaît, je reviendrai bientôt, avant qu'ayez le feu allumé. »

La confiance de Bertrand n'était partagée par aucun des

bourgeois de Bennes; car, au moment où il quittait la ville, ils

s'assemblèrent, chevaliers et gens du peuple, pour le voir,

craignaient-ils, une dernière fois, se dirigeant vers les lentes

de ses ennemis. À son arrivée, le duc de Lancastre fit publier

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que personne, armé ou non, n'eût à s'approcher des combattants de plus près qu'à la distance de vingt lances, ni à prêter aide à aucun d'eux. Lui seul, avec le comte de Perabroke, resta pour garder la lice. Bertrand et Blancbourg reçurent chacun leur bouclier et leur lance, et se mirent sur-le-champ en position d'attaque.

A la première course, Bertrand frappe le bouclier de son adversaire, et la lance, faisant voler des étincelles, perce sa cotte de mailles, sans lui faire de blessure ; celle de Blancbourg, de son côté, frappe le bassinet de Bertrand, mais sans* lui faire de mat non plus. Deux autres courses ont encore lieu à la lance, mais sans avantage pour personne. Bertrand s'approche alors de son adversaire, et lui dit :

« Blancbourg, vous en avez assez pour votre livraison. Se ne fût pour le duc, je vous en donnasse jà une autre.

— Recommençons, » répondit aigrement Blancbourg.

Les parties se préparèrent donc à une quatrième course. Au premier choc, la lance de Bertrand, frappant le bouclier de Blancbourg au-dessous du blason, perce sa cotte de mailles, lui entre dans le corps et le renverse de cheval. Bertrand épargna la vie de son ennemi, par déférence pour le duc de Lancastre, qui envoya un héraut le féliciter de la manière heureuse dont il avait rempli son engagement et lui dire qu'il pouvait quitter le terrain sans obstacle, quand il lui plairait. Bertrand offrit au héraut le coursier du chevalier vaincu et retourna à Rennes. Il y fut reçu avec des acclamations de joie par toute la population, et conduit au château, où un somptueux festin avait été servi pour lui.

Le soir du jour même où Bertrand avait quitté le camp anglais, le duc de Lancastre commanda une attaque contre la ville, vers l'heure de vêpres, au moyen d'une haute tour, que les assaillants traînèrent près des murs. L'assaut cessa à la nuit; mais un certain nombre de gens d'armes et d'archers furent

laissés dans la tour pour la garder, le dessein du duc étant de recommencer l'attaque le lendemain de bonne heure. Cependant, dès le point du jour, par le conseil de Bertrand, un fort détachement de la garnison de Rennes, conduit par le gouverneur Penhoët et par Du Gucsclin, sortit de la ville, attaqua la tour,taa les gardes et mil le feu à la machine. Après un vif combat au pied des murs, entre les Anglais et les Rennois, ces derniers rentrèrent dans la ville sans avoir éprouvé de perles. Le duc de Lancastre, ayant échoué de cette manière comme dans tous les genres d'attaque qu'il avait essayés jusque-là, était très-disposé à lever le siège, d'autant plus qu'il avait reçu, à cet effet, un ordre formel d'Édouard III, daté du 28 avril, et qui ne lui parvint, toutefois, que le 30 juin i3o7 ; mais il avait lait serment de n'abandonner la ville que lorsqu'il aurait planté son drapeau sur les portes. Pour le tirer de cet embarras, Bertrand, qui connaissait le serment du duc, proposa, dans une assemblée des barons et des chevaliers, de laisser arriver le duc de Lancastre aux portes avec dix hommes d'escorte, pour qu'il pût se dégager de son serment en plantant son pennon sur la porte d'entrée, s'il voulait immédiatement après lever le siège. Cet avis ayant été adopté, Bertrand fit part de la proposition au duc, qui demanda trois jours pour y réfléchir. Le lendemain, de bonne heure, par ordre de Bertrand, tout le monde fut inîue à prendre les armes et à mettre sur les devantures et aux fenêtres des boutiques de la ville les provisions de pains, de blé, de viande et de poisson qui restaient encore. Ce jour-là, le dnc entra dans Rennes, comme on le lui avajt accordé, suivi de dix de ses hommes, et parcourut la ville pour en examiner les moyens de résistance et voir s'il y aurait lieu, d'après tout ce qu'il aurait pu constater, d'adhérer aux conditions proposées, 11 fat reçu aux portes par Penhoët et Bertrand, qui le conduisirent par toutes les rues. Lorsque le duc vit, non-seulement « en la toucherie foison de chair de bœuf, bons agneaux , moulons

gras, et dessus maint étal le mouton salé et le lard, et le pain et le blé, » mais encore la quantité d'hommes armés qu'il y avait dans la ville, il envoya chercher au camp une bannière par un héraut, monta lui-même sur les remparts et la planta sur les portes. Quand il fut descendu, on lui offrit du vin, qu'il but, et ensuite il quitta la ville avec son escorte. Quand il eut passé les portes, les bourgeois déchirèrent la bannière et la mirent à leurs pieds. Quoique grandement irrité de l'affront qu'on lui avait fait en traitant ainsi son drapeau, le duc plia ses tentes, mit le feu à ses baraques, et leva le siège le 3 juillet 1357. De lù, il alla rejoindre le comte de Montfort à Auray.

Charles de Blois, ayant appris que le siège était levé, se rendit à Rennes pour remercier le gouverneur et les bourgeois de leur attachement à sa personne et pour exprimer à Du Guesclin sa satisfaction des efforts qu'il avait faits afin de lui conserver la capitale de son duché. Pour montrer que sa reconnaissance ne se bornait pas seulement à des paroles, Charles lui accorda la seigneurie de la Rochc-Derrien, dans le comté de Penthièvre, afin de l'indemniser des dépenses qu'il avait faites à son service. 11 le créa aussi chevalier d'armes, dignité supérieure qui ne doit pas être confondue avec le titre militaire dont il avait été gratifié au combat de Monlmuran. Charles profita de la trêve de Bordeaux pour réparer ses pertes, reconstruire ses forteresses et lever de l'argent pour sa rançon; car il était toujours prisonnier sur parole.

Malgré la défense que le duc de Lancastrc avait faite aux chevaliers anglais de se battre avec Bertrand Du Guesclin, ils recherchaient toutes les occasions de le provoquer en combat singulier. Un de ces chevaliers, du nom de Guillaume Troussel, dont le parent avait été fait prisonnier par Bertrand, adressa à celui-ci une lettre, le priant de donner la liberté à son cousin et lui envoyant en même temps une obligation comme garantie de la rançon qui serait stipulée ; mais Du Guesclin, pour des

motifs particuliers, n'ayant pas cru devoir accéder à cette demande, Troussel, piqué du refus, lui envoie un cartel et lui propose trois lances et trois coups d'épée. Bertrand accepta, à condition que le vaincu payerait trois cents écus, pour régaler les spectateurs du combat. Le maréchal d'Audeneham fournit le champ à Pontorson, et fixa le jour de la bataille. Bertrand était en ce moment malade de la fièvre, et lorsque le duc de Lancastre connut cette circonstance, il réprimanda sévèrement Troussel d'avoir provoqué en duel un malade; mais Troussel répondit qu'il ignorait la chose, et il fit dire à Bertrand que le cartel était différé jusqu'à ce qu'il fût remis de son indisposition. Mais Bertrand répondit qu'il se portait assez bien et avait assez de force pour remplir son engagement ; que, du reste, un chevalier n'était pas libre de retirer sa parole une fois qu'il l'avait donnée.

Le jour fixé, le maréchal d'Audeneham choisit deux vieux gentilshommes, qu'on ne pouvait suspecter de vouloir favoriser l'un oo l'autre des combattants, et les établit juges do combat. Il avait désigné deux hérauts pour la circonstance, et chacun des deox champions était assisté de deux parrains, deux écuyers, deux couîiliers et deux trompettes. Un pavillon fut dressé a chaque extrémité de la lice pour les combattants. Leurs armes furent apportées dans le milieu du champ, où un prêtre les bénit. Les motifs du cartel furent lus à chacune des deux parties, qai les approuvèrent et les ratifièrent; ensuite, leurs mains entrelacées les unes dans les autres, ils firent serment sur les saints Évangiles que la cause qu'ils défendaient était juste ; que lenrs armes n'étaient pas enchantées ; qu'ils n'employaient, pour la garde de leur personne, ni charme ni sorcellerie, et qu'ils se comporteraient comme preux et nobles chevaliers. Après cela, ils reçurent leur armure. Les parrains leur ceignirent les épées, les écuyers leur amenèrent leurs chevaux et leur mirent leurs boucliers, et les coutiliers leur présentèrent la

lance et la dague. Les champions se retirèrent un moment dans leurs tentes, et les hérauts publièrent qu'aucune assistance ne devait ôtré donnée à Tune ou l'autre des parties, soit de regard, de parole ou de geste. Les trompettes sonnèrent ensuite le signal, et les combattants montèrent à cheval et se mirent en garde.

A la première charge, Troussel, par une maladresse, frappa l'arçon de Bertrand, ce qui donna beaucoup d'inquiélude à ses amis; mais Bertrand se remit, et il porta à son adversaire un si rude coup, qu'il lui traversa l'épaule de part en part. Troussel fut jeté à terre par la violence du choc. Il se rendit aussitôt, et paya les cent écus. Les écuyers des deux chevaliers reprirent ensuite le combat; mais, à la fin, ceux de Bertrand remportèrent l'avantage sur les écuyers de Troussel, « et Ton ne songea plus qu'à se bien divertir aux dépens des vaincus. »

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