‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 9 sur 60 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mort de Philippe de Valois. — Avènement de Jean duc de Normandie. — Combat des Trcnle. — Bertrand Do Guesclin est fa t chevalier. — Il prend le château de Fougeray. — 11 passe eu Angleterre.

Le principal événement de Tannée 1350 en France fut la mort du roi Philippe de Valois, qui rendit le dernier soupir le 22 août à Nogent-le-Roi. Son règne peut être regardé comme un des plus désastreux des annales françaises. Il commença par une contestation de droit, qui dégénéra en des guerres sanglantes et désastreuses; entraîna, pour y subvenir, à des impôts extraordinaires et à des exactions, et aboutit enfin à toutes les horreurs d'un pillage effréné, à des désordres irrémédiables dans le gouvernement et à des calamités sans nombre pour le peuple. Philippe était d'un caractère emporté, d'une volonté arbitraire, opiniâtre dans ses haines, et son administration financière fut entachée de deux grands vices : une excessive rigueur dans l'imposition des charges et une criminelle déprédation dans la perception des revenus; car ses employés s'enrichirent, tandis que le roi fut appauvri (l). Il laissa son royaume

(1) Contin. Nang., t. II, pp. 204, 205. — « En ce temps, dit Du Tillet, les bénéfices étaient en vente; toutes choses obéissaient à l'argent. Au commencement du règne furent levées grandes exactions et

sans frontières à l'ouest , depuis Bayonne sur les confins de l'Espagne jusqu'à Calais; mais il légua surtout à la France celte guerre à mort avec la nation anglaise, qui se prolongea cent ans encore après sa mort et engendra des sentiments d'animosité qui se sont perpétués jusqu'à ce jour.

Philippe eut pour successeur son fils aîné, Jean, duc de Normandie, qui, immédiatement après son couronnement, fit des préparatifs pour défendre son royaume contre les Anglais, la trêve entre les deux pays étant expirée. Il envoya d'abord un corps de troupes dans le voisinage de Calais, et il partit ensuite lui-même de Paris avec une forte armée, pour visiter les provinces méridionales de la France. Après avoir passé quelque temps à Avignon auprès du pape, il traversa le Languedoc et vint à Poitiers, dans l'intention de mettre le siège devant Saint- Jean d'Angély, ville très-fortifiée de la Sain longe, sur la Charente. En môme temps, Edouard 111 envoyait un corps composé de Gascons et d'Anglais, sous le commandement de messire Beauchamp, pour faire lever le siège; mais leurs efforts forent vains, et la ville se rendit au roi de France le 7 août 135i (i).

Vers cette même époque, survint en Bretagne un incident, qui fat tout à fait remarquable, même pour ces temps-là, où la guerre, soit publique ou privée, n'était pas seulement une occupation grave, mais encore un passe-temps ordinaire. Cette province était comprise dans une trêve arrêtée entre les royaumes île France et de l'Angleterre, et qui devait durer un an, à partir du H septembre 135i (î) ; néanmoins elle fut, dans cet inter-

imposts, et tout premièrement ici commença l'imposition sur le sel, <Jq'oq appelle gabelle. » Chronique abrégée des roys de France, édit de 1618, p. 106. — Edouard III ne fit pas un mauvais calembour, eu appelant Philippe de Valois l'auteur de la loi 8ali<[ue.

(1) Froissart, liv. I, part, h, pp. 289-292.

(2) Du Hllet, Recueil des traictex, etc., p. C5 et verso. — Rymer, «I. III. part, i, p. 232.

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valle, le théâtre de fréquents engagements entre les partisans de faclions rivales de Mont fort et de Blois, surtout de la part des garnisons des villes et châteaux ennemis. Or, il arriva que messire Robert de Reaumanoir, brave et vaillant chevalier du parti de Charles de Blois et gouverneur de Châtel-Josselin, se présenta un jour avec un corps de gens d'armes et autres soldats devant le château de Ploeïmel, dont le gouverneur, appelé Bembro !), avait avec lui un certain nombre de soldat? anglais, bretons et allemands, appartenant au parti de la comtesse de Montfort.

Messire Robert de Beaumanoir s'avança avec ses troupes en face des barrières du château, dans la pensée de provoquer la garnison à une attaque; mais il fut déçu dans son espérance. Messire Robert, voyant cela, s'approcha de plus près, et demanda qu'on fit venir le gouverneur. Celui-ci parut à la porte, et, lorsqu'on se fut donné de part et d'autre des assurances, messire Robert ajouta :

« Bembro, a-t-il là dedans nul homme d'armes, vous autres, deux ou trois, qui voulussent jouter de fer contre autres trois pour l'amour de leurs amies. »

Bembro répondit que les amies ne voudraient point que personne se fit tuer de la sorte en une seule joute ; car c'était aventure de fortune trop trt passée, et l'on encourait plutôt par là le reproche de folie qu'on ne gagnerait le prix d'honneur. « Mais, ajouta-t-il, je vous dirai que nous ferons, si il vous plaît. Vous prendrez vingt ou trente de vos compagnons de votre garnison, et j'en prendrai autant de la nôtre. Si allons en un bel champ, là où nul ne nous puisse empêcher ni destoui ber, et coroman-

(1) Froissart l'appelle Brandebourg; mais les chroniqueurs bretons lui donnent le nom de Bembro ou Braml>ro. De son rûl '•, Buchon, dars une note aux chroniques de Froissart, Fragment restitué, 7* édition, lappelle Bramborough. Cette dernière oitliographe nous parail la plus exacte.

et s6n époque. 75

don?, sur la hart, à nos compagnons d'une part et d'autre, et à tous ceux qui nous regarderont , que nul ne fasse à homme commutant confort ni aide; et là nous éprouvons et faisons tant qu'on en parle au temps avenir en salles, en palais, en places et en autres lieux par le monde; et en aient la fortune et l'honneur ceux à qui Dieu l'aura destiné.

— Par ma foi, dit messire Robert, je m'y accorde, et moult parlez bravement. Or, soyez vous trente, et nous serons nous trente aussi, et le promets ainsi par ma foi.

— Aussi le promets-je, répondit Bembro ; car là acquerra plus d'honneur qui bien s'y maintiendra qu'à une joute. »

Le combat fut donc arrêté ; on convint ensuite du lieu (1), et la rencontre fut fixée à quatre jours de là. Dans l'intervalle, chacun des capitaines choisit ses trente combattants comme il l'entendit, et tous se pourvurent de bonnes armes.

Au jour fixé, Bembro et ses trente compagnons qu'il avait choisis entendirent la messe, s'armèrent ensuite et se rendirent à l'endroit désigné pour le combat-Là ils mirent pied à terre, et enjoignirent expressément aux spectateurs de n'avoir à se mêler de rien, quoi qu'il arrivât. Lorsque messire Robert de Beaumanoir et ses trente compagnons, qu'on appelait les Français, pour les distinguer des autres, qui furent appelés les Anglais (2), parurent sur le terrain, ils descendirent aussi de

(1) Le rendez- vous fut fixé au Chêne de Mi- foie, qui était a michemin de Josselin et, de P[pérmelv et le jour cunvenu fut le 27 murs, quàlnème dimanche du carême, de l'an 135t. Iliit. de Bretagne, par Morire, t. 1, p. '280. — « A la place du chAne de Mi-Voie, tombé de vétusté depuis deux cents ans, selon la tradition, on a élevé de nos jours une pyramide. >» Note de M. Charrière au poëme de Guillaume de Saint-André, v. 94.*;.

(2) Le parti de messire de Beaumanoir se composait de neuf chevaliers français et bretons et de vingt-un écuyers bretons. Bembro ne put trouver dans sa garnison que vingt Anglais; le reste était Allemand et Breton. Mst. de Bretagne, t. 1, p. 280.

cheval et firent à leurs amis la même injonction de ne point intervenir dans la lutte. Après avoir parlementé quelques instants, les combattants se reculèrent à une petite distance, après quoi, sur un signal donné, ils fondirent tous les uns sur les autres : un combat mêlé s'ensuivit, furieux, parfaitement égal, corps à corps. Au premier choc, un des hommes de Beaumanoir fut tué. Les Français ne s'en laissèrent point décourager : la lutte fut soutenue de part et d'autre avec une grande valeur, « aussi bien que tous fussent Rolands et Oliviers, » et elle se prolongea longtemps avec la même habileté et la même persistance des deux côtés, jusqu'à ce que tous les combattants, épuisés, hors d'haleine, fussent devenus incapables de continuer le combat. Ils convinrent donc d'un commun accord de cesser un instant, pour se reposer, après quoi un de chaque parti donnerait le signal pour recommencer. En ce moment, il y avait quatre Français et deux Anglais tués. On se reposa quelques instants : les uns burent du vin, qu'on leur apporta dans des bouteilles ; d'autres pansèrent leurs blessures ou réparèrent leurs armes endommagées.

Lorsqu'ils furent tous restaurés et en état de recommencer, le premier qui se leva donna le signal et appela les autres. U combat reprit, aussi acharné qu'auparavant, et dura longtemps encore. Les combattants faisaient usage d'épées courtes de Bordeaux, roides et aiguës, de lances, de dagues, tandis que d'autres se battaient avec des haches d'armes. Avec ces instruments, ils se firent les uns aux autres de terribles blessures. « Vous pouvez bien croire qu'ils firent entre eux mainte belle appertise d'armes, gens pour gens, corps ù corps et mains à mains. Ainsi se combattirent comme bons champions et se tinrent cette seconde fois moult vaillamment. » Dans cet engagement, le sire de Beaumanoir, capitaine des Français, fut blessé. La perte de son sang et les fatigues du combat lui donnèrent soif, et il demanda de l'eau. « Beaumanoir, bois ton sang, lui

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ET SON ÉPOQl'E. 77

dit Geoffroy du Bois , et la soif se passera. » Cette raillerie le rendit honteux d'avoir voulu quitter la lice, et il revint au combat (1).

Les Anglais, à la fin, furent battus, et Bembro, leur capitaine, tué avec huit de ses compagnons : le reste, voyant qu'il ne lui était plus possible de se défendre, se rendit ; car personne n'eût voulu ni pu fuir. Mcssirc Robert de Beaumanoir et ses compagnons survivants emmenèrent leurs prisonniers à Chastel-Josselin, et ensuite les mirent courtoisement en liberté, dès que leurs blessures furent guéries, car il n'y eut personne, d'un côté comme de l'autre, qui n'eût été blessé.

Après avoir raconté le « Combat des Trente, » — incident si hautement caractéristique des mœurs d'une époque, où l'on ne trouvait pas de meilleur prétexte à une batterie sanglante que la vauterie de celui qui possédait la plus belle maîtresse, — Froissait ajoute qu'il a vu plus tard à la table de Charles , roi de France, un chevalier breton, appelé messire Yvon Charuel, qui avait pris part à l'affaire, et que ce chevalier avait le visage tellement tailladé de cicatrices, qu'il offrait la preuve vivante de l'acharnement de la lutte. Un bon chevalier de Picardie, messire Enguerrant d'Eudin, se vantait également d'y avoir été, aussi bien qu'un écuyer du nom de Hues de Raincevans (2). « Si fut en plusieurs lieux cette avenue contée et recordée. Les uns la tenaient à pauvreté et les aucuns à outrage et grand outrecuidance (3).»

Le 6 décembre 1352, !e pape Clément VI mourut à Avignon

(!) Uht. de Bretagne, t. I, p. 28t.

(2) Ces deux derniers noms ne figurent pas dans la liste do combattants donnée par Morice. Histoire de Bretagne, t. I, p. 280, ni dans celle de Jules Janin, dans la Bretagne, où l'on peut voir, à la p. 246, les cottes d'armes de chacun des chevaliers et écuyers du parti français.

(3) Froissart, liv. I, part, il, pp. 293, 194.

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et eut pour successeur Etienne Aubert, évêque de Clermont, qui prit le nom d'Innocent VI. Le nouveau pape, après avoir vainement essayé de mettre la paix entre les rois de France et d'Angleterre, réussit seulement à leur faire accepter une trêve, qui se prolongea jusqu'en octobre de l'année suivante Durant cette suspension des hostilités, la paix du royaume de France fut troublée par des dissensions intestines, que provoquèrent la conduite arbitraire du roi et le pouvoir non contenu des nobles. Jean, dont le caractère était irascible et violent, avait fait décapiter, de sa seule autorité, le comte d'Eu et de Guines, connétable de France (I), accusé de trahison, sans observer à l'égard d'un si haut personnage aucune des formes delà justice, et il avait nommé à sa place messire Charles d'Espagne, lui donnant, en outre, non-seulement des terres et de l'argent en quantité, mais encore certains fiefs revendiqués par Charles le Mauvais, roi de Navarre, qui, cachant son ressentiment jusqu'à ce qu'une occasion propice se présentât, suivit plus tard, aidé de ses frères Louis et Philippe, le connétable en Normandie et l'y tua (2).

Cette action exaspéra au dernier point le roi de France, qui ne voulut entendre aucune des excuses ni des moyens de justification produits par les auteurs. Aussi, pour le soustraire aux effets de sa vengeance, le roi de Navarre et ses frères tirentils alliance avec le roi d'Angleterre, toujours prêta saisir le moindre prétexte de reprendre les hostilités. Edouard, en conséquence, fit de grands préparatifs pour envahir de nouveau la France. Il leva trois armées: la première, sous son commandement direct, devait opérer en Normandie; la seconde, sous les

(t) Le dernier continuateur de Nangis place cet événcmei.t en l'année 13o0, t. Il, p. 223.

(2) Froissart, liv. I, part it, pp. 298-302. — Confitu Nang., L II, p. 227. — Mémoires pour servir à l'histoire de Charles le Mauvais, par M. Secousse, in-4% Paris, 1758, pp. 28-32.

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ordres du comte de Derby, qui avait été fait duc de Lancastre, était destinée à soutenir en Bretagne la comtesse de Montforl ; la troisième enfin devait agir en Gascogne sous le commandement d'Edouard, surnommé le Prince-Noir (t).

Le roi d'Angleterre s'embarqua ù Southampton pour les côtes de Normandie ; mais il fut forcé par les vents contraires de relâcher à l'Ile de Guernesey , où il séjourna sept semaines, attendant des nouvelles des mouvements du roi de Navarre. Cependant le roi de France, de l'avis de son conseil, contenant son ressentiment et agissant par des motifs de pure politique, avait réussi à détacher Charles le Mauvais de l'alliance d'Edouard III. En sa qualité de comte d'Evreux, le roi de Navarre pouvait, en effet, introduire l'ennemi presque jusqu'aux portes de Paris.

Lorsqu'Edouard sut que Charles avait fait sa paix avec le roi de France, il s'en retourna en Angleterre; mais il n'y demeura qne peu de lemps : il remit bientôt à la voile à Douvres et débarqua à Calais. De Calais, il envahit sans résistance la plus grande partie du comté d'Artois, et campa devant le fort chAteau de Blangis, situé à deux lieues environ de la ville d'IIesdn. De là il envoya dire au roi de France par un vaillant chevalier français du nom de Boucicault, prisonnier sur parole et en ce moment occupé à se racheter, qu'il attendrait huit jours en cet endroit, prêt à lui livrer batailje. Jean, qui était alors à Amiens avec une armée de beaucoup supérieure à celle des Anglais, lit peu attention au message; mais, lorsqu'il vit qu'Edouard, les huit jours étant expirés, était retourné à Calais à la nouvelle que les Ecossais avaient envahi l'Angleterre et pris la ville de Berwick, il avança avec son armée jusqu'à Saint-Omer et envoya un défi à Edouard, le provoquant au combat « cent contre cent, mille contre mille ou armée contre armée. » A ce défi, Edouard

(!) Froissait, liv. I, t. Il, H». 303, 304.

répondit froidement qu'il l'avait attendu huit jours devant Blangis, ne désirant rien tant que de se battre; mais qu'il avait reçu d'autres nouvelles, et qu'il livrerait bataille, non à la demande de ses ennemis, mais à la volonté de ses amis. Edouard retourna ensuite précipitamment en Angleterre, décidé à infliger aux Ecossais un châtiment dont ils se souvinssent; mais il ne fit guère plus que prendre Berwick ; et le roi de France, après le départ des Anglais, licencia son armée et rentra à Paris (i).

Durant la trêve entre les rois de France et d'Angleterre, trêve qui avait été renouvelée le 6 avril i 353, Charles de Blois, n'ayant pu lever en Bretagne la somme qu'il avait promise pour sa rançon, retourna en Angleterre à l'expiration du terme fixé pour le payement Comme le traité n'avait pas arrêté les hostilités privées entre les partisans des deux prétendants, Charles de Blois se plaignit a Édouard III des ravages commis par ses troupes en Bretagne, et il obtint, pour cette province, une suspension d'armes du roi d'Angleterre, qui envoya un commissaire annoncer la trêve et en requérir la stricte observation (2).

A la faveur de cette trêve, les Bretons passèrent un hiver tranquille; mais les actes d'hostilité recommencèrent avec le printemps. Hugues Calverly, officier anglais entreprenant, ayant su que le maréchal d'Audeneham avait été invité au château de Montmuran par Jeanne de Combourg, dame de Tinteniac, résolut de le faire prisonnier; mais Bertrand Du Guesclin, qui accompagnait le maréchal et que les chances diverses de la guerre de Bretagne avaient rendu circonspect et rusé, mit trente hommes en embuscade sur le chemin qui conduisait au château. Le festin était à peine commencé, que Calverly arriva; mais il fut arrêté par les archers et les gens d'armes postés sur le côté

(1) Froissart, liv. I, part h, pp. 304-310. — Contin. Nang., t II, p. 229.

(2) Actes de Bretagne, t. 1, col. 1489. - Rymer, vol. III, part. p. 269.

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du chemin. D'Audcneham et Du Gucsclin, apprenant le danger de leurs hommes, courent à leurs armes et sortent du château à la tête de leurs compagnies. DuGuesclin voulut, avant le combat, être fait chevalier, et il reçut cet honneur des mains d'Élatrc du Marais, chevalier normand. La victoire fut vivement disputée ; et, quoique Calverly eût un plus grand nombre d'hommes que ses adversaires, il fut démonté et fait prisonnier parEnguerrand d'Hesdin, et ses troupes mises en fuite (<).

Peu après l'échec d'Hugues Calverly au château de Montnraran, Bertrand Du Guesclin, cherchant quelque nouvelle atenture < dont il pût acquérir honneur, » se trouvait un jour avec soixante compagnons dans le voisinage du château de Fougeray. Là, il apprit d'un valet qu'il venait de faire prisonnier, que Robert Blancbourg, gouverneur du château, en était sorti avec la majeure partie de la garnison, dans l'espérance de surprendre quelques-unes des troupes sous les ordres de Charles deBlois. Bertrand résolut aussitôt de prendre le château par ruse, et immédiatement il mit son projet à exécution. Il divisa son monde en deux parts, dont il posta l'une dans un bois près du château, et avec l'autre, tous ses hommes étant déguisés en bâcherons, leurs armes secrètement cachées, il s'avança jusqu'aux portes de la forteresse. Lui-même marchait devant, portant sur ses épaules, comme le reste de ses compagnons, une grande charge de bois. Plusieurs de ses hommes, s'apercevant qu'ils étaient observés par la sentinelle, qui sonna de la trompette à leur approche, « eussent voulu être en la mer salée (2). » Mais Bertrand s'avança imperturbablement, chantant à mesure qu'il approchait, et, par son air comme par ses manières, il trompa tellement les sentinelles que, après un court pourparler,

(1) Morice, Hist. de Bretagne, U î, pp. 283, 284.

(2) CuTelier, w. 830-1037. — Ms. de l'Arunal, t. I, p. 38. — Chron. anonyme, chap. v.

82 BERTRAND DU GUESGL1N

les portes furent ouvertes, les chaînes détendues et le pont-levis abaissé. 11 passe le pont, et, jetant sa charge sur la voie pour empêcher que les portes ne pussent être fermées, il tire son épée, d'un coup abat le guichetier, et pousse son cri de guerre : « Guesclin ! »

Bertrand fut vaillamment secondé par les hommes qui l'avaient suivi aux portes, et qui furent promptement soutenus par ceux qu'il avait embusqués dans le bois voisin. La garnison courut aux armes pour défendre l'entrée de la place, et il s'engagea un combat acharné et sanglant. Comme les deux partis étaient à peu près d'égale force, la lutte durait depuis longtemps, quand les hommes de Bertrand virent venir vers le château un corps nombreux de cavaliers. A l'approche de ces étrangers, il leur cria : « N'entrez point ici, à moins que vous ne soyez venus pour soutenir Charles de Blois. Si vous êtes Anglais, vous feriez mieux de fuir; fuyez donc, ou vous êtes des hommes morts ; car le brave Bertrand, avec six cents Français, est là confessant les Anglais (i). » Or, il arriva que les nouveaux venus étaient des amis. Quand ils entrèrent, ils virent Bertrand dans le plus fort de la mêlée, son armure rompue en maint endroit, et tout ruisselant de sang. Quelques-uns le reconnurent ; d'autres dirent : « Voyez la ragerie ! Oncques tel écuyer ne fut au monde I » Bertrand continua toujours à combattre, quoique aveuglé par son propre sang , et repoussa les efforts qui furent faits pour l'arracher de là ; mais la victoire penchait déjà de son côté quand le secours arriva, et bientôt après le château était rendu. Les vainqueurs fermèrent les portes, et,

(1) «... N'alez céans entrant,

v Se vous n'estez à Charles de Mois vray confortant. « Se voi s estes Enelois, alez-vous en fuvant, « Tar vous seriez morts, s'csliez encore autant; « Car le ber de Claquin, c'on appelle Bertrand, te 0 lui vc François vont Anglois confessant. » Cuvelier, Vie vaillant Bertrand Du GucscUn, p. 38.

et son époque; 83

ayant fait apporter du vin, ils le buvaient ensemble, quand ils furent informés que Blancbourg, le gouverneur, revenait et qu'il approchait môme du château. Bertrand résolut aussitôt de l'attaquer, et il sortit avec une forte troupe. Dans le combat qui se livra, Blancbourg fut tué et ses hommes mis en déroute. Bertrand retourna ensuite au château, dont il devint gouverneur.

Après avoir mis une garnison suffisante dans le château de Fougeray, Bertrand Du Guesclin, en compagnie d'un certain nombre de principaux seigneurs de Bretagne, passa en Angleterre, avec un sauf-conduit du iO novembre 1354, pour traiter de la rançon de Charles de Blois. Édouard III, pendant la négociation, exprima quelque crainte que les conditions du traité ne fassent pas fidèlement remplies par les Bretons. A ce soupçon, Bertrand Du Guesclin répondit durement : « Nous l'observerons, comme vous l'observerez vous-mêmes. » Cette audace blessa tellement le monarque anglais, qu'il allait en faire arrêter l'anteur, quand un des nobles bretons dit tout bas au roi que Du Guesclin était une tête fêlée et qu'ils ne le traitaient que comme an fou amusant. Grâce à cette adroite entremise, la colère du roi fut détournée de son objet, et il fut permis à Bertrand de se retirer et de s'en retourner en sûreté dans son pays (1).

(1) Rymer, vol. III, part, j, p. 291. — Actes de Bretagne, L I, toi. 1496. — Note de Charricre sur Cuvelier, L il, p. 333 (U). — Du Chastelet, Hist. de Dm Guesclin, p. 14.

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