CHAPITRE iX
Nouveaux dissentiments cotre \i Dauphin tt les États-Généraux. — Contraste entre los Français et les Anglais dans la formation de leurs c <Hi?titotioii? respectives. — Mi«e en liberté de Charles le Mauvais. — Insolence d'Elienne Marcel. ~ Insurrection de la Jacquerie. —
Mort de Marcel.
Tandis que ces événements se passaient en Bretagne, le Dauphin Charles, ou, comme on l'appelait alors, le duc de Normandie, s'efforçait de surmonter les difficultés dont il était environné de toutes parts. Les États-Généraux, sans fournir à ses besoins, l'avaient dépouillé de toute son autorité et de toute son influence. Us n'eurent point égard non plus et firent môme opposition à la volonté expresse de son père, le roi captif. Jean, apprenant à Bordeaux celte conduite des États- Généraux, fut très-irrilé que l'on poursuivit ses fidèles conseillers et que l'assemblée usurpât tous les pouvoirs du gouvernement, au préjudice de son fils; en conséquence, il envoya un ordre, destiné à cire publié à Paris, pour défendre la levée des subsides volés par les États et interdire aux députés de se réunir à l'époque fixée par l'assemblée précédente. La publication de cet ordre produisit dans Paris le plus grand trouble, et le mécontentement de la population monta à un tel point, grâce aux manœuvres de l'évoque de Laon, aidé d'Etienne Marcel, que le Dauphin fut forcé d'annuler l'ordre do
son père et d'en publier un autre, le 8 avril 1357, à l'effet d'autoriser la levée du subside et de convoquer les titats pour les premiers jours après Piques (I).
Rien ne fait ressortir d'une manière plus frappante le contraste quMl y a entre la nation française et la nation anglaise, comme la direction différente prise par les deux pays, dans la formation de leurs constitutions respectives. Dès l'avénement des rois normands, l'élément monarchique s'était considérablement affaibli en Angleterre, et l'on n'avait laissé passer aucune occasion, soit de faiblesse ou de mauvaise conduite du prince, sans en profiter pour étendre les privilèges et garanties du peuple aux dépens des prérogatives de la couronne. En France, ce fut précisément le contraire. La, le pouvoir du monarque se fit d'abord à peine sentir. Il crût ensuite, cependant, en force et en crédit, surtout sous l'active administration de Philippe Auguste et de Philippe le Bel, jusqu'à devenir toulà-fait absolu. S'il y avait eu dans l'esprit du peuple français quelque tendance à introduire l'élément populaire dans la constituiion, l'occasion n'en pouvait être meilleure qu'à cette époque, où le roi était prisonnier, le dauphin un mineur sans popularité, et les nobles sans influence ; et il n'y eut jamais un règne, sous lequel il fût plus nécessaire de mettre une limite à l'exercice du pouvoir arbitraire et d'apporter quelque correctif au gaspillage des deniers publics, que celui où le roi par un acte de sa volonté propre faisait décapiter le comte d'Eu, arrêter et emprisonner le roi de Navarre, exécuter sur l'heure le comte d'Harcourt et d'autres ; où les trésors amassés pour les besoins publics étaient dissipés par le monarque en vaines parades, en
(I) M. Secousse a réuni et critiqué tous les passages des Chirtniques qui ôclairint cetle période de l'histoire de Fronce, et rectifié le iécii de Froissar', vn rangeant les événements dans leur véritable ordre de succession. Histoire de Charles le Mauvais, première partie, pp. 134-137.
prodigalités sans mesure faites à ses courtisans, et dilapidés par la négligence criminelle et la malversation de ses ministres. Mais il ne fut tiré aucun avantage de cet état de choses. Aucune tentative ne fut faite pour fixer la tenue des États-Généraux à des époques déterminées, et l'idée d'une charte ou garantie constitutionnelle quelconque» définissant les limites de la puissance royale, ne parait s'être présentée à l'esprit d'aucun des législateurs de cette époque. Les membres de l'assemblée de 1357 ne semblent surtout avoir visé qu'à irriter et humilier le Dauphin. Ce but, ils l'atteignirent pleinement; car ils le forcèrent de revenir sur toutes les mesures qu'il avait prises en opposition avec leur volonté. II dut donc être agréable à Charles de voir s'amoindrir dans la suite l'influence de ce corps, qui fut tellement assujetti aux caprices de Marcel et des bourgeois de Paris, que les nobles, et même les prélats, se dégoûtèrent des actes faits en leur nom par les états et refusèrent de prendre part plus longtemps aux délibérations (1).
(I) Froissart, cliap. ccclxxxii. — 1/évêque de Laon, parmi le clergé, et Jean de Pequigny, parmi les nobles, restèrent encore attachés au parti populaire. Voici les raisons données par Secousse, Histoire de Chartes k Marn ais, t. I, p. 140, du discrédit des députés :
« I. Les gens d'église et les nobles ne purent soulTrir que des bourgeois se fussent emparés presque seuls d'une autorité qui aurait dû être partagée également entre les députés des trois ordres.
€ 2. Les députés do presque toutes les villes du royaume reconnurent l'iniquité des projets ambitieux des bourgeois de Paris, qui voulaient se rendre les seuls maîtres du gouvernement.
« 3. L'aide accordée par les États produisait peu d'argent; non-suulement parce que le clergé et la noblesse ne voulaient pas la payer, mais encore parce que les États avaient fixé des gages *i exorbitants à ceux qu'ils avaient choisis pour lever celle aide, que ces gages absorbaient presque entièrement l'argent qu'on en retirait.
« 4. Enfin, Marcel et les autres chefs de sa faction, peu touchés du bien public et ne songeant qu'à leurs intérêts particuliers, abusaient de leur pouvoir pour piller le royaume, et amassaient des richesses
122 BERTRAND DU GUESCUN
Charles essaya de profiler du discrédit dans lequel étaient tombés les députés des Etats, et fit d'utiles efforts pour gouverner le royaume sans eux. Après avoir énergiquement signifié à Marcel et aux autres bourgeois de Paris qu'il ne voulait plus de curateurs, et leur avoir défendu de se mêler davantage du gouvernement du royaume, il quitta Paris et s'adressa personnellement, pour avoir un aide, à plusieurs des villes du royaume. Mais il ne paraît pas qu'il ait obtenu de succès. Il semblerait, au contraire, par sa conduite subséquente, que ces démarches ne produisirent pas de résultats utiles; car il rentra bientôt à Paris, se mit plus complètement que jamais sous l'influence de la faction dirigée par Marcel, et ordonna une nouvelle session des Etats- Généraux pour le 7 novembre. Comme surcroît d'humiliation, il se trouva trop faible pour contenir l'insolence de Marcel, qui continua à écrire aux députés des lettres, dans lesquelles le nom du Dauphin était joint au sien propre (1).
A la réunion des Etats-Généraux, qui eut lieu le jour indiqué, rien ne fut fait pour subvenir aux nécessités ou alléger les difficultés du Dauphin. Par le fait de quelques-uns des membres de cette assemblée, les embarras du prince s'étaient considérablement accrus; car, le second jour, Jean de Pequigny, à l'instigation et avec l'aide d'Etienne Marcel (2), tira de la prison, où . il était enfermé depuis vingt mois, Charles, roi de Navarre, l'ennemi acharné de la maison de Valois, qui, par son ambition déréglée, son inconstance, sa mauvaise foi, ses trahisons, sa cruauté et ses crimes, acquit parmi ses contemporains l'odieux surnom de Mauvais, que l'histoire a perpétué. Les partisans du
(1) Secousse, Hist. de Charles le Mauvais, t. 1, p. 144. — Secousse ne dit pas précisément ce que porte le texte anglais que nous traduisons. A l'endroit auquel renvoie notre auteur, on lit seulement ceci : « Marcel eut l'insolence d'écrire aussi aux députés des lettres qu'il joignit à celles du duc de Normandie. »
(2) Froissart, chap. ccclxxxîh.
Dauphin manifestèrent la crainte que l'élargissement du roi de Navarre ne fût préjudiciable à la chose publique, en livrant le royaume à un ennemi irréconciliable et peu scrupuleux du prince, et en donnant un chef puissant et actif a la faction populaire dirigée par Marcel. Ces appréhensions ne tardèrent pas à se réaliser; car Charles le Mauvais se hâta, sans perdre de temps, de venir à Paris, où il fut bien reçu, et bientôt après, « dans une assemblée de toutes manières de gens, prélats, chevaliers, clercs de l'Université de Paris, et tous ceux qui y voulurent être, il prêcha et remontra d'abord en latin, moult courtoisement et moult sagement, présent le duc de Normandie (1), en lui complaignant des griefs et des villenies qu'on lui avait faites à tort et sans j-aison... Et sachez que ses sermons et ses langages furent volontiers ouis et moult recommandés; et ainsi petit à petit entra en l'amour de ceux de Paris, et tant qu'ils avaient plus de faveur et d'amour à lui qu'ils n'avaient au régent, le duc de Normandie; et ainsi de plusieurs autres bonnes villes et cités du royaume de France (2). »
Charles le Mauvais, par ses discours et avec l'aide des partisans qu'il avait à Paris, gagna tant de monde ù sa cause, que le Dauphin fut forcé de se ménager une réconciliation avec lui ; mais ni traité ni promesse ne lièrent jamais un homme sans foi comme le roi de Navarre qu'autant qu'il y avait son intérêt, ainsi que le régent s'en aperçut bientôt aux intrigues que Charles noua avec les turbulents bourgeois de Paris. De tous, le plus inquiet et le plus dangereux était le prévôt des marchands,
(0 Buchon, Chronique de Frois&art, chap. ccclxxxv, iu>tci doute avec raison (inexactitude du fait, dont ne parle pas le chroniqueur de Saint-Denis, et qui, du reste, paraît invraisemblable.
(2) Froissart, chap. ccclxxxv. — Le dernier continuateur de Nangis, t II, p. 250, dit que Charles le Mauvais prit pour texte du sermon en quesUon ces paroles du psaume X, v. vm : » Jusins Doniitim et justitm éikxit ; œquiiaVm vidit vxtltvs ejus. » — Cont. Chm. GuiK de iWro- 'jifleo, t. 11, p. 250,
Etienne Marcel. Plein de confiance dans le pouvoir et l'influence du roi de Navarre, Marcel s'enhardit jusqu'à pousser à ses dernières limites l'insolence avec le Dauphin, et il satisfit son ressentiment contre le représentant de son souverain en trempant ses mains dans le sang de ses plus intimes conseillers. Répandant parmi ses partisans que le Dauphin n'entendait apporter aucun remède efficace aux grands maux qui pesaient alors si lourdement sur la France, et que cette inerlic était le résultat des gens de son enlourage, Marcel et certains autres bourgeois de Paris concertèrent ensemble les moyens d'éloigner sûrement de la cour du prince les personnes suspectes. Comme marque distinctive de la ligue formée entre eux pour l'exécution de leur audacieux projet, ils se coiffèrent tous de chaperons mi-partie rouges et mi-pariie bleus. Après avoir arrêté leur plan, ils s'assemblèrent en un grand corps, se rendirent au palais et montèrent sans cérémonie jusqu'à l'appartement où était le prince. Celte tumultueuse visite, tout à fait inattendue, surprit singulièrement le Dauphin et ceux de sa cour; mais Marcel ne les tint pas longtemps en suspens, car, allant droit au Dauphin, il dit avec mépris :
«Seigneur mon duc, ne vous effrayez point; nous avons une exécution à faire ici. »
Puis, se retournant vers ses hommes, il ajouta : « Oh! mes chers, faites en bref ce pourquoi vous êtes venus. »
Sans autre commandement, les complaisants séides de Marcel tirent leurs épées et se jettent comme des forcenés sur deux des conseillers du Dauphin, Robert de Clermont, maréchal de Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de Champagne, qui furent massacrés aux pieds mêmes de leur mattre (i). Les assassins
(I) Contin. Nangis, t. II, p. 240, note 2; et Secoure, ïïist. de Charles le Mauvais, t. I, p. 192.
ET SON EPOQUE. 1 2;î
traînent ensuite les corps mutilés de leurs victimes par le grand escalier du palais jusque dans la cour, où ils les laissèrent exposés aux regards de tout le monde. Les autres conseillers du prince fuirent, dans un sauvage effroi, cette scène sanglante. L'un d'eux, Regnault d'Acy, éloquent avocat de Paris, fut poursuivi et massacré dans une rue voisine de sa demeure.
Cet horrible attentat, commis en sa présence, le prince était alors trop faible pour le châtier; content pour le moment de sauver sa propre vie, il fut forcé de subir l'humiliation de se coiffer du bonnet révolutionnaire de ses sujets révoltés, et de pardonner aux auteurs du meurtre sur la place môme où il avait été commis (1).
La dernière session des Etats-Généraux, qui avait été convoquée pour le 13 janvier 1358, ne commença que le 24 de ce mois; mais elle ne fut d'aucune aide au Dauphin. Ce corps avait maintenant perdu presque toute inlluence. Il était à peu près exclusivement formé de membres du Tiers-Etat; « il y avait quelques gens d'église, mais il ne s'y trouvait pas un seul noble (2). » Le jeune prince, voyant qu'il ne pouvait espérer ni aide ni sympathie de la part des Etats-Généraux, et craignant pour sa sûreté personnelle de l'insolence audacieuse de Marcel, sans
(T; CvHtin. Xang., t. II, pp. 2i7-2*9. — Froissait, liv. I, part. n. — Cet incident est rapporté avec certaines variantes sans importance dans les Chroniques de Saint-Denis, fol. 277, verso, col. i. Après avoir décrit le massacre des deux conseiller?, le moine de Saint-Denis ajoute : « Le prince, effrayé de ce qui venait de *c passer sous ses yeux et se voyant abandonné, conjura le prévôt des marchands de le sauver. Marcel répondit qu'il n'avait rien à craindre, et en même temps lui donna son chaperon, qui était composé de rouge et de bleu, le bleu du côté droit, comme en portaient ceux de son parti à Paris; et il prit le chaperon du duc, qui était brun foncé, et il le porta tout le jour, tandis que monseigneur le duc porta celui du prévôt. » — Voir Secousse, Hist, de Charles le Mauvais, part, i, pp. 181, 182.
(2) Chronifpies de Saint-Denis, fol. 17fi, rmo} col. 2. — Secousse, Hist. de Chartes le Marnais, t. 1, p. 172.