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compter que sa propre impopularité ne faisait que grandir auprès des factieux bourgeois de Paris, résolut de s'éloigner de cette ville et de lever des troupes pour la réduire à l'obéissance. D'autrès graves embarras l'attendaient. Outre les incursions des grandes compagnies, dont nous aurons occasion de parler longuement ci-après, il y eut un vaste et inquiétant soulèvement de la populace sur beaucoup de points du royaume de France, « si comme en Beauvoisis, en Brie, et sur la rivière de Marne, en Valois, en Laonnois, en la terre de Coucy et entours Soissons (t). »
Ce mouvement formidable, (rai ne fut probablement que le résultat naturel des malheurs de l'époque, et qui est connu dans l'histoire de France sous le nom de Jacquerie, tendait à la destruction de la noblesse, et avait pour chef un homme « qui était le pire des mauvais, et ce roi on appelait Jacques Bonhomme (2). » Cette insurrection de la Jacquerie, décrite par Froissait d'une manière si simple, pourtant si énergique, et qualifiée par lui de « grand'mcrvcilleusc tribulalion, p produisit la plus grande consternation par toute la France. Dans ses impitoyables ravages, elle n'eut rien de sacré ; ni âge ni sexe ne furent épargnés, et l'église partagea le sort du château.
Froissart, dont les sympathies semblent toujours avoir èié pour ceux de so propre condition, n'assigne pas d'autre cause à une insurrection si étendue que la raison donnée par quelquesuns des malheureux eux-mêmes, qui, interrogés sur le motif
H) Froissait, Hv. I, part jj, p. 37ii.
(2) Froissart, liv. I, part, n, p. 370. — Jacques Bonhomme ne fut probablement que le sobriquet de ce fameux brigand. Le dernier continuateur de Nantis dit, cependant, que Javrptes Bonhomme était un terme de dérision appliqué par les nobles aux paysans, en 1356, deux ans avant l'insurrection de la jacquerie. Tome II, p. 238. Le chef.do ■ cette insurrection est appelé Guillaume Callct par les vieux chroniqueurs français, et h'arlc par le dernier continuateur de Nantis, t. II, p. 262.
de leur conduite, répondaient: « Qu'ils ne savaient, mais ils le voyaient aux autres faire, si le faisaient aussi, et pensaient qu'ils dussent en telle manière détruire tous les nobles et gentilshommes du monde, par quoi nul n'en put être. »
D'on autre coté, le dernier continuateur de Nangis, qui ne cache pas ses sympathies pour Etienne Marcel et le parti populaire, assigne des causes plus réelles à une insurrection qui s'étendit à cent mille hommes (i). « Dans l'été de 1358, ditil, les paysans, qui habitaient autour de Saint-Lcu de Cherunt et de Clermont, dans le diocèse de Beauvais, voyant les malheurs qui les accablaient de tous côtés, et que leurs seigneurs, loin de les défendre, les opprimaient et leur faisaient plus de mal que les ennemis, crurent que les lois de la justice leur permettaient de se soulever contre les nobles de France »
Le sort de la Jacquerie n'est qu'un exemple de plus de l'issue misérable qu'ont toujours eue les insurrections de la populace. Leur ignorance de l'usage des armes et leur manque de moyens convenables, la difficulté d'exécuter leurs desseins par une action de concert et le défaut de confiance entre eux font de ces gens-là un faible ennemi en présence de quoi que ce soit qui ressemble à de la discipline, et les excès auxquels les entraînent toujours leurs passions brutales réunissent contre eux en une commune entente toutes les autres classes. Après avoir
(1) C'est l'évaluation do Fruissart, liv. H, part. u. — Le dernier continuateur de Nangis ne parle que de cinq mille, quinque mil lia; niais cette estimation peut s'être rapportée à quelque bande particulière, ou bien ne faut-il voir là qu'une erreur de copiste.
(2) Les lignes entre guillemets sont les paroles mêmes du second continuateur de Nanj-is, telles qu'on les trouve traduites dans Secousse, Hist. tle Charles le Mauvais, t. I, p. 230. Notre auteur parût les avoir reproduites d'après Buchon, et il a changé la dernière phrae en celle-ci : nwhimit rfe se soulever contre les noMas (k France. Nous avons cru «icvnir restituer le texte, quoi qu on doive penser des expressions soulignée?. Cont. ytiny., t. 11, p. 203.
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commis les actions les plus atroces, ces paysans se rassemblèrent dans la ville de Meaux, et, avec l'aide d'un corps considérable d'individus venus de Paris, assiégèrent la place fortiûée du marché, où s'étaient réfugiés la duchesse de Normandie, femme du Dauphin, le duc et la duchesse d'Orléans et d'autres dames, au nombre de trois cents. Ici la Jacquerie fut combattue par le courage discipliné du fameux Gaston Phœbus, comte de Foix, et du captai de Buch, revenant en ce moment de Prusse avec une suite de quarante lances seulement. Ces vaillants chevaliers, apprenant que plusieurs nobles dames étaient assiégées dans la place du marché par une tourbe infâme, s'y jetèrent sans hésiter un instant, avec tout leur monde, et, aidés du duc d'Orléans, ils tombèrent sur ces paysans mal armés et sans discipline, en précipitèrent une foule dans la rivière, en « abattirent à grands monceaux, » jusqu'à ce que la troupe victorieuse fût fatiguée de tuer, cl dispersèrent le reste aisément. Après leur déroute de Meaux, les misérables créatures ne se rassemblèrent plus, et l'insurrection céda partout (1).
La Jacquerie étouffée, le Dauphin se trouva délivré d'un de ses plus grands embarras; car les grands vassaux de la couronne, ne craignant plus désormais pour leurs personnes et leurs propriétés, purent se joindre à leur prince pour réduire la ville de Paris à l'obéissance. Etienne Marcel, dont le pouvoir et l'influence auprès des habitants de cette ville avaient été jusque-là illimités, s'apercevait maintenant que sa popularité commençait à décroître; et, comme ses méfaits et son insolence envers le Dauphin ne lui laissaient aucun espoir de pardon de ce côté, il s'unit plus étroitement au roi de Navarre, qu'il lit nommer capitaine de la ville de Paris (2). Marcel espérait par
(1) Froissait, liv. I, part, n, pp. 377, 37S, et le récit du Bascon de MaiiUîon à Froissart, liv. III, p. 407.
(2) La nomination du roi de Navarre comme capitaine de la ville de Paris paraît avoir été oubliée par Froissart. Elle est mentionnée par le
là travailler pour sa propre sûreté et accroître en môme temps les difficultés du Dauphin. Celui-ci, qui avait établi son quartier général dans les environs de Paris,.aupont deCharenton, avançait peu dans son œuvre de réduction de la capitale. Il écouta donc les propositions d'accord avec le roi de Navarre qui lui furent faites ;• mais tous les efforts pour arriver à une réconciliation avortèrent, par la mauvaise foi de ce dernier. Toutefois, un incident en apparence peu important fit pour le Dauphin ce qu'il n'aurait pu obtenir ni par la force ni par les négociations.
L'nc rixe entre un corps de soldats anglais à la solde de Marcel, au nombre de trois cents, et les bourgeois de Paris, aboutit à un conflit dans lequel il y en eut une quantité considérable tués. Les soldats furent arrêtés et emprisonnés par les autorités, pour apaiser Tirritation des bourgeois de Paris ; mais ils furent relâchés la nuit suivante par Marcel, qui désirait surtout de ne pas se mettre mal avec ses alliés anglais. Dans le même temps, les camarades des soldats anglais massacrés, qui étaient hors de la ville, résolurent de venger la mort des leurs. Ils provoquent, en conséquence, une sortie de la garnison de Paris, et l'attirent dans une embuscade, où près de mille hommes de cette garnison furent tués dans le combat ou dans la poursuite. Marcel ne fut pas seulement soupçonné de complicité avec les soldats anglais dans ce massacre de ses concitoyens, mais on lui prêta encore le dessein de vouloir introduire des soldats étrangers dans la ville pour imposer à ses ennemis personnels ou s'en débarrasser. Tandis qu'il était sous le coup de ce soupçon, il se trouva impliqué, un soir, dans une querelle avec certains partisans du Dauphin, à la porte Saint-Antoine, où il cherchait à réduire l'effectif de la garde et voulait reprendre les
derni.-r continuateur de Nangis, t. II, p. 250, et dans les Chimiques de S>wit-l)€nis. fol. 18o, recto, col. 1. — Voir Secousse, UUt. de Charles k Mauvais, part, i, p. 2:18.
clés aux guichetiers, comme il l'avait fait en d'autres endroits: la dispute s'animant, il fut frappé par une des sentinelles et resta sur le Carreau. Son escorte, composée de cinquante-quatre hommes, fut immédiatement attaquée, et tous y périrent. Avec Marcel, expira la faction dont il était l'âme, et le lendemain, 3 août 1358, le Dauphin rentra dans Paris, non-seulement sans opposition, mais avec toutes sortes de démonstrations de joie de la part de ses habitants (i).
La mort de Marcel débarrassa le Dauphin des menées d'un ennemi aussi audacieux que peu scrupuleux, et livra entièrement entre ses mains la vilte de Paris; mais elle raviva les machinations du roi de Navarre, qui en vint à jeter dans le dernier désordre tout le royaume. Non-seulement il envoya un défi, au prince, mais il rassembla de tous les côtés une grande force, qu'il paya libéralement avec l'argent qui lui avait été procuré par Marcel. Il envahit et pilla la Picardie et le voisinage de Paris, prit de vive force ou par artifice une quantité de villes fortifiées et de châteaux, et causa partout où il parut la plus grande consternation et les plus grands maux. Le Dauphin semble avoir été spectateur oisif de tous ces actes d'hostilité, car il ne fit rien d'eflicacc pour les combattre. Il paraissait atterré par les difficultés réelles de sa situation. Sans conseil, d'aucune part, dans lequel il pût avoir confiance, il en était réduit à ne compter que sur lui-même, et il était incapable de rien entreprendre d'important, faute de moyens; car il fut forcé de recourir, comme à sa seule source de revenu, à l'impôt du sel, qui, toujours payé à contrecœur, n'offrait pas de garantie certaine de rentrée.
(I) Froissait, liv. I, part, n, pp. 378-385. — Le dernier continuateur tic Nangis, t. II, pp. 270-272, rapporte, avec beaucoup de détails les circonstances relatives à la mort d Elienne Marcel, et diffère matériellement de Froissart sur quelques points.