‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 14 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Traite de Loudre* cuire les rois d'Angleterre cl de France. — Rejet du imité par les Etats-Généraux. — Dôpit d'Edouard III. — Invasion de la Bretagne par !c duc de Lancastre. — >R'ge de Duian. — Combat à vie et à mort entre Bertrand Du Guesclin et Thomas de Cantorbéry. — Résultat de ce combat.

La durée de deux ans fixée pour la trêve de Bordeaux était sur le point d'expirer, quand le roi de France, fatigué de sa captivité, adhéra aux dures conditions d'ftdouard, à qui il livrait en toute souveraineté près des deux tiers de son royaume, en échange de guère plus que d'une renonciation par le roi d'Angleterre à ses prétentions à la couronne de France. Ce traité fut signé à Londres le 24 mars *3o9 (1), et envoyé au Dauphin pour qu'il le ratifiât; mais il s'en défendit, et, sur le conseil du roi de Navarre (2), il le soumit à une réunion des Ëtats-Géné-

(1) On a exprimé quelque doute rur la date de ce traité; mais Du Tiilet dit qu'il fut signé « le xxjm mars m.iii.lvui, scion la supputation de France, et cinquante-neuf, selon celle de Home, laquelle y est suyrie. » Recueil des traictez, etc., p. 68, recto et verso. — Le seul traité de cette période entre la France et l'Angleterre publié par Itymer est daté de Londres, le 18 mars 43o8 (vieux style) et intitulée De Tmujis Burdvjalœ conmdatis ustpie ad festum sancti Joawiis Baptùtœ WRtinwmdis. — Fœdera, vol. 111, parL i, p. 422.

(2) Le roi de Navarre était probablement venu à Paris pour assl>ter aux noces du comte îTHarcourt avec la sœur du duc de Bourbon. Voir Froissart, iiv. I, part, u, p. 403, et Secousse, Hist. de Charles le Mourois, part, ifcp. 401.

raux, convoquée le 49 mai 1359. Cette assemblée, après mûre délibération, décida que le traité paraissait trop dur, « et répondirent d'une voix qu'ils auraient plus cher à endurer et porter encore le grand raeschef et misère où ils élaient que le noble royaume de France fût ainsi amoindri ni défraudé ; et que le roi Jean demeurât en Angleterre jusqu'à quand il plairait à Dieu y pourvoir de remèdes. » Ce fut la seule réponse que purent obtenir les ambassadeurs, le comte de Tancarville et messirc Arnoul d'Audeneham; et cette réponse fut aussi désagréable au roi de France qu'au roi d'Angleterre. Jean, en l'apprenant, s'écria :

« Ha ! Charles, beau-fils, vous vous conseillez au roi de Navarre, qui vous déçoit, cl décevrait (cls soixante que vous êtes. »

Le roi Édouard, de son côté, fut grandement exaspéré, et il déclara « que, avant qu'hiver fût entré, il entrerait au royaume de France si puissamment et y demeurerait tant qu'il aurait fin de guerre ou bonne paix à son honneur et plaisir. »

Le roi d'Angleterre fit voir que ses menaces n'étaient point une vaine fanfaronnade. II se mit immédiatement à faire des préparatifs pour envahir la France, et, en attendant, il envoya le duc de Lancastrc en Bretagne avec un corps de troupes pour commencer la guerre, de concert avec le comte de Monlfort. Charles de Blois, ayant été informé de l'arrivée du duc de Lancastre dans le duché, députa deux ambassadeurs en Angleterre pour traiter de la paix avec les deux rois, Jean et Ëdouard; mais, avant le retour des envoyés, le duc de Lancastre avait mis le siège devant la ville de.Dinan. Les habitants, dans la prévision de cet événement, avaient déjà demandé assistance à Charles de Blois, qui leur envoya de cinq à six cents hommes, sous le commandement de Bertrand Du Guesclin. Le boiteux de Penhoêt et Olivier Du Guesclin, frère cadet de Bertrand, étaient à la tête de la garnison, et ils espéraient défendre la ville

avec le môme succès que le premier avait défendu Rennes. Ils la défendirent, en effet, avec beaucoup d'habileté et de persévérance; mais le duc de I.ancastre pressa le siège avec tant de vigueur que la garnison fut forcée de demander une trôve de quarante jours, promettant de se rendre, si, à l'expiration de ce délai, elle ne recevait pas de secours du comte de Blois. Le duc accéda à cette demande (1).

Ce fut pendant cette suspension d'armes qu'Olivier Du Gucsclin, étant sorti à cheval de la ville pour respirer l'air frais de h campagne, rencontra messire Thomas Cantorbéry, chevalier anglais de beaucoup de morgue, qui vint au jeune Breton, le saisit rudement et, d'un ton arrogant, lui demanda son nom.

« Quand savoir le voulez, répondit celui-ci, on m'appelle Olivier Du Guesclin, et suis frère cadet de Bertrand.

— Par saint Thomas, dit l'autre, vous ne m'échapperez! Vous êtes mon prisonnier, et se tost ne vous rendez, je vous taunu la tôle, en dépit de Bertrand. »

Le chevalier s'irrita davantage encore aux observations que lui fit le jeune Olivier, et, tirant son épée, il s'avança pour mettre sa menace à exécution. Olivier, qui était sans armes et sans suite, tandis que l'autre avait avec lui quatre écuyers, ne crut pas devoir braver l'insolence du chevalier anglais ; il répondit donc :

« Je me rends, puisque vous le voulez ; mais je crois vraiment que vous me rendrez sans avoir du mien deux deniers de monnaie. ,

— Au contraire, reprit vivement le chevalier, vous me payerez mille florins comptant, où jà n'en partirez. Ce n'estguère d'argent ; Bertrand en a assez. »

(1) Morice, Histoire de Bretagne, t. I, p. 293. — Cuvelier, vv. 2030îliïî; et Chronirpie (anonyme) de Bertrand Dit Guesclin, chap. xv. Cuvelier dit que la trêve convenue fut de quinze jours, tandis que les historiens bretons et l'auteur de la chronique en prose affirment qu'elle fut de quarante jours.

4 34 IîEHTKAND DU Gl'ESGLIN

Olivier Du Gucsclin fut amené par l'Anglais dans ses tentes comme prisonnier; mais la scène eut pour témoin un chevalier breton qui connaissait Olivier et sir Thomas Canlorbéry, et qui, sans perdre de temps, courut à Dinan informer Bertrand Du Guesclin de la captivité de son frère. Le chevalier trouva Bertrand sur la place du marché, regardant nonchalamment un jeu de paume.

Dès que Bertrand eut appris que son Irère avait été arrêté et fait prisonnier par sir Thomas Canlorbéry, contrairement aux conditions de la trêve, il s'écria :

« Par saint Yves! il me le rendra : jamais si mal prisonnier n'aura pris. »

Sans perdre un moment à délibérer, Bertrand monte à cheval et court au camp anglais. 11 demande le duc de Lancastre, et on le conduit à un pavillon où il trouve le duc jouant une partie aux échecs avec le célèbre Jean Chandos, en présence du comte de Monifort, de Robert Knolles, le fameux chef des grandes compagnies, du comte de Pembroke et d'autres seigneurs. Le chevalier breton salua les seigneurs et mit respectueusement un genou à terre devant le duc de Lancastre, qui, abandonnant aussitôt la partie qu'il jouait, reçut Bertrand avec beaucoup d'empressement, et, le prenant par la main, le releva de son humble posture. Messire Jean Chandos s'avança vers lui et lui dit gracieusement .

« Bien venez-vous, Bertrand; de mon vin boirez ains que vous partiez de là.

— Sire, répondit vivement Bertrand, je n'en boirai jà de ci jusques à tant que droit me sera fait.

— Beau sire, reprit Chandos, s'en notre hoste (armée) a chevalier si grand qui vous fasse nul tort, il vous sera amendé tôt et incontinent. »

Bertrand exposa ensuite sa plainte contre sir Thomas Canlorbéry, et demanda qu'il fût cité en la présence du duc. Lorsque

ET SON ËPOQIE. . i35

le chevalier fui arrivé, conformément ù Tordre qu'il avait reçu, le duc de Lancastre lui dit :

« Voici Bertrand, qui vous vient accuser que, sur le bon répit qu'avons fait accorder, vous avez huy pris son frère et le voulez rançonner comme votre prisonnier. Se n'est mie bien fait, qui prouver le pourra ?

— Sire, répondit le chevalier anglais avec beaucoup de sang-froid, si ce Bertrand, que je vois cy, voulait soutenir que j'ai chose faite dont je sois à blâmer ne que bon chevalier ne pût faire, voici mon gage, que je suis prêt à prouver en un champ de bataille, corps à corps, pair à pair.

— J'accepte votre défi, dit Bertrand, en levant le gage ; et devant les barons je voué combattrai, avant qu'il soit nuit. Faux chevalier ! traître ! je vous ferai avouer devant tous les seigneurs, ou à honte mourrai.

— Jà ne vous en faudrai , reprit le chevalier anglais ; jamais en nul jour en lit ne dormirai de ci jusques à tant que serai combattu,

— Et moi, dit Bertrand, jamais ne mangerai trois soupes en vin (I), au nom de la sainte Trinité, qu'auparavant je sois armé.

— Je vous ferai bien armer, dit Chandos s'interposant; et on riche destrier, le meilleur que j'ai, vous prêterai ; car je veux de vous deux tantôt voir l'essai. »

Il est digne de remarque qu'aucune des institutions des temps passés n'a pénétré plus profondément dans les mœurs et les préjugés des temps modernes que la pratique du duel. Prenant son origine dans les habitudes des nations germani-

(I) &mpc en vin : morceau de pain trempé dans le vin. Voir Chaucer, Cmderbury Taies, v. 336, et Gloss. au mot Sop. Au sujet des vœux faits par les chevaliers, voir lus Mémoires sur l'ancienne chevalerie, par Saint- Palaye, t. I, pp. 130-157, et les notes v et vr. Voir aussi le Vœu du Héron dans le second volume des Mémoires de Saint-Palaye, et à la fin du tome X de la Collection des Chroniques nationales françaises , de Buchon.

136 BERTRAND DU GUESCL1X

ques antérieurement à leur transplantation sur le sol romain, elle se propagea, grâce a l'insuffisance des garanties .qu'offrait la justice à une époque barbare, et elle fut entretenue et déveveloppée par l'influence civilisatrice de la chevalerie. Durant tout le moyen âge des sociétés européennes, il n'y eut pas de loi ou de coutume qui fût plus universellement ni plus largement répandue; aucune position n'était assez élevée, aucun sexe assez faible, aucune profession assez sacrée, pour demeurer hors de son atteinte ; car le juge lui-même descendait de son tribunal pour offrir le combat à quiconque aurait traité avec mépris ses assignations, et la femme, l'ecclésiastique paraissaient sur le terrain à côté de leurs champions. L'ancien chevalier avait appris à regarder la mort comme de beaucoup préférable au déshonneur, et celte opinion, sanctionnée par des siècles d'exploits chevaleresques, s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que la pratique du duel soit si profondément enracinée dans les mœurs et les sentiments de notre époque; que les efforts pour le supprimer aient é!é jusque-là si difficiles et, comme ses avocats le soutiennent, n'aient eu aucun résultat avantageux.

Néanmoins , tout homme grave et sérieux , qui reconnaît les hautes sanctions du commandement de l'Ancien -Testament : « Tu ne tueras pas, » et l'obligation également impérative de ce précepte du Nouveau : » Quiconque te frappera sur la joue gauche, présente-lui l'autre joue, » comprendra et avouera que ce sont des raisons difficiles à combattre; elles seraient, en effet, irrésistibles, si les lois d'un peuple étaient faites pour une communalité de croyants, où la force du sentiment religieux pût contenir le penchant à faire le mal, empêcher la vengeance et détruire la soif du sang ; mais, comme toute législation préventive doit instituer des lois pour le gouvernement des hommes tels qu'ils sont, et non tels qu'ils devraient être, ce qui serait un frein pour l'un ne Je serait pas

pour Tantre, et la législation serait inefficace, sinon tout à fait nuisible.

La question à résoudre, pour un légiste sage, n'est pas de savoir si la pratique du duel devrait être sanctionnée par la législation, mais si une plus grande somme de bien résulterait pour une société de l'abolition d'un mai par la substitution d'un autre; car il a été soutenu, avec beaucoup d'apparence de raison, que partout où le duel a été interdit par la loi sur une grande échelle ou complètement, d'autres formes de redressement des torts se sont substituées a sa place ; que, au lieu du duel pour lequel il y a le temps de réfléchir, l'intervention des amis et des règles destinées à éviter une inutile effusion de sang, on a le revolver et le couteau-poignard, sous l'excitation des passions, et ce ne sont certainement pas des progrès; et que s'il y a ça ou là un individu qui succombe par le premier procédé, des milliers périssent par le second. En outre, il a été avancé, comme fait universellement reconnu, que, partout où le duel a été aboli par la loi, le ton de la société est descendu, et le caractère a baissé d'un degré correspondant; car il ne peut pas exister de noblesse ni de moralité élevée dans une nation, où les hommes sont mus par des passions mauvaises et par le désir de la vengeance, et, cependant, plient mollement sous les efforts qui dégradent leur caractère et s'attaquent à leur courage.

Ç'a été beaucoup trop la tendance de la législation moderne de protéger l'individu, tandis que les intérêts plus grands de la société [ont été négligés. Comme l'aumône , quelque bien faite qu'elle soit, tend à engendrer la pauvreté, et que le crime s'est accrû par tous les essais tentés pour améliorer la condition du criminel, ainsi l'assassinat a invariablement suivi tout ce qui a été fait pour abolir le duel, et un mal plus grand est résulté pour la société des efforts mis en œuvre pour en comprimer un moindre. Sous la salutaire influence existante d'une

opinion publique éclairée et d'une haute morale chrétienne, les duels sont et doivent être d'une rare occurrence; mais, taut que les hommes se battront, la prudence semblerait devoir inviter un sage législateur à négliger ces cas accidentels do violence, résultat de mœurs qui ne sont pas sans avoir leur avantage pour la société, plutôt que de chercher à abolir une coutume que l'expérience a montré comme presque impossible à déraciner, et quand d'autres formes de redressement des torts n'ont pas encore été trouvées propres à y être substituées,

L'impatience qu'éprouvait Jean Chandos d'être témoin du combat entre Bertrand Du Guesclin et sir Thomas Cantorbéry n'était point partagée par les bourgeois de Dinan, qui furent fort inquiets en apprenant que leur héros favori allait engager une lutte à mort avec le chevalier anglais. Il y avait, cependant, dans les murs de Dinan une belle demoiselle, au cœur de laquelle Bertrand avait fait naître un sentiment plus tendre que l'admiration pour sa. grande hardiesse et sa vaillance, et qui n'appréhendait point comme tout le monde l'issue du combat.

Tiphaine Ravenel, fille de messire Robin Ravenel (l), un des champions de la célèbre bataille des Trente, aussi distinguée par sa naissance que par sa beauté et ses talents, prédit à Bertrand un heureux succès. Elle avait alors Vingtquatre ans, a du sens d'astronomie et de philosophie était bien écolée, et c'était la plus sage et la mieux doctrinée qui fût dans tout le pays. » Sa prédiction donna beaucoup de confiance aux amis de Bertrand, et l'un d'eux, un écuyer du nom d'Amauriz, crut la chose trop importante pour la lui tenir

(1) Elle était fille de Robin Ravenel et de Jeanne de Dinan, héritière de Bellière. Cuvelier écrit Ranguencl, v. 2381. Dans Y Histoire de Bretagne, de Morice, 1. 1, p. 294, on lit Raguend. La Chronique (anonyme) de Du Guesclin dit Ravenel, comme dans le texte, et c'est cette lecture qui a été adoptée généralement.

secrète ; mais la confidence fut reçue avec mépris , et il y lit une réponse brutale et peu galante, qui, probablement, n'avait pour objet que de cacher sa propre foi dans les assurances de la belle prophétesse : a Va, fol, lui dit Bertrand, qui en femme se fie n'est mie sage; car en femme n'a de sens ne plus qu'en la brebis (i). »

Penhoët, le gouverneur de Dinan, n'essaya pas d'empêcher le combat ; mais, comme il n'avait pas confiance dans la bonne foi des Anglais, il envoya prévenir Bertrand que la lice serait disposée sur la place du marché de la ville, et que, si le duc de Lancastre désirait être présent, il pourrait venir et amener avec loi vingt ou trente hommes d'escorte, pour lesquels il serait donné un nombre suffisant d'otages en garantie de leur retour. Bertrand acquiesça à cet arrangement, non sans exprimer la foi entière qu'il avait dans le caractère et la parole de chevalier du duc, qui, de son côté, accepta le lieu proposé pour la rencontre par le gouverneur de Dinan. Dès que les otages eurent été livrés, le duc, suivi de vingt hommes d'escorte, entra dans la ville, où il fut reçu avec de grands honneurs, et se rendit sur la place du marché, où la lice avait été dressée (2).

Bertrand Du Guesclin ne tarda pas à paraître armé de pied en cap, à la manière des chevaliers, la poitrine et les jambes bardées de fer, le bassinet en tête et les gantelets aux mains, avec l'épéc, la dague et la lance pour jouter, Il monta à cheval, reçut sa lance et courut à la place du marché, où le champ avait été préparé. Le gouverneur de Dinan, qui était le gardien du champ, avait fait publier que personne n'eût à intervenir en aucune façon entre les combattants sous peine de la vie et de l'honneur.

Sir Thomas Cantorbéry parut s'apercevoir alors dans quelle

(i) Cuvelier, vv. 2325-2389.

Ç2) Cuvolier, M$. de l'Arsenal, t. I, p. 89.

affaire sérieuse il allait s'engager, et, espérant que la chose pourrait s'arranger encore, il employa les bons offices de deux de ses amis, sir Robert Knolles et sir Thomas Grandison, pour proposer un accommodement. Ils s'approchèrent tous les deux de Bertrand, et sir Robert Knolles lui dit :

« Sire Bertrand , nul de nous ne voudrait que mal vous advînt en cette occasion : car, combien que vous ayez été heureux avec ceux de votre extraction, vous avez ore un fier champion à combattre. Mieux vaudrait bonne paix que mauvaise dispute; se vous volez croire, nous mettrons à paix cette dissension et ferons quitter .votre frère sans rançon.

— Comment ! s'écria Bertrand : il ne doit un bouton ; et il est, ce m'est avis, coutume et bien raison que, si un homme esta tort mis en prison, il en doive purement avoir délivrance. Et j'ai Dieu et la Vierge Marie à témoins que le faux chevalier ne m'échappera, que je ne lui ai montré ma force et maistrie. Ou je le détruirai, ou j'y laisserai la vie, se devant la compagnie ne me veut rendre son épée en ma main par la pointe aiguë, en disant : Je me rends à votre commandement.

— Il ne le fera mie, repondit vivement sir Robert Knolles.

— Certes, dit Bertrand, ce serait grand' folie, car on doit plus redouter vilenie que mort. »

Sir Robert Knolles informa ensuite sir Thomas Cantorbéry qu'il ne pouvait espérer, de la part de son adversaire, ni accord, ni répit, ni parole aimable, à moins qu'il n'acceptât le déshonneur. Le chevalier anglais se prépara donc au combat, après avoir arraché à ses amis la promesse que, s'il obtenait l'avantage, ils ne l'empêcheraient point de mettre son ennemi à mort, mais que, s'il était vaincu, ils s'entremettraient pour lui avoir des conditions de paix (1).

(1) Cuvelier, vv. 2417-24*4. Celte accusation ne saurait être admise que sous reserve, attendu qu'elle ne s'appuie que sur la seule autorité du chroniqueur franc >ii$, firand partisan du chevalier breton.

Les deux champions se mirent en position d'attaque, et; la lance en arrêt, ils se regardèrent fièrement l'un l'autre pendant un moment. Puis, au signal donné, ils piquent de l'éperon et se rencontrent sur le milieu du champ, u Par-dessus les écus, les lances sont froissées et le feu est sailli ; mais ne l'un ne l'autre neclina. » Ils se passent dans la course, et, revenant sur eux, ils tirent leurs épées, et une lutte corps à corps s'engage, acharnée, longue et sanglante, jusqu'à ce qu'enfin le chevalier anglais lâche son épée, ce qui donne à Bertrand un avantage dont il ne manque pas de profiter, il descend de cheval, prend l'épée de son adversaire et la jette hors du champ. Sir Thomas Cantorbéry, n'ayant plus d'autre arme que sa dague, évita les approches de Bertrand et dédaigna ses invitations répétées de descendre de cheval pour combattre à pied. Quand Bertrand vit qu'il ne pouvait atteindre son adversaire, il retira l'armure de ses jambes, qui avait empêché ses mouvements, et résolut d'attendre l'attaque de son ennemi. Le chevalier anglais s'élance, en effet, sur lui; mais Bertrand, esquivant la charge, frappe à son passage le cheval, qui, se cabrant avec étroi t, jette son cavalicr à terre. Bertrand fond alors sur lui a comme lion crélé » et lui porte sur la ligure et la tète de tels coups avec son épée et son gantelet de fer, que le chevalier est bientôt aveuglé par son propre sang. Penhocl, le gouverneur, s'interpose et dit :

« Ha ! Bertrand, vous en avez l'honneur; fait en avez assez. »

Bertrand ne tint pas compte de cet appel ; mais, aux deux amis de sir Thomas Cantorbéry qui s'avancèrent, il dit :

« Beaux seigneurs, laissez-moi terminer ma bataille; car, par la foi que dois à Dieu le droiturier, ou il se rendra mon prisonnier, comme il a fait mon frère Olivier, ou il sera tout mort enmy ce sable.

— Bertrand, dit avec prière Robert Knolles, je vous requiers que vous vouliez bailler votre champion au duc; bon gré vous en aura. Vous en avez fait assez; il est en votre pouvoir.

H 2 BERTRAND DU GUËSCL1N feT SON ÉPOQUE.

— Je l'octroie, répondit Bertrand, tout à votre désir. » Bertrand s'avance ensuite vers le duc, et, s'agenouillant, il

lui dit :

« Noble duc, je vous prie et requiers, ne me veuillez haïr ni blâmer, si j'ai presque occis ce meurtrier. Ne fût pour votre amour, il eût été occis.

— II ne mérite guère mieux, répondit le duc, et de tant qu'en avez fait on vous doit bien priser. Votre frère Olivièr aurez hors de prison, et il aura mille livres pour se harnacher : vous, vous aurez les armes du félon chevalier, et son cheval aussi ; ne jamais à ma cour ne pourra reparaître, car je n'ai cure de traîtres, d

Le duc prit ensuite congé, après avoir bu du vin qu'on lui offrit, et il retourna à ses tentes. L'heureuse issue du çombat donna beaucoup de contentement aux bourgeois de Dinan, et Tiphaine Ravenel, avec sa prédiction réalisée, ne fut point oubliée. Le gouverneur Penhoët donna un somptueux repas, auquel tous les bourgeois furent invités. « On y carola main à main et chanta hautement; grands furent les. ébats et longuement durèrent (1). »

(1) Cuvelicr, \v. 2486-2013.

Page 1