‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 15 sur 60 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Aliaiiei de DrvUgnc. — M,;ru»gc tic Du Gucscl n. — Ses exploits au siège dcMeluu. — Trailé de Vcrnon enlre !e Dauphin et Charles le Mauvais. — Invasion de la France par Edouard II!. —Traité de Drcti^ny. — Retour du roi de France. — Traité de la Lande d'Evrard entre Charles de Dlois et le comte de Mo:.tfort. — Défi.

Tandis que le duc de Lancastrc était occupe du siège de Dinan, le roi d'Angleterre faisait de très-grands préparatifs pour envahir le royaume de France, et, pour pouvoir disposer de tous ses moyens, il ordonna au duc de lever le siège et de venir le rejoindre immédiatement avec toutes ses forces. Le duc de Mont fort, incapable de continuer la guerre sans l'aide du duc de Lancastrc, se montra disposé à traiter et convint avec Charles de Blois d'une trêve jusqu'au Vr mai i361 (1). Cette suspension d'armes, en Bretagne, laissa sans emploi beaucoup d'esprits inquiets de ce duché, dont l'unique occupation était la guerre, et parmi eux Bertrand Du Guesclin. Çc fut pendant un court intervalle de relâche de cette vie agitée des combats, que Bertrand se souvint deTiphaineRavenel, la jolie fille de Dinan, qui lui avait prédit l'heureuse issue de son duel avec sir Thomas Cantorbcry. Il fit sa cour et obtint de Charles de Blois, son

(I) Cuvcîicr, vv. 2C 13-2003; et Morice, Histoire de Bretagne, t. I» p. 29o.

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suzerain, comme la plus haute récompense de ses services, la main « de cetle dame jolie, la plus sage qui fût en France, » en dépit de maint chevalier de qui elle était aimée.

Mais les séductions de l'amour ne pouvaient retenir longtemps noire héros éloigné des événements excitants qui s'agitaient ù sa portée; car, quoique les hostilités fussent suspendues en Bretagne, par suite de la trêve entre le comte de Montfort et Charles de Blois, et qu'Édouard n'eût point encore terminé ses préparatifs d'invasion, le Dauphin n'en était pas moins toujours tenu en éveil par les complots et la haine si active de Charles le Mauvais, roi de Navarre. Au mois de juin 1350, avec les troupes qui avaient été accordées par les États-Généraux convoqués pour la discussion du traité de Londres, le Dauphin mit le siège devant Mcîun, ville située sur la Seine, au-dessus de Paris, et occupée par le roi de Navarre. Ce fut ici pour la première fois que Bertrand Du Gucsclin porta les armes au service de la France. Sa réputation n'avait guère dépassé jusque-là les limites de la Bretagne; son nom était à peine connu dans l'armée française, et lorsque ses talents et son audace au siège de Melun attirèrent sur lui l'attention du prince, celui-ci s'écria, en entendant répéter le nom du chevalier breton : « Par mon chef! de lui me souviendra (i) ! »

La partie de la ville de Melun occupée par les troupes du roi de Navarre était très-bien fortifiée et parfaitement défendue, du reste, par le bascon (2) de Mareuil, chevalier de renom et d'habileté dans la défense des places, connu surtout pour sa dextérité à lancer avec effet de grosses pierres du haut des remparts sur l'ennemi. Lorsque le Dauphin eut fait les préparatifs

(1) Froissart, liv. I, part, h, pp. 401, 402; Moricc, Histoire de Bretagne, t. I, pp. 295, 296 ; Cuvclier, vv. 2000 et 3o0o; et Ifs. de l'Arsenal, t. 1, p. 130.

(2) Le mot do hascon, m vieux français, parait vouloir dire communément bâtard.

qu'exigeait l'attaque de la ville, il ordonna un assaut général, vivement exécuté par les chevaliers, les écuyers et les autres, .irrocs de lances, d'écus et de boucliers, d'arcs et d'arbalètes, qui avancèrent dans un tel ordre, « que c'était grand beauté de voir rassemblement (l). o Plus de quatre cents hommes entrèrent dans les fossés avec des échelles pour escalader les murs ; mais les pierres du haut des remparts et les flèches, qui « plus dru volaient que pluie en hiver, » firent reculer les assiégeants. Ce fut alors que Bertraud Du Guesclin saisit une. échelle, l'appuya contre le mur et, se couvrant d'un bouclier, commença sa périlleuse escalade. Le bascon de Mareuil, qui avait remarqué cet acte d'audace, ordonna à ses hommes d'apporter immédiatement les plus grosses pierres qu'ils pussent trouver. A quoi ils répondirent :

« Vous voyez devant vous tout ce que demandez, et grands beaux traversins (traverses de bois) et casques pleins de cailloux. Vous ne pouvez faillir : boutez de tous côtés sur ce vilain qui est si faitement monté. Regardez comme il est gros, et menu, et carré, et comme il est enflé pour ses armes. Ay Dieu î qu'il serait bon ès fossés tombé ! Au tomber le cœur tantôt lui crèverait. Faites qu'il ait bon fait; car, en la vérité, ce semble on porteur de Paris, avec la casaque; il est tout boursouflé. »

Bertrand, méprisant ces insultes, continua de mon ter l'échelle, en invitant le bascon de Mareuil à venir se mesurer avec lui sur les remparts ou dans les fossés ; car il pourrait lui prouver, par la force des armes, qu'il avait offensé le Dauphin. Mareuil ne répondit rien, mais il lança sur Bertrand un plein grand casque de pierres : l'échelle en fut rompue, et Bertrand roula dans le fossé la tète la première. Le Dauphin, qui remarqua l'incident, ordonna qu'on allât tirer le chevalier breton de cette situation dangereuse, et un écuyer, le prenant par les pieds, le

(I) Cuvc'iiT, voir p. 120 de l'édition de Charriêiv.

lo

sortit de l'eau. Bertrand avait été tellement étourdi du coup, qu'il paraissait plus mort que vif. Il fut emporté et posé sur .un tas de fumier chaud, où il ne tarda pas à revenir à lui-même. Dès qu'il eut recouvré la parole, il regarda autour de lui ceux qui le veillaient et dit :

« Quel vil diable m'a porté cy! Est jà l'assaut failli? 11 convient qu'on y voie.

— Hé ! dit un écuycr, qui avait été témoin de ses exploits au rempart, vous avez la part bonne, et vous devrait suffire. »

Mais Bertrand n'était pas encore satisfait. Il se leva, fit préparer ses armes, et retourna à l'assaut. Chemin faisant, il rencontra quelques hommes de son propre parti qui revenaient des murs et qui lui dirent que l'assaut serait bientôt terminé. Néanmoins, il monta aux barrières et poussa plus avant que n'avaient osé faire môme les plus hardis. II repoussa l'ennemi de vive force et en abattit beaucoup avec sa lance. Les assiégés, à la fin, furent obligés de fermer les barrières et de lever le pontlevis. L'assaut avait duré longtemps, et ce ne fut qu'a la nuit qu'on ordonna de sonner la retraite, dans le dessein de recommencer l'attaque le lendemain ; mais, pendant la nuit, des pourparlers eurent lieu entre les parties belligérantes, et il en résulta un traité de paix. Par ce traité, la ville et le château de Meîun furent rendus au Dauphin, qui retourna ensuite à Paris. Toutefois, il ne partit point sans avoir manifesté le cas qu'il faisait de la valeur et des services de Bertrand Du Guesclin, qu'il nomma gouverneur de Ponlorson en Normandie. Bertrand Accompagna le Dauphin jusqu'à Paris, où il ne resta que peu de temps, impatient qu'il était d'aller joindre son poste contre les Anglais et le Navarrois, qui ravageaient en ce moment tout le pays d'alentour (l).

(I) Cuvclitr, vv. 330o-3C0i; et lu Ms. c/c l'Arsenal, l I, pp. 2*2;:-

by VjOOqIc

Le traité conclu à Vcrnon tf) entre le Dauphin et le roi de Navarre ne fit point cesser les maux de la France. Tandis que le royaume était désolé par la famine et ravagé par le brigandage, une sanglante guerre étrangère, conduite par le roi d'Angleterre en personne, était sur le point de succéder aux discordes domestiques à peine apaisées avec le roi de Navarre; car la trêve de Bordeaux expira vers le même temps où le Dauphin signait la paix de Vernon.

Ëdouard, depuis le rejet du traité de Londres, avait résolu de prendre une large satisfaction de l'affront : et « le roi d'Angleterre, dit Froissart, si fit commencer à faire le plus grand appareil que on eût oneques vu faire en Angleterre pour guerroyer. » Sans parler des troupes sous les ordres du duc de Lancastre, ni des mercenaires d'Allemagne, de Bohême, de Brabant, de Flandre et de Hainaut, qui vinrent en foule sous les drapeaux d'Édouard à Calais, le chroniqueur ajoule : « Et il y avait si grand multitude de gens d'armes que tout le pays en était couvert, et si richement armés, et parés que c'était mer-, veille et grand déduit au regarder les armes luisant, leurs bannières ventillant, leur conroy par ordre le petit pas chevauchant, ni on n'eût su qu'amender. »

Outre ses immenses préparatifs de conquête, le roi d'Angleterre avait fait des provisions, sur une aussi grande échelle, pour le bien-être et la commodité de son armée; car « les seigneurs anglais et les riches hommes menaient sur leurs chars tentes, pavillons, moulins, fours pour cuire et forges pour forger les fers de chevaux et toutes autres choses nécessaires ; et pour tout cet étoffe, il menait bien huit mille chars tous attelés chacun de quatre roncins bons et forts, qu'ils avaient mis hors

(t) Froissart, liv. I, part. n. — Le dernier continuateur de Nantis t. II, p. 28o, et les Chroniques de Saint-Denis disent que le traité fut conclu a Pontohc. Voir Secousse, llist. de Charles le Marnais, t. J, p. 30«\

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d'Angleterre. Et avaient encore sur ces chars plusieurs nacelles et batelets faits et ordonnés si subtilement de cuir bouilli que c'était merveille à regarder; et si pouvaient bien trois hommes dedans, pour aider à naviguer parmi un étang ou un vivier, tant grand qu'il fût, et pécher à leur volonté. De quoi les seigneurs et les gens d'état curent grand'aise tout le temps et tout le carême; mais les communs se passaient de ce qu'ils

trouvaient. Et avec ce le roi avait bien pour lui trente fauconniers à cheval chargés d'oiseaux et bien soixante couples de loris chiens et lévriers, dont il allait chaque jour ou en chasse ou en rivière, ainsi qu'il lui plaisait ; et si y avait plusieurs des seigneurs qui avaient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien comme le roi. »

Ainsi équipé, Edouard partit d'Angleterre le 28 octobre 1359 et débarqua à Calais le môme jour (1). Il envahit l'Artois, la Picardie et la Champagne, commettant les plus grands ravages dans un pays déjà dévasté par la famine et la guerre*.

Le Dauphin, qui n'avait pas les moyens de tenir la campagne contre une armée si nombreuse et qui se souvenait, du reste, des fatales journées de Crécy et de Poitiers, jeta la meilleure partie de ses troupes dans les villes de frontière. Cette politique déjoua les plans d'Édouard, qui avait évité toutes les places fortes sur sa route. Entin, ne pouvant rencontrer nulle part les Français en rase campagne, il mit le siège devant Reims, qu'il tint bloquée pendant sept semaines, dans l'espérance de le prendre et d'y être couronné roi de France ; mais il fut forcé, par le manque de provisions de toute espèce, de renoncer à son entreprise. En quittant tteims, il marcha sur la frontière de Bourgogne; mais il n'entra pas dans la province, ayant reçu deux cent mille francs du duc pour

(!) Le dernier acte d'Edouard, avant de quitter l'Angleterre, est daté de Sandwich, le 28 octobre, cl son premier acte a. Ca'ais, le 30 octobre. Uviner, vol. III, part, j, j-, iu3.

épargner le duché (I). Edouard revint ensuite sur Paris, et, après quelques aventures personnelles de son monde, tout-à-fait indignes de tant de préparatifs et de menaces, il adhéra aux conditions de la paix qui fut signée à Bretigny, le 8 mai 1360(2).

Par ce traité, non-seulement les ditïérends étaient réglés entre les rois d'Angleterre et de France, mais il était avisé au moyen de concilier les prétentions opposées de Charles de Blois et -du comte de Montfort au duché de Bretagne. Les rivaux acceptèrent la médiation des deux rois, et de fréquentes conférences eurent lieu à reflet d'entendre leurs raisons et de mettre fin au conflit ; mais les difficultés furent trouvées insurmontables, et les conférences se terminèrent sans avoir abouti ;\ aucun bon résultat.

Quoique le traité de Bretigny, qui lui rendait la liberté, fut daté du 8 mai 1360, le roi de France n'arriva pas à Paris avant la dernière quinzaine de décembre. En quittant l'Angleterre, il alla à Calais, où il fut retenu, à cause de la difficulté qu'on eut

(\) Le dernier continuateur de Nangis, t. II, pp. 297, 298, fait allusion à cette démarche du duc de Bourgogne, pour acheter l'éloignément du roi d'Angleterre, comme à un simple ouï-dire, trop déshonorant pour être cru; mais Rymer donne le traité en entier, lùffrrn, vol. III, part, i, p. 474.

(2) Durant les négociations de paix, l'armée d'Edouard fut exposée à un* tempête si épouvantable, « qu'on eût dit véritablement que c'était la fin du monde. • Edouard s'était réfugié dans l'église Noire-Dame de Chartres, et ce fut là que, croyant voir dans ee déchaînement de la nainre un avertissement «le la Providence, il promit d'accepter les propositions de paix. Cuvelier, v. déciit ainsi, a son tour, cette tempête :

« Seigneur, à icel temps que je vons vais contant, « Que le roi d'Angleterre allait France scrchanl, « Une tempeste vint sur leur ost descendant « De pierres, qui allaient cm leur ost reversant, « Si grandes, si horrible?, si rudes, si pesant, « Que par ces pierres-ci dont je vous vais contant « Etaient les plusieurs navrés et tout sanglant, « F.t s'allaient partout unissant et quatissant. »

de réunir le premier terme de sa rançon. Tandis qu'il était à Calais, il fit un pèlerinage à pied à l'église de Noire-Dame de Boulogne, accompagné du Prince-Noir et de ses deux frères, Lionel et Edmond. Avant de partir de Calais, le roi put conclure un traité avec l'inquiet et intrigant Charles le Mauvais, qui, cette fois, tint sa parole avec une fidélité inusitée et respecta le repos du royaume de France jusqu'à la fin du règne de Jean. La France commença dès lors à respirer un peu, après les plus effroyables calamités, résultat de plusieurs années de guerres intestines ou étrangères, et, en dehors delà province de Bretagne, jusqu'à fort peu de temps avant l'avènement de Charles, la paix du royaume ne fut troublée que par les ravages des grandes compagnies, composées surtout des garnisons anglaises licenciées par suite du traité de Bretigny. La province de Bretagne n'en fut pas moins toujours tenue en agitation par les rivalités des comtes de Monlfort et de Blois ; mais, comme aucun des partis ne pouvait mettre en campagne de grands corps de troupes, les opérations, des deux côtés, se bornaient à des attaques de châteaux et de villes de second ordre.

L'année 1361 se passa en inutiles efforts pour amener une réconciliation entre Charles de Blois et le comte de Montfort ; mais ils convinrent enfin d'une trêve à Châteauneuf de la Noë, au mois d'août 1362, trêve qui devait se prolonger jusqu'à la Saint-Michel de Tannée suivante. Le but de Charles, en adhérant à cette trêve, semble n'avoir été que de gagner du temps, afin de réunir ses forces et de se mettre en meilleure position de défense ; car, lorsque le comte de Montfort, se fiant trop légèrement aux déclarations de son rival, eut licencié ses troupes (l), ce dernier se hâta de demander l'aide du roi de France et de

(I) Le comte de Montfort avait rassemblé une force considérable, grâce à la somme de soixante mille souverains, qu'il avait empruntée au roi d'Angleterre. Actes de Bretagne, par Morice, t. 1, col. \Ul>3,

faire de nouvelles levées de tous les nobles chevaliers de la province, ses partisans, parmi lesquels était Bertrand Du Guesclin. Dès les premiers jours de Tannée suivante , Charles put mettre en campagne des forces considérables, et il assiégea en môme temps Carhaix et la Roche-aux-Anes, qu'il prit pendant la durée de la trêve ; puis, réunissant toutes ses troupes, il alla mettre le siège devant Becherel , place importante par ses fortifications et par sa situation dans le voisinage de Dinan.

Pour faire face à ces attaques insidieuses de Charles de Blois, le comte de Montfort rassembla un corps considérable de troupes, et parmi les chefs étaient John Chandos, Robert Knolles, Jean Harpeden et Gauthier Huet , avec une quantité de chevaliers et une forte division d'archers anglais. Avec ses forces, il entra en campagne, et, grâce à une supériorité de commandement, il eut bientôt l'avantage sur son adversaire, qu'il enferma entre le château de Becherel et son armée. Charles, par ce mouvement, se trouva réduit à une grande détresse, faute de provisions; c'est pourquoi il envoya offrir la bataille à son rival, comme seul moyen de se tirer d'embarras. Montfort accepta la proposition; mais, comme l'endroit où étaient alors campées les deux armées ne paraissait pas propre à un engagement, on convint des deux côtés que le différend serait vidé dans la Lande d'Evran.

Les deux armées étaient sur le potot de livrer bataille dans l'endroit arrêté, quand survint un évôque, qui s'interposa heureusement pour prévenir l'effusion du sang. Une conférence eut lieu par son entremise, et l'on passa un accord, d'après lequel la province de Bretagne aurait été divisée en deux parts égales entre les deux prétendants : certaines villes devaient être rendues des deux côtés, et, pour garantir la pleine et entière exécution du traité, des otages devaient être livrés des deux parts. Parmi ces otages, du côté de Charles de Blois, était Bertrand Do Guesclin. Us parties contractantes jurèrent de se

réunir au Chêne de mi-chemin, entre le château de Joscelin et Ploermel, afin d'exécuter les conditions du traité, mais elles ne s'y trouvèrent point, et cette fois encore, comme dans toutes les autres tentatives faites pour pacifier la Bretagne, les choses se terminèrent sans avoir produit de résultat durable.

Une des conséquences, pourtant, du traité de la Lande d'Evran, ce fut la grave dispute dont il fournit l'occasion entre Bertrand Du Guesclin et un chevalier anglais, sir William Fellon, un des arbitres qui avaient rédigé le traité pour le comte de Montfort. Sir William Felton affirmait que Bertrand, comme un des otages donnés par Charles de Blois au comte de Montfort, avait promis de rester sur parole dans l'endroit désigné par le comte jusqu'à ce que la ville de Nantes eût été rendue, conformément au traité ; que, par l'effet d'une indulgence de son gardien sir Robert Knolles, Du Guesclin avait la faculté d'aller et de venir pendant le jour où bon lui semblait, quoiqu'il fut tenu de rentrer à la nuit ; mais qu'il avait abusé de la tolérance et violé sa foi, en allant avec un écuyer de sir Robert Knolles à Vitré, village appartenant au sire de Laval, et en refusant de revenir.

Bertrand Du Guesclin, en apprenant de quoi il était accusé, manda son écuyer, Jean de Bigot, pour dire à sir William Felton que, si quelqu'un affirmait qu'il n'avait pas tenu fidèlement et loyalement sa parole d'otage, ainsi qu'il l'avait promis, il était prêt à se défendre de l'accusation par combat judiciaire. Sur ce démenti, sir William Felton envoya à Du Guesclin un cartel en forme, dont voici la teneur :

« Mons Bertran Du Guesclin , « J'ai entendu par Jean le Bigot, votre écuyer, que vous avez « ou devez avoir dit que si nui homme voudrait dire que vous « n'aurez bien et loyalement tenu vos otages à cause du traité « de la paix de Bretagne, en la manière que vous l'aviez promis

ET SON ÉPOQIE lo3

« le jour que monsieur de Montfort, duc de Bretagne, et monf sieur Charles de Blois avaient empris de combattre ensemble

• sur la querelle de Bretagne, et que vous n'étiez tenu de tenir

• otages fors un mois seulement, vous voudriez défendre de- « vant vos juges, sur quoi je vous fais à savoir que vous pro- « mettiez au dit jour, par la foi de votre corps, et entrâtes otage, « que vous deviez demeurer sans y départir, jusques à tant que « la ville de Nantes serait rendue au dit monsieur de Montfort « duc de Bretagne ou que vous auriez congé de mon dit sei-

• gneur : laquelle foi et otage vous n'avez bien loyalement « tenue, ains faussement l'avez faillie, et de ce suis prêt, à

• l'aide de Dieu, par mon corps de prouver contre vous, comme « chevalier doit faire devant mons le roi de France. Témoin « notre scel a cette cédule apposé et mis le 23e jour de novem-

• bre de Tan mil trois cent soixante-trois.

t Guillaume de Feltonn. »

A ce défi Du Guesclin opposa la réponse suivante :

« A Monsieur Guillaume de Feltonn ,

« Si vous fais savoir que, à l'aide de Dieu, je serai devant le < roi de France, notre sire, dedans le mardi avant la mi-carême « prochain venant, s'il est au royaume de France, et au cas qu'il i n'y serait, je serai, à l'aide de Dieu, devant mons le duc de « Normandie celle journée : et quant est de ce que vous dites « ou avez dit que je dusse être otage jusques à tant que la ville « de Nantes fût rendue au comte de Montfort et que j'ai ma foi

• et mes otages faussement faillis et tenus, en cas que le vou- « driez maintenir contre moi, là je dirai et maintiendrai en ma « loyale défense que mauvaisement avez menti, et y serai, si t Dieu plaît, tout prêt pour y garder et défendre mon honneur. « Et pour ce que je ne veux longuement être en ce débat avec

154 BERTRAND DU GUESGLIN

« vous, je vous le fais à savoir cette fois pour toutes, par ces a lettres scellées de mon scel, le 9a jour de décembre Tan mil « trois cent soixante-trois.

« Bertran Du Guesclin. *

L'affaire fut portée devant le parlement de Paris, qui, en l'absence du roi Jean, alors en Angleterre, se composait du Dauphin, du roi de Chypre et d'une quantité de prélats, de ducs, de barons et de chevaliers, « et aussi de beaucoup de clercs et laïques appartenant au conseil du roi, ainsi que d'autres personnes. »

Les plaidoiries, reproduites ensuite en latin, furent conduites par les avocats des deux parties. Du côté de sir William Fellon, les charges énoncées dans son cartel furent renouvelées et développées; on y ajouta que Bertrand Du Guesclin, en violant sa parole, avait rompu la paix de Bretagne; que le meurtre, l'incendie, le vol de personnes et de maisons religieuses et une infinité de maux irréparables en avaient été la conséquence, et que, Bertrand étant la cause et l'occasion de toutes ces calamités, il devait mourir, « attendu qu'il est expressément statué par la loi civile qu'un chevalier (miles), qui trouble la paix, est puni de la peine capitale [i). » Et l'on concluait en déclarant

(I) L'avocat de sir William Felton cila exactement, dans sa plaidoirie, le passage de la loi civile de Paul le jurisconsulte, lib, Y Sentent iarum : « Miles turbator paris capite punitur. » Voir le Corpus juiis civil i$9 dig. xi.ix, lit. xvi, De re militari, cap. xvi. Cette invocation du droit civil, comme d'une règle existante reconnue, est un argument à l'appui de ce que Savigny a consacré tant de travail et de recherches ù prouver, à savoir que le droit romain ne fut point ravivé par la découvert*» d'un exemplaire des Pandectes à Amaltl; qu'il n'avait pas cessé d'exister et qu'il fut en vigueur pendant tout le moyen âge; qu'il était cité dans les tribunaux et tenu par les cours comme droit public de cette époque. Hist. du droit romain au moyen âye, t. I et 11, passim, et t. III, chap. xvni.

que, si Bertrand reconnaissait les charges énoncées, il devait être puni de mort ; mais que, s'il les niait, rappelant, en bon et loyal chevalier, comparaîtrait de sa propre personne, en un jour déterminé et au lieu qu'aurait désigné le Dauphin, avec armes et cheval, pour défier au combat Bertrand Du Guesclin. Sir William Felton jeta ensuite son gage devant la cour, en ajoutant que, s'il n'avait le duel, on lui accordât, au moins, la guerre comme entre nobles.

Du côté de Du Guesclin, il fut reparti que sa vie s'était passée en actions honorables et dignes d'éloges, et qu'il souffrirait plutôt tout genre de mort que de violer sa parole pour quoi que ce fût au monde ; que, lorsqu'il avait juré d'observer le traité entre Charles de Blois et le comte de Montfort, il n'était pas seul, mais qu'il y avait plus de deux cents chevaliers et écuyers présents; que lorsqu'il fut choisi pour otage, il avait dit expressément au comte de Montfort, en présence de son conseil, que, quelques stipulations que les autres pussent faire, il ne resterait, lui, qu'un mois ; qu'il avait été accepté à cette condition ; qu'il était resté comme otage le mois entier, et qu'il était parti, non pas en compagnie d'un simple écuyer, comme on l'avançait, mais avec une quantité de chevaliers, comme un homme qui a rempli tous ses engagements, et non pas en secret, mais ouvertement.

Quant au gage de duel, il fut soutenu que, en vertu des ordonnances de Philippe le Bel, avant que quelqu'un, quel que fût son état ou son rang, pùt être autorisé ù le demander, il lui fallait le concours de quatre conditions expresses : i° Que l'acte imputé à l'accusé fût une offense capitale et que, prouvé ou avoué, il entraînât la peine de mort; î° que l'acte fût constant et démontré avoir été commis ; 3° qu'il ne pût être prouvé par témoins ; 4" enfin, que la personne accusée de l'offense en fût notoirement et publiquement soupçonnée. Or, non-seulement ces conditions n'existaient pas toutes dans le cas présent, mais

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