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CHAPITRE XII

Bertrand Du (înesclin prend les châteaux de Pcstivicu cl de Troupof en BreLapoe. — Le roi de France retourne en Angleterre, où il meurt. — Caractère de Jean. — Charles le Mauvais déclare la guerre au roi de France. — Du Guesclin prend les villes de Manies cl de Meulan sur le Navarraiset le château de Ittlleboise.

Quand le jugement sur le duel, qui fut rendu le 28 février 1364, eut été prononcé par le parlement de Paris, Bertrand Du Guesclin retourna en Bretagne pour mettre ordre a ses affaires, avant d'aller en Normandie prendre le gouvernement de Pontorson. A Guingamp, où il séjourna quelques instants pour se refaire, ainsi que ses hommes, il fut reçu par la population avec les plus grandes démonstrations de joie, et vivement pressé de rester pour délivrer la ville des incessantes attaques des garnisons de Pestivieu et de Trougof, dont ils avaient à souffrir des maux intolérables. Bertrand fut grandement touché de leurs prières; mais il n'était point disposé alors a adhérer à leur requête, parce qu'il désirait ne pas perdre de temps à arrêter les ravages des Anglais et des Navaurois en Normandie. Néanmoins, les bourgeois de Guingamp ne furent pas aisément distraits d'un objet qu'ils avaient tant a cœur, et, à peine Bertrand et ses hommes furent-ils remontés à cheval pour quitter la ville, qu'on ferma les portes et leva les ponts. Surpris d'un pareil traitement de la part de ses amis, Bertrand demanda avec hu-

mear le motif de cette conduite. Les bourgeois lui répondirent en le conjurant de nouveau de ne pas les abandonner; car, telle était, disaient-ils, leur confiance dans son habileté et sa bonne fortune, que, avec son aide, la garnison anglaise serait bientôt défaite, et ils terminèrent en lui proposant 60,000 livres comme récompense de ses services.

Bertrand céda enfin à leurs sollicitations et retourna à son auberge au milieu de l'allégresse générale des habitants, à qui il ordonna de préparer immédiatement leurs tentes et leurs arcs et de faire d'amples provisions de viande fraîche, de pain et de bon lard salé, avec de la bière et du vin. 11 réunit une force de 6000 hommes tant à pied qu'à cheval, et commanda pour le lendemain un assaut contre le château de Pestivieu. L'ordre fut exécuté du meilleur cœur, et, quoique la garnison fit une vaillante défense, toute résistance fut inutile contre l'habileté et l'impétuosité de l'attaque : le châtelain offrit de se rendre, à condition d'avoir la vie sauve. Non-seulement Bertrand lui accorda sa demande, contre les remontrances des bourgeois de Guingamp, mais il le maintint encore comme gouverneur du château, qu'il tint de son vainqueur en récompense de la valeur qu'il avait montrée à le défendre.

Le château voisin de Trougof, dès qu'on sut que Bertrand Du Guesclin devait l'attaquer, fut déjà conquis, par l'effet des superstitions du châtelain. 11 était commandé par un Anglais du wm de Thomelin,qui, en apprenant que Pestivieu avait été pris par Bertrand, se tint tout pour perdu et déclara que c'en était fait de son château, où il avait gouverné durant quinze années consécutives. Le grossier châtelain avait trouvé, entre autres choses, dans le trésor du château, une copie des « Prophéties de Merlin, » et il avait coutume de récréer de cette fréquente lecture les heures de loisir de sa vie de manoir. Lorsqu'il fut sur le point d'être assiégé, il se souvint d'avoir lu dans les Prophéties qu'un chevalier, né en Bretagne, viendrait portant un aigle sur

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son caisson, qui commanderait en maître sur tout le pays où il résidait. L'aigle que Du Guesclin portait sur ses armes fournit à l'esprit superstitieux de Thomelin une interprétation toute trouvée de la prophétie, et le château fut rendu, à la première sommation, sans qu'il eût été absolument rien fait pour le défendre.

Le roi de France n'était pas présent, ainsi qu'il a déjà été dit, au procès de Du Guesclin avec sir William Fcl ton. Jean trouva probablement dans l'état de son royaume peu d'encouragement à y prolonger son séjour. La masse du peuple avait été déçue des espérances de soulagement fondées sur son retour de "captivité ; car Jean était incapable ou n'avait pas la volonté de lutter contre les difficultés qui s'offraient à lui de toutes parts, et il semblait disposé à se soustraire au spectacle des maux auxquels il ne pouvait remédier. Dans le courant de l'année <3G:i, ces maux atteignirent un point, où ils ne paraissaient plus supportables ; car les grandes compagnies avaient été laissées maîtresses d'étendre leurs brigandages sur presque toutes les parties de la France ; le défaut de sécurité des personnes et des propriétés avait amené une disette générale, et une effrayante mortalité, résultat du besoin, de la misère et de la détresse, avait enlevé des flots de population à Paris et partout ailleurs.

Dans les premiers jours de Tannée 1364, Jean eut la pensée de retourner en Angleterre pour faire une visite à Edouard 111, et il réunit une partie de son conseil pour délibérer avec lui sur l'opportunité de la démarche. Tous les membres du conseil, sans exception, conjurèrent instamment leur maître de ne passe replacer sous le pouvoir du roi d'Angleterre; mais Jean, qui, dès le commencement de son règne, avait déclaré qu'il ne voulait pas d'autre maître que lui en France, résolut de ne rien écouter qui contrariât ses désirs et répondit qu'il avait une entière confiance dans la loyauté, l'honneur et la courtoisie du roi d'Angle-

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ET SON ÉPOQUE. 1Gi

terre et de sa famille. 11 prétexta encore, comme motif de son voyage, le désir de faire des excuses pour son fils le duc d'Anjou, qui avait violé sa parole et était revenu en France (i) ; el ce serait à cette occasion qu'il aurait prononcé ces noblesparoles : « Si la justice el la bonne foi étaient bannies du reste du monde, elles devraient se trouver toujours dans la bouche et le cœur des rois. » Jean, arrivé en Angleterre, ne tarda pas, cependant, à y tomber malade, et il mourut au palais de Savoie, à Londres, le 8 avril de la même année (2).

Le règne de ce prince ne fut guère qu'une succession non interrompue de calamités. La paix du royaume fut constamment troublée, et le royaume lui-même mis à deux doigts de sa ruine par de désastreuses guerres avec l'étranger, de fatales discordes civiles, par la famine, la trahison, les soulèvements de la populace et les ravages des grandes compagnies; et, pour ajouter encore à celte confusion générale, le roi passa en captivité un bon quart de son règne, et le régent n'était qu'un jeune homme sans expérience et sans autorité. Comme prince, Jean ne fut remarquable ni par de grandes vertus ni par de grands vices. Dans son caractère, il était vif et irascible ; dans ses résolutions, absolu et inflexible ; dans sa personne, grand et bien fait. 11 était brave, quoiqu'il n'eût aucune des qualités d'un général d'armée; et il était juste, franc et loyal.

Peu de temps avant la mort du roi de France, et tandis qu'il était en Angleterre, Charles le îMauvais, alors en Navarre, après avoir fait alliance avec le roi d'Aragon et quelques-uns des hauts barons et seigneurs qui possédaient une grande partie de la Normandie, défia le roi de France et le Dauphin, et leur déclara la

(I) Le dernier continuateur de Nangis assigne comme une des causes du retour de Jean en Angleterre le défaut de paiement de sa pension, et il ajoute : « Aiiqui vero titubant quod Mue iverat causa joci, » t. li, p. 333.

■ 2) Froissart, liv. 1, part, n, pp. 408-470.

guerre. Le prétexte de cette déclaration vint de ce que Jean retenait la Bourgogne, dont il avait pris possession à la mort de Philippe de Rouvre, le dernier duc. Dès que le Dauphin eut appris que le roi de Navarre le menaçait, il envoya en Normandie quelques nobles armés, parmi lesquels étaient le comte d'Auxerre, accompagné de ses propres vassaux, et Bertrand Du Guesclin, avec des troupes composées à peu près également de Français et de Bretons. Les capitaines, après avoir combiné leurs forces, marchèrent sur Mantes, ville agréablement située sur la Seine et entourée de murs trôs-forls, avec un haut château et un pont ( i ).

Bertrand Du Guesclin, avec une nombreuse troupe, essaya d'abord d'emporter Rolleboise d'assaut , avant d'aller assiéger Mantes (2). Rolleboise était un château fort sur la Seine, à une lieue environ de celte ville, et avait alors pour garnison un corps de gens d'armes appartenant aux grandes compagnies, qui faisait la guerre pour son propre compte, sous les ordres d'un chef originaire de Bruxelles, nommé Gauthier Van Straten, homme entendu dans son métier, lequel les gardait à solde fixe. Lui et ses hommes avaient pillé tout le pays d'alentour, « et n'osait nul aller de Paris ù à Mantes, ni de Mantes à Rouen ou à Pontoise, pour ceux de la garnison de Rolleboise. » Ces audacieux brigands ne regardaient pas qui ils attaquaient. Ils traitaient les sujets du roi de Navarre de la même manière que les Français, et ils tenaient les bourgeois de Mantes si étroitement enfermés, qu'ils n'osaient pas sortir de chez eux et redoutaient plus leur garnison que les troupes françaises (3).

Tandis que Bertrand Du Guesclin était devant Rolleboise,

(1) Cunt. Sang., t. Il, pi». 3315-307.

(2) Cuvelier dit que dix mille hommes vinrent de Rouen, v, 3f»î>Sj et dans la <'hr<mi(jttc (anonyme) de Bertrand bu Guesclin il est dil que plus de dix mille hommes firent le siège de Rolleboise, cliap. xxvi, p. 17.

(3) Froissart, liv. I, part, n, p. 471,

messirc Guillaume de Launoy combina pour Mantes un plan d'attaque, qui pût le rendre maître de la ville sans beaucoup de difficulté et sans grandes pertes. Le projet fut approuvé de Bertrand et mis immédiatement à exécution. Guillaume de Launoy prit trente de ses hommes, et les habilla comme les vignerons du pays, avec leurs cottes de mailles, leurs épées, leurs dagues cachées sous de grossiers habits de dessus. Les hommes eurent ordre de se tenir prêts à entrer dans la ville le lendemain de bonne heure, dès que les portes seraient ouvertes, tandis que de Launoy se mettrait en embuscade, mais assez près pour les secourir; et Bertrand, une fois les hommes entrés, devait amener ses troupes et s'emparer de la ville. En même temps, par ordre de Du Guesclin, un autre détachement de trente lances, bien armé, pénétra dans la ville à cheval, disant appartenir à l'armée du roi de Navarre. Us descendirent tous à la même auberge, payèrent argent comptant ce qu'ils prirent, et, pour mieux tromper leur monde, proférèrent d'énergiques menaces contre le Dauphin. Un peu après minuit, de Launoy se leva , s'arma , ainsi que ses hommes, et partit à pied pour mettre son plan à exécution. Il tombait une pluie fine, qui rendait la nuit très-obscure, et qui lit que, même après l'aube, on ne distinguait point encore les objets (1).

C'était en ce temps-là la coutume, dans la ville de Mantes, de renvoyer le guet an lever du soleil, et quatre bourgeois, après avoir ouvert les portes pour laisser sortir le gros bétail, les brebis et les porcs qui allaient paître dans une prairie voisine, étaient chargés de les refermer. Il n'y avait alors qu'un guichet d'ouvert, et la porte restait à demi close. Au lever du soleil, quand les quatre bourgeois vinrent ouvrir les portes de

(I) o El environ soleil levant approucherent Mantes, où grand vignoble siet. » Chronique (anonyme) de Bertrand Du Guesclin, chap. xxvn, p. 17.

la ville, qui était entourée de vignes, ils aperçurent les faux vignerons, qui avançaient par la grande route, leurs serpes à la main; mais, sans rien soupçonner et rassurés du reste par leur air et leur costume, les bourgeois se retirèrent dans le corps-de-garde pour déposer leurs armes, et ensuite ouvrirent les portes aux bestiaux. Dix des assiégeants effectuèrent leur entrée sans obstacle, et ils ne tardèrent pas à être suivis du reste de la troupe. Tandis que l'un d'eux sonnait du cornet (I) pour prévenir par ce signal messire Guillaume de Launoy de l'heureuse entrée de son monde, les autres, tirant leurs épées, fondent sur les quatre citoyens de la porte, qui prennent aussitôt la fuite, en criant de toutes leurs forces : « Trahison î trahison ! » afin de réveiller les habitants encore endormis de la ville. De Launoy, entendant le signal, sort de sa cachette et passe les portes avec ses troupes, sans rencontrer de résistance. Vers le même temps, les trente lances qui se trouvaient dans la ville viennent rejoindre leurs camarades, pendant que les bourgeois épouvantés couraient, dans la terreur, se réfugier dans une église fortifiée à l'intérieur des murs.

Bertrand Du Guesclin , le comte d'Auxerre, et d'autres chevaliers avec environ cinq cents, hommes, en apprenant d'un messager que les portes étaient ouvertes, montent à cheval, entrent dans la ville et courent à l'église, en pousssant le cri de guerre convenu : « Launoy ! Launoy ! » Les bourgeois jetaient des fenêtres sur leurs ennemis, à mesure qu'ils passaient,

(I) Cuvclicr dit que ce cornet était appelé turehtre en bien des pays

« l'n cornet y avoit d une œuvre manovréo, « Oui lurelure a nom en tant maintes contrées : « Icelle turelure fut haultement sonnée. »

On a pensé que le mot tnrelure était peut-être Porcine du refrain Robin turelure île tant de vaudevilles. Voir Secousse, Histoire de Charles le Maivais, pari, u, p. 21, noie 2,

des mortiers et des pilons. La ville n'en fut pas moins bientôt livrée, et elle fut pillée par une partie des envahisseurs. Bertrand attaqua ensuite l'église , où s'était réfugié beaucoup de monde, et, ayant repoussé les occupants dans le clocher, il les contraignit de se rendre (1).

Mantes fut prise le 7 avril i364 (2). Immédiatement après la reddition, Bertrand Du Guesclin réunit les bourgeois et leur dit que ceux qui n'étaient point disposés à prêter serment de fidélité au Dauphin devaient immédiatement quitter la ville avec leurs femmes et leurs enfants, sans rien emporter de leurs biens avec eux ; mais ils consentirent tous à prêter le serment prescrit, à la condilion que Meulan serait assiégé aussi. Bertrand proposa de mettre sans délai le siège devant cette ville ; mais il dut céder aux autres chefs, et il fut décidé que l'on attaquerait d'abord le château de Rolleboise. Ce château n'offrit pas de résistance aux Français; car le châtelain redoutant, après la chute de Mantes, de courir le risque d'un assaut, se rendit contre le paiement d'une certaine somme d'argent (3).

La ville de Meulan fut ensuite assiégée. La défense fut vive ; mais la garnison ne put résister â l'impétuosité de l'attaque. Bertrand abattit les portes de ses propres mains, et entra dans la

(1) Cuvelier, vv. 3698-3808, et J/.s\ de l'Arsenal, pp. 136, 138, 130. — Chronique de Bei'trand Du Guesclin , chap. xxvit. — Froissart raconte d'une manière toute différente la prise de la ville, liv. I, part, ji, p. 472. — Le dernier continuateur de Nangis dit qu'elle fut prise, non par la force des ormes, mais par ruse, t II, p. 336.

(2) Secousse, Histoire de Charles le Mauvais, part, h, p. K>, où sont citées les Chroniques de Saint -Denis, fol. 199, col. 1. — Cont. Nanq., t. Il, p. 357.

{$) Cont. Na?i(j., t. II, p. 357. — L'auteur anonyme de la Chronique de Bertrand Du Guesclin dit que les bourgeois de Mantes insistèrent pour que Meulan fût assiégé « parce qu'ils avait ni la plus grande partie de leurs biens dans cette ville. » Il diffère du dernier continuateur <le Nantis, de Cuvelier et de Froissart, en disant que Rolleboise fut prise d'assaut, ebap. xxvn, p. 18.

ville 'à la tôle de ses troupes. Une partie des habitants se réfugia dans la tour, qui était parfaitement fortifiée et fournie de provisions pour un siège de quinze mois. Le châtelain avait une telle confiance dans la force de la place, que, sur l'invitation que lui adressa Bertrand de la rendre, il répondit froidement : « Avant qu'en cette tour vous puissiez loger, vous faudra, je crois, apprendre à voler haut. » Irrité du ton de mépris du châtelain, Bertrand ordonna immédiatement Tassaut; mais, comme ce fut sans succès, il résolut de miner les murs de la tour. Les mineurs, protégés par les soldats; travaillèrent sans être aperçus des assiégés, jusqu'à ce qu'on atteignit les fondements de l'édifice. La terre ayant été retirée de dessous les murs, on soutint la tour avec de forts étais et de grosses poutres, que l'on graissa de lard, pour les rendre plus combustibles, et, sur l'ordre de Bertrand, on y mit le feu. Quand les charpentes eurent brûlé en partie, et que la tour commença a pencher d'un côté, les assiégés, voyant le danger de leur position, se constituèrent prisonniers de guerre. Tandis que Bertrand était occupé à réduire la tour, le comte d'Auxerre emportait un pont fortifié, où s'étaient réfugiés beaucoup d'habitants de la ville. Après la reddition de la place, la tour fut démolie, et le pont, fortifié à nouveau, reçut une garnison nombreuse. Les capitaines se retirèrent ensuite avec leurs troupes, et Bertrand alla voir sa femme à Pontorson, où il passa la morte saison.

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