CHAPITRE XIII
Bataille de Cocherel entre les Français, sons les ordres de Bertrand Dn Gnesc'in, et les N'avarrois commandés par le captai de Buch. — Victoire des Français.
Bertrand Du Gucsclin ne devait pas rester longtemps tranquille à Pontorson ; car, immédiatement après la reddition de Manies et de Meulan, il fut invité à prendre la campagne contre le célèbre Jean deGrailly, captai ou seigneur de Buch (1), qui venait de débarquer à Cherbourg avec une force de quatre cents gens d'armes, dans le dessein de commencer les hostilités en Normandie, pour le compte de Charles le Mauvais, contre le jeune roi de France. La mort de Jean avait ravivé l'ambition du roi de Navarre, qui haïssait et méprisait tout à la fois son successeur ; et les opérations militaires qui allaient avoir lieu en Normandie devaient être de la plus haute conséquence pour l'un et l'autre, mais surtout pour Charles V ; car le succès ou 1 échec des premiers actes de son gouvernement devait confirmer ou détruire l'idée qu'on s'était faite de sa mauvaise fortune et de son
(!) m D'Achery (dans son Spicilegium) imprime en marge capital de luch. Froissart et les Grandes chroniques écrivent captai de Bucli. Le nom de ce personnage était Jean de Grailly. Il possédait la seigneurie de Teste de Buch. village appartenant aujourd'hui au département de la Gironde. C'est de là qu'il tira le surnom sous lequel il est plus généralement connu, Dominus capitis de Buch. » Note de H. Céraml, éditeur de la Chronique de Guillaume de Nattais, t. Il, p. 341, note 1.
défaut d'énergie, idée qui ne se bornait pas seulement à Charles le Mauvais. Pensant donc que le roi serait aussi facile à combattre que l'avait été le régent, Charles leva des troupes de tous les côtés, et engagea notamment à son service sir John Jouel, chevalier anglais de renom, alors en Normandie, où il avait avec lui deux ou trois cents gens d'armes.
Le roi de Navarre fut extrêmement chagriné de la perte de Mantes et de Meulan, et il exprima le dépit qu'il ressentait contre le jeune roi de France au captai deBuch, qui lui promit, non-seulement de recouvrer ces villes, mais d'en prendre d'autres encore, ajoutant que, le roi "de France devant bientôt aller se faire couronner à Reims, il le suivrait et harcellerait sa marche. Pour exécuter son projet, le captai réunit ses troupes à Evreux,où il rassembla la plus grande partie de ses archers et de ses hommes d'infanterie. Après avoir pris toutes ses mesures, il quitta la ville afin d'aller reconnaître la position et la force de l'armée française. Dans une revue de ses troupes, il trouva qu'il avait sous les armes sept cents lances, trois cents archers, et cinq cents autres combattants.
Tandis qu'il marchait d'Evreux sur Pacy, cherchant par tous les moyens à se renseigner sur les mouvements des Français, le captai rencontra par hasard un héraut appelé le roi Faucon, qui avait quitté l'armée française dans la matinée. Dès qu'il le vit, il le reconnut pour le héraut du roi d'Angleterre et lui demanda d'où il venait et s'il avait des nouvelles des Français :
« En nom Dieu, monseigneur, oui ! répondit le héraut ; je me partis huy matin d'eux et de leur troupe; et vous cherchent aussi et ont grand désir de vous trouver.
— Et quelle part sont-ils? demanda le captai ; sont-ils deçà le Pont-de-l'Arche ou delà ?
— En nom Dieu ! reprit Faucon, ils ont passé le Pont-del'Arche et Vernon, et sont maintenant, je crois, assez près de Pacy.
ET SON IÏPOQUE. 169
— Et quels gens sont-ils? demanda encore le captai ; et quels capitaines ont-ils?
— En nom Dieu, sire, dit le héraut, ils sont bien mille et cinq cents combattants, et toutes bonnes gens d'armes. Si y sont messire Bertrand Du Guesclin qui a la plus grande troupe de Bretons, le comte d'Auxerre, le vicomte de Beaumont, messire Louis de ChMons, le sire de Beau jeu, messire le maître des arbalétriers, messire l'Archiprêtre, messire Oudart de Renty. Et si y sont de Gascogne, voire pays, les gens du seigneur d'AÏbret, messire Petiton de Curton et messire Perducas d'AIbret; et si y est messire Aymon de Pommiers , et messire le souldich (i ) de l'Estrade.
— Faucon ! Faucon ! dit le captai, rougissant de colère, en entendant nommer les Gascons; est-ce a bonne vérité que tu dis que ces chevaliers de Gascogne que tu nommes sont là, et les gens du seigneur d'AIbret ?
— Sire, dit le héraut, par ma foi, oui.
— Et où est le sire d'AIbret? demanda le captai.
— En nom Dieu, sire, répondit Faucon, il est à Paris près le régent, le duc de Normandie, qui s'appareille fort pour aller à Reims ; car on dit partout communément que dimanche qui Yient il se fera sacrer et couronner.
— Par le cap Saint-Antoine ! dit le captai, en mettant la main sur la tête, comme avec dépit ; Gascons contre Gascons s'éprouveront. »
Faucon, faisant ensuite allusion à Pierre, un héraut que l'Àrchiprêtre envoyait là, dit au captai :
« Monseigneur, assez près de ci m'attend un héraut que l'Ar-
(1) Souldich était une dignité près de Bordeaux, en Aquitaine. Du Cangc dit que Soldions était synonyme de Syndicus, defejisor, patromts, advocatus. Ce titre était particulier seulement aux deux familles de L'Estrade et de La Trau. Gloss., au mot Syndiais.
chiprôlre envoie devers vous, lequel Archiprétre, à ce que j'entends par le héraut, parlerait volontiers à vous.
— Faucon ! reprit vivement le captai, dis à ce héraut français qu'il n'a que faire plus avant, et qu'il dise à TArchiprêtre que je ne veux nul parlement à lui. »
En ce moment, messire Jean Joucl s'avança et dit : « Sire, pourquoi ? Peut-être est-ce pour notre profit?
— Jean, Jean! non est, reprit le captai avec humeur; mais est l'Archiprêlre si rusé, que, s'il venait jusques à nous en nous contant jongles et bourdes, il aviserait et imaginerait notre force et nos gens: si nous pourrait tourner à grand dommage et à grand contraire; si n'ai cure de ses grands parlements. »
Faucon retourna ensuite vers Pierre, son compagnon, qui l'attendait au coin d'une haie, et « il excusa bien et sagement le captai, » au point que le héraut français en fut tout content et alla rapporter à l'Archiprêtre ce que Faucon lui avait dit.
Le captai de Buch, en apprenant par le récit de Faucon que les forces des Français se montaient bien à quinze cents gens d'armes, dépêcha immédiatement des messagers au gouverneur d'Evrcux, à qui il signifia d'envoyer tout ce qu'il aurait de compagnons armés et de les diriger sur Cocherel, où il pensait rencontrer les Français. Des que le gouverneur les eut rassemblés et préparés, il les fit partir, au nombre de cent vingt jeunes compagnons (i).
Tandis que le captai réunissait ses troupes à Evreux, Bertrand Du Guesclin partait de Rouen avec une force bien équipée d'archers et de gens d'armes, et il traversait la Seine à Pont-de-1 'Arche, où il fit halte quelques instants, pour donner à ses hommes le temps de ferrer leurs chevaux. En cet endroit, les marchands apportèrent des provisions d'armes, comme haches, épées et dagues, qui furent promptement vendues à ceux
(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 475, 470.
' qui en manquaient. De là, on envoya des courriers dans tout le pays, pour reconnaître où étaient le captai de Buch et les Navarrais, avec ordre de venir en rendre compte à Cocherel.
Après avoir quitté Pont-de-l'Arche, Bertrand passa la revue de ses troupes (I), et, avant de les renvoyer, il leur adressa ces paroles : o Mes enfants, ayez souvenance d'acquérir tout du commencement la gloire des saints cieux ; car qui meurt en bataille pour son seigneur et sa terre défendre, Dieu a de lui pitié. Si, donc, il y en a nul de vous qui se sente être en péché mortel, je vous prie bonnement s'en aille confesser. »
Cette pieuse exhortation de leur capitaine produisit sur les soldats l'effet attendu ; car beaucoup se rendirent à l'église des Cordeliers, près de Pont-de-l'Arche, et se confessèrent. Après la revue, les servants d'armée, qui avaient été fourrager, rapportèrent au camp une quantité de haches, comme celles dont faisaient usage les bûcherons du pays. Les soldats s'en saisirent en disant : « Par les saints de Saint-Omer ! mieux vaut de telles haches que d'épées frapper ! »
De Pont-de-l'Arche, Bertrand Du Guesclin fit avancer son armée sur la Croix-Saint-Lieuffroy, et logea ses troupes dans l'abbaye. Ce fut là qu'il reçut de ses courriers l'avis que le captai de Buch, avec treize cents gens d'armes, avait quitté Evreux; mais ils ne purent pas lui donner d'autres renseignements. Ber- Uand les renvoya, en leur ordonnant, d'une manière impéralive, de trouver l'ennemi et de venir lui rendre compte, comme précédemment, à Cocherel sur l'Eure, où il avait dessein de se jeter sur le chemin des Navarrais, et les empêcher de passer cette
(1) D'après Cuvelier, les forces des Français montaient à 4 100 hommes. Ce chiffre ne renferme, cependant, que les gens d'armes, sans les autres armes, comme archers et infanterie. M$. de l'Arsenal, t. I, p. 152. — L'auteur anonyme de la Chronique de sire Bertrand Du Guesclin estime les forces des Français à 0000 combattants, et celles des Navarrais à un tiers en sus, chap. xxx, xxxn.
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rivière pour traverser ensuite la Seine et tomber sur l'Ile-de- France. Avant de quitter l'abbaye de Saint-Lieu ffroy, Bertrand s'adressa encore à ses troupes en ces termes (*) : « S'il y a nul couard qui doute de sa peau, je lui donne congé d'aller en sa maison ; car brièvement, sais de vrai que nous aurons combat. Et s'y a tel, vieil ou jouvencel, qui se mette à fuir, je le ferai encrouer (accrocher) par le col.
— Nenni, nenni, Bertrand, s'écrièrent ces hommes; nous n'avons pas cœur de veau; nous mourrons ou vivrons avec vous sur le pré. »
Bertrand quitta ensuite l'abbaye et se dirigea sur Cocherel, petit hameau sur la rivière d'Eure, entouré de vignes et de grandes prairies, où il rangea ses hommes en bataille près du pont, sachant que les Navarrais devaient passer par là. Ses courriers vinrent lui rapporter en cet endroit qu'ils n'avaient pu trouver l'ennemi. Quand Bertrand, calculant depuis quelle époque le captai de Buch était parti d'Evreux, jugea que les Navarrais ne devaient pas être très-loin, il dit avec raillerie à ses courriers : « Si j'eusse couru moi-même, je ne me doute mic que je n'eusse trouvé la compagnie du captai ; mais vous savez mieux trouver une grand'huche remplie ou cotfre, pour piller les joyaux qui vôtres ne sont mie, que trouver les Anglais ; car j'oserais bien jurer qu'Anglais ne sont pas loin plus de lieue et demie. »
L'Archiprétre, qui était peu désireux de combattre les Navarrais (2), prit occasion de ce nouvel insuccès des courriers
(1) La Croix de Saint-Leufroi, entre Evrcux el Guillon, dans le diocèse d'Evreux, était un « monastère appelé la Croix d'Helton, où on lit que Leudfred, le glorieux confesseur du Christ, servit le Seigneur quarante-huit ans. sous les règnes de Childcberl et de Chilpérie. » OHericus Vitalis, lib. IV, cap. vin, note i.
(2) Messire Arnold de Ccrvole, communément appelé l'Archiprôlie, était un chef mercenaire de grandes compagnies, qui, ayant servi tous
français pour obtenir des chefs de l'armée leur consenlement à ce qu'il partit avec ses hommes, promettant d'avoir des renseignements plus certains sur la position et les forces de l'ennemi ; mais à peine était-il dehors, qu'un héraut vint annoncer au camp français que les Navarrais approchaient (i). Dès que les Navarrais furent en vue des Français, ils prirent avantage d'une èminence avec un petit bois a leur droite, et s'y formèrent en trois batailles, ayant leur front sur le bord de la colline. La première de ces batailles était commandée par messire Jean Jouel» qui avait avec lui les archers et gens d'armes anglais ; la seconde par le captai de Buch, et la troisième par le bascon de Mareuil. Le pennon du captai fut placé sur un fort buisson épineux, avec soixante hommes pour le défendre, afin qu'il servît d'étendard pour rallier ses hommes, s'ils venaient à être éparpillés dans le combat.
Quoique préparés à résister à l'attaque des Navarrais, les Français n'avaient point encore choisi leur commandant pour la journée, ni convenu de leur cri de guerre ou de la bannière à laquelle ils devraient se rallier. Dans le choix du capitaine, toutes les voix se portèrent sur le jeune comte d'Àuxcrre, à raison de sa naissance et de son rang; mais celui-ci, avec une modestie mêlée de beaucoup de fermeté, s'excusa en disant « qu'il était trop jeune pour encharger si grand faix et tel honneur; que c'était la première journée arrêtée où il fût oncques; que là étaient plusieurs bons chevaliers, comme monseigneur Bertrand et autres, qui avaient été en plusieurs grosses besognes et savaient mieux comment telles choses se doivent gouverner qu'il ne faisait; qu'il serait leur compagnon, et viles partis, était peu disposé à se battre avec certains des chefs du parti opposé, notamment avec le captai de Bach, duquel il tenait plusieurs terres. Voir Froi&art, liv. I, part, n, p. 480, et Chroni'juc (anonyme) de sjr' Bertrand Du Gaesclin, cliap. xxx.
\\) Cuvelier, vv. HÔ7-*2G3; et le Aïs. de l'Arscual, t. I, pp. i.'U-ioC.
vraitou mourrait avec eux; mais de souveraineté n'en voulait point avoir. » Ils choisirent alors pour capitaine messire Bertrand Du Guesclin, « regardé pour le meilleur chevalier de la place, et qui plus s'était combattu de la main et mieux savait aussi comment telles choses se devaient maintenir. » II fut alors décidé d'un commun accord que Ton crierait : Notre-Dame, Guesclin ! et que tout serait ordonné ce jour-là par lui.
Us Français se rangèrent en bataille, comme leurs adversaires, par trois divisions. La première était commandée par Bertrand Du Guesclin; la seconde par le comte d'Auxerre; la troisième par le chevalier Vert, messire Louis de Chûlons, en l'absence de l'Archiprêtrc. Les Gascons, sous le commandement de capitaines de leur nation, furent tenus en réserve.
Les Navarrais, en sûreté dans leur position avantageuse sur la montagne, et abondamment fournis de provisions, résolurent d'attendre l'attaque des Français, tandis que ces derniers, qui s'étaient jetés sur le chemin de leurs adversaires et se trouvaient en pays ennemi, avaient à souffrir du manque de subsistances et désiraient par conséquent beaucoup d'en venir aux mains. Quand le capitaine français vit quel serait le résultat probable d'une attaque contre les Navarrais dans leur forte position, il tint ses hommes sous les armes toute la journée, comme disposé à rester sur la défensive, dans l'espérance que l'ennemi descendrait sur lui; mais, ayant attendu en vain, il assembla les chefs de son année vers le coucher du soleil, et, après avoir conféré avec eux, il envoya dire au captai de Buch par un héraut que Bertrand Du Guesclin désirait savoir si les Navarrais voulaient avoir bataille ou non ; que, s'ils le voulaient, un endroit propice serait choisi le lendemain, a trois portées d'arc de la rivière, mais que, s'ils ne voulaient pas ûxer le moment ni le lieu du combat, le héraut ajouta qu'il avait ordre de Bertrand Du Guesclin de provoquer en un duel à la lance de trois courses soit le captai, soit Pierre de Sequainvillc ou raes-
sire Jean Jouel; que le vaincu choisirait un endroit pour la bataille entre les deux armées ou abandonnerait le champ et retournerait chez lui. A ce défi, le captai répondit : « Je connais bien Bertrand et le vouloir qu'il a, et vous dis que bataille sera quand viendra le jour, et si descendrai aussi quand me plaira; mais il n'est raie temps. »
Bertrand fut bien forcé de se contenter de celte réponse, ne pouvant en obtenir d'autre, et les deux armées restèrent dans la même position deux jours entiers, jusqu'à ce qu'enfin le général français dût faire quelques changements, ses troupes étant réduites à une telle extrémité par le manque de nourriture, qu'elles étaient obligées de manger de la viande de cheval an lieu de mouton. On adopta donc sans hésiter un expédient que suggéra Bertrand pour attirer les Navarrais en bas de la montagne. Par son ordre, les Français s'armèrent tous et montèrent à cheval, comme s'ils avaient le dessein de passer la rivière à la fuite; mais disposés à revenir sur leurs pas, à un signal convenu, avec bannières déployées, pour attaquer leurs adversaires dès qu'ils seraient descendus du coteau. Cette manœnvre fut exécutée comme l'avait ordonné Bertrand, et elle réussit à tromper complètement le captai de Buch, qui, en apprenant que les Français s'étaient retirés du champ , demanda avec surprise : « S'en vont-ils? Oncques n'ouis conter que Bertrand se daignât détourner de place. » Et quand il vit les Français passer la rivière : « Il nous faut aller aval, dit-il, et Bertrand Du Guesclin verrai aujourd'hui déshonorer ei mettre en tel parti, que plus ne s'osera devant prince montrer. »
Grande fut la joie au camp des Navarrais, quand on s'aperçut que Bertrand fuyait d'un champ de bataille qu'il avait luimôme choisi; mais Mancion de Blancbourg, un Breton qui haïssait et redoutait Du Guesclin, parce qu'il avait tué un de ses parents au château de Fougeray, et qu'il en avait vaincu un autre dans une joute à Bennes, dit à messire Jean Jouel :
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« Jamais ne me croyez, se Bertrand ne retourne tantôt que serons approchés.
— Trop avez folie, qui ainsi parlez, reprit l'Anglais 'avec colère. Se de lui vous doutez, ci ne mettez le pied. Celui qui n'a point d'argent n'a que faire au marché. »
D'un autre côté, Bertrand Du Guesclin fut également enchanté de constater le succès de son stratagème, et il dit à Thibault du Pont, un fidèle écuyer : « Nous tendons les réls; voici les oiseaux pris ; ils avolcnt tout droit. » Il fit ensuite sonner les trompettes, et ses hommes firent immédiatement volte-face en poussant des cris. Ils eurent bientôt mis pied à terre, et se rangèrent en bataille.
Le captai de Buch fut complètement trompé par la manœuvre, et il aurait bien voulu regagner sa première position sur le coteau; mais il était trop tard. Il résolut donc de faire la meilleure contenance possible, exhorta ses hommes à ne point se laisser décourager, mais à combattre bravement, car ils dépassaient leurs adversaires de plus de cent hommes, et il leur dit en terminant : a Prenons la soupe au vin, car nous ne savons quand nous boirons encore ensemble. Mais je vous assure que j'irai, se puis, ma vie disputant. Pas ne me prendront comme lièvre à la fuite. » -
Lorsque les chefs, de part et d'autre, eurent mis leurs troupes à pied et les eurent rangées en bataille, le captai de Buch, voyant que le moral de ses hommes avait été affecté de la perte de leur position première, et que le coteau derrière eux leur coupait la retraite en cas de besoin, envoya dire par un héraut à Bertrand Du Guesclin que le captai de Buch et les autres chefs navarrais lui faisaient offrir de leur vin ù volonté, car ils savaient que lui et ses hommes avaient peu à manger et à boire ; que du reste, il n'y avait pas nécessité de se battre, et que, par conséquent, s'il le voulait, il pouvait se retirer tranquillement, et qu'ils en feraient autant de leur côté. A cela le héraut ajouta .
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« Beaux seigneurs, veuillez sur ce fait vous conseiller; car ici bien pouvez plus perdre que gagner.
— Gentil héraut, dit Du Guesclin, moult bien savez prêcher, et pour ces nouvelles-ci vous donnerai un coursier et cent florins; mais direz par de là que nous irons à eux, s'ils ne viennent premier (4). »
Tandis que ces événements se passaient, une lutte acharnée avait lieu entre les valets des deux armées, lutte à coups de dague, de couteau et de bâton, qui se termina par la défaite des valets du parti Navarrais, ce que Bertrand considéra comme de bon augure pour l'issue de la bataille. Lorsque les deux armées furent en ordre et prêtes à engager la lutte, un écuyer anglais sortit des rangs, du consentemént du captai de Buch, et demanda s'il y avait dans l'armée française quelqu'un qui voulût courir trois courses à la lance contre lui. Le défi fut accepté avec empressement par une quantité de chevaliers et d'écuyers; mais Bertrand choisit, pou; l'aventure, un écuyer du nom de Roland du Bois, habile homme d'armes. Les deux champions sont bientôt à cheval et prêts pour l'attaque. Ils ne coururent qu'une course, car, dès cette première, ils furent blessés l'un et l'autre. Du Bois fut fiappé sous le bras, mais sa botte avait été si bien dirigée et
(I) Cuvclier ajoute à cette réponse de BcrtraivJ les étranges paroles qui suivent :
« Que du castal de Buef mangerai un quartier, « Ne je ne pense anuit autre char à uicngier ; »
Ce qui surprit beaucoup le héraut, qui pensa que cela vouluit dire :
« Que tous les fraiz Bertran et ses hommes de pris « Paieroit le capstal s'il pouvoit eslre pris. »
Bertrand Du Guesclin n'aurait-il pas voulu jouer sur le nom du captai, buef pour bœuf, ainsi qu'il paraît avoir prononcé le mot qu'on écrit généralement Buch? Cuvelier, v. 4568; et Ms. de l Arse)iai, 1. 1, p. 109.
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donnée avec tant de force, que sa lance traversa le bouclier, le haubert et le haqueton de bougran de l'écuyer anglais, qui fut précipité de. cheval, avec une grave blessure. 11 fut emporté hors du champ par les servants d'armée, et Roland du Rois retourna à son rang avec le cheval de l'écuyer vaincu. La bataille commença ensuite, avec cet heureux augure de plus d'un côté, pour les Français, et un mauvais présage de l'autre, pour les
Navarrais; mais rien ne put arrêter la fureur des combattants, . quand ils furent aux prises. Le captai de Buch, parfaitement secondé par messirc Jean Jouel, Pierre de Sequain ville, le bascon de Mareuil et beaucoup d'autres, fit des prodiges de valeur; mais il rencontra la môme habileté, le môme courage et la même fermeté dans Bertrand Du Guesclin, le comte d'Auxerre, le chevalier Vert, le vicomte de Beaumont et Baudoin de Lens, sire d'Annequin, le chef des archers. Les deux partis, en avançant à l'attaque, poussèrent leurs crisde guerre respectifs : Saint-George, Navarre! et, Notre Dame, Guesclin ! Messire Thibault du Pont, avec une épée à deux poignées, tomba sur les Navarrais comme un enragé, jusqu'à ce que son épée se rompit dans la mêlée ; il saisit alors une hache d'armes, que lui apporta un servant breton, et en donna un tel coup à un chevalier anglais, que son gorgerin et sa cotte de mailles ne servirent de rien. Bertrand, en voyant les exploits de son compatriote, poussa son cri de guerre, et s'écria : « Or, avant, mes amis, à nous est la journée! Souvenez-vous, pour Dieu ! qu'aujourd'hui avons un nouvel roi en France, et faisons que sa couronne lui soit bien étrennée.
— Bertrand Du Guesclin ! cria, de l'autre côté, le bascon de Mareuil ; où ctes-vous allé? Vous pensiez ce matin trouver des poules! Mieux eût valu que fussiez envers nous accordé. »
Quand Bertrand l'eut ' entendu, il fondit sur lui « comme lion crété; » elle bascon fut renversé et blessé grièvement. Cependant, il fut secouru par ses camarades, et il ne tarda pas à reparaître au milieu du combat > où il tua Baudoin d'Annequin,
le maître des archers. La mort du sire d'Annequin fut une grave perle pour son parti ; mais elle fut bientôt vengée; car le comte d'Auierro et le chevalier Vert attaquèrent lebascon avec furie, et il tomba sous leurs coups (1). Messire Jean JoueJ, qui ne le lui cédait point pour la bravoure, fut mortellement blessé dans le même temps. Du côté des Français, outre le maître des archers, le vicomte de Beaumont et un grand nombrede vaillants écuyers succombèrent. Robert de Bournonville, qui fut fait chevalier sur le champ de bataille pour ses brillants faits d'armes, perdit aussi la vie pour avoir voulu soutenir la réputation qu'il s'était acquise. La victoire, restée longtemps douteuse, fut enfin décidée en faveur des Français par un habile monvement de messire Eustache de la Houssaye. Ce chevalier, par ordre de Du Guesclin (2), attaqua les Navarrais par derrière avec deux cents lances, et en fit un grand carnage. Le captai de Buch vit ce mouvement, mais il ne put rien pour en prévenir les conséquences, pressé qu'il était en front par Bertrand Du Guesclin. Ses adversaires le serrèrent enfin de près, et le captai en fut réduit à défendre sa propre personne. Il soutint courageusement dans cette circonstance la réputation qu'il avait conquise par tant d'exploits; car il frappait à coups de hache de tous les côtés autour de lui avec une furie telle, qu'il « ressemblait un diable d'enfer ; » mais Thibaut du Pont le saisit par le col de son haubert et l'invita à se rendre. Bertrand lui cria aussi : « Captai, rendez-vous ou mort serez brièvement. » Le captai tendit alors la main en signe d'assentiment (3). Messire Pierre de Sequainville se rendit en môme
(f i L'auteur anonyme de la Chronique de Du Guesclin dit que le bascon fut tué par un éeuyer du nom d'Olivier Fcrron, chap. xxxm.
(2) Le dernier continuateur de Nangis dit que ce détachement était commandé par Du Guesclin en personne, t. III, p. 343.
(3) Froissart dit que le captai de Buch fut fait prisonnier et emporté du champ de bataille par trente Gascons, liv. I, part h, p. 481. Mais
temps que lui. Quand le combat cessa, tous les Navarrais étaient tués ou prisonniers.
Après une si complète victoire, les Français espéraient avoir quelque repos ; mais à peine venaient-ils de triompher, qu'ils apprirent qu'un corps de troupes fraîches s'avançait contre eux, fort de cent vingt lances, commandé par un écuyer et arrivant de Nonancourt près de Pacy. Bertrand, après avoir désarmé ses prisonniers, pour prévenir toute attaque de leur part, ordonna à ses hommes de marcher contre ces nouvelles troupes. Les Navarrais firent peu de résistance : on les entoura de toutes parts, et presque tous furent tués.
De Cochere), Bertrand Du Guesclin conduisit son armée victorieuse, mais mourant de faim, d'abord à Pont-de-1' Arche, où messire Jean Jouel, le chevalier anglais, mourut de ses blessures, en entrant dans la ville, et ensuite à Rouen (*).
le captai, dans une pièce originale, conservée dans le Trésor des Chartes, diffère de Froissart, de Cuvelier et du dernier continuateur de Nangis, et dit : « A la bataille de Cochere I, Roland Bodin, écuyer, m'avait pris, et je fus son loyal prisonnier, etc. » — Recueil sur CAarles II, roy de Navarre, par Secousse, p. 211 ; et Du Tillet, Recueil des Traictez, etc., p. 85, vei'so, et Inventaire, p. 03, recto.
(1) Cuvelier, vv. 42024905. — Sur bien des points de la bataille de Cocherel, Froissart diffère de Cuvelier et des autres auteurs contemporains, quoique, sous bien des rapports, sa description de ce combat soit le plus beau passage de ses chroniques. Le récit de Cuvelier a été généralement suivi, comme étant le plus détaillé, le plus clair et le plus net, outre qu'il a l'avantage d'être plus appuyé par les autres chroniqueurs. — Voir Chronique (anonyme) de Bertrand Du Guesclin, chap. xxx, xxxni, et Cunt. Nany., t. II, pp. 341-344.