CHAPITRE XIV
l:é*ultaU de la bataille de Cocherel. — Couronnement de Charles V. — Succès de Bertrand Du Gucsclin en Normandie. — 11 va en Bretagne pour assister Charles de Blois. —Bataille d'Auray. — Défaite des Français, el captivité de Du Guesclin.
La bataille de Cocherel fut livrée le jeudi 16 mai 1364. L'heureuse issue de ce combat était un événement trop peu ordinaire et trop important, au commencement de l'administration du jeune roi de France, pour qu'on différât un seul instant de l'annoncer. Des lettres, apportant la bonne nouvelle, forent donc immédiatement envoyées à Reims, où Charles avait été se faire sacrer. Comme le couronnement eut lieu le dimanche suivant, 19 mai (1), la nouvelle de la prise du captai de Buch et de la défaite de son armée arriva avant la céré-
(1) Ces dates sont prises d'un Extrait du Mémorial D. de la Chambre des comptes de Paris, publié par Secousse, dans le Recueil des pièces sur Charles H, roy de Navarre, p. 190. — Les Chroniques de Saint- Denis donnent aussi le 16 mai comme date de la bataille. Voir Histoire de Charles le Mauvais, par Secousse, part, n, p. 53. — Du Tillet, Jtecueil des roy s de France, p. 157, et Chronique abrégée, p. G6, terso, dit que Charles fut couronné le 19 mai; mais, dans le Recueil des traictez, etc., p. 85, rerso, il dit que la bataille de Cocherel fut livrée « le 24 may, et le dimanche suivant le roi fut couronné à Reims. »
monie du sacre, et ce fut, comme Bertrand l'avait déclaré sur le champ de bataille, une digne étrenne de commencement de règne.
Charles avait Vingt-sept ans quand il monta sur le trône. Il était grand et bien fait de sa personne, beau de figure, quoiqu'il eût le visage un peu allongé. 11 avait le front haut et large, les yeux d'une bonne grandeur, bien situés, bruns et fixes dans leur expression ; le nez assez fort, la bouche pas trop petite, et les lèvres minces. Ses cheveux n'étaient ni blonds ni noirs; sa peau, d'un brun clair; son teint un peu pâle. Dans son maintien, il était réfléchi, calme et posé ; et il était sobre en toutes choses. Il avait l'abord imposant; sa voix était mâle et d'une bonne intonation, et sa parole mesurée, concise et correcte. Ce fut avec ces avantages extérieurs et de fonds, que Charles monta sur le trône, après une préparation de huit années à travers une série d'événements calamiteux qui lui avaient ouvert les yeux sur les difficultés qu'il devait avoir ;\ combattre, sur les éléments d'opposition étrangère ou domestique contre lesquels il aurait à lutter, sur le caractère et les projets de ses ennemis, et sur les moyens qu'il lui fallait employer. Sans talents militaires, sans ambition de ce genre de gloire, en un siècle où elle était si prisée, — car, depuis la bataille de Poitiers, il ne revêtit plus une armure, — il eut le talent de discerner et la fermeté d'employer les agents militaires les plus propres, dût-il les choisir parmi le peuple , et de les élever au-dessus des sommités du royaume. Il prenait ses décisions avec prudence, mais il les exécutait avec énergie, et il acquit ainsi de ses contemporains le surnom de Sage, un des titres les plus élevés et probablement un des plus mérités aussi dans la longue série des rois de France.
Après son sacre, Charles retourna à Paris, et se rendit ensuite à Rouen, pour voir Bertrand Du Guesclin et les troupes auxquelles il devait la victoire de Cocherel. Le captai de Buch
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fut envoyé à Meaux, comme prisonnier; mais Pierre de Sequainville étant son sujet, il le fit décapiter pour trahison. Charles témoigna la plus vive reconnaissance envers ceux à qui il était redevable de l'heureuse issue de la bataille, et à Bertrand Du Guesclin, dont la réputation fut grandement accrue par cet événement, il donna le comté de Longueville, en Normandie, avec le titre de maréchal de ce duché. Le château de Longueville avait alors une garnison de Navarrais, qui refusèrent de le recevoir comme leur seigneur; mais Bertrand se mit bien vite en mesure de les réduire.
Le roi, de retour â Paris, recevait chaque jour des plaintes sur les ravages commis par les garnisons des forteresses de Normandie, du pays de Caux, du Perche et de la Beauce, dont quelques-unes appartenaient au roi de Navarre, et les autres étaient entre les mains des chefs des grandes compagnies. Pour remédier à ces maux, le roi de France envoya son frère, le duc de Bourgogne, dans les contrées où étaient situées ces forteresses. Le duc de Bourgogne réunit d'abord toutes ses forces à Chartres, et, voyant que son armée se montait à cinq mille combattants, il la divisa en trois corps. Avec le premier, il assiégea et prit les châteaux de Marceranville, de Camerolles, de Dreux, de Breux et de Counay, dans la Beauce, et reprit sur les Navarrais la ville de la Charité-sur-Loire. Le second, sous les ordres de messire Jean de la Rivière, mit le siège devant le château d'Acquigny, dans le comté d'Evreux, qui se rendit, après une défense opiniâtre. Bertrand Du Guesclin, avec le troisième corps, composé principalement des troupes qu'il commandait à la bataille de Cocherel , alla dans le Cotentin, pour garder, de ce côté, les frontières de Normandie contre les incursions des Navarrais.
Tandis qu'il était en marche pour aller assiéger Valognes, son avant-garde, sous les ordres de messire Guillaume Boilel, fut attaquée par une troupe d'hommes en embuscade; mais
iSi BERTRAND PU GUESCLIN
les assaillants furent défaits, et cent quarante y perdirent la vie. Le reste prit la fuite, et courut se réfugier dans la ville de Valognes en criant : « Fermez vitement les portes, car voici ce diable de Bertrand Du Guesclin, qui rançon ne prend. » Un grand nombre d'habitants, en entendant prononcer le nom de Bertrand, s'enfuit dans les bois, tandis que les autres se précipitèrent confusément dans la tour. Bertrand ne rencontra que peu ou point de résistance en approchant de la ville; mais le château était bien fortifié, et la garnison comptait beaucoup sur la solidité d'une ancienne tour, qui datait du temps de Clovis. Du Guesclin essaya d'abord de prendre le château d'assaut ; mais il fut si bien défendu, que, voyant l'impossibilité de l'emporter par ce moyen, il fit venir de Saint-U» six machines à lancer des pierres et les dressa contre les murs du château. La garnison, de son cùté, étendit des matelas, des bottes de paille et des claies le long du château, sur les tours et les corps de logis, pour amortir la force des projectiles ; et l'on posta une sentinelle sur une très-haute tour, avec ordre de sonner la cloche toutes les fois que les machines seraient à l'œuvre. Au premier coup de cloche, la garnison se retirait en lieu de sûreté, jusqu'à ce que la pierre fût tombée, et il y en avait alors qui s'avançaient et essuyaient avec une serviette la place où avait frappé la pierre. Bertrand, s'apercevant que ses machines ne produisaient rien sur les murs, eut recours à la mine; mais, comme le château était bâti sur le roc, ce moyen échoua aussi. Il renouvela donc un assaut, qui, de nouveau, demeura sans effet.
Cependant le châtelain, ayant su que les capitaines français avaient fait serment de rester devant la place jusqu'à ce qu'elle se fût rendue, et craignant pour sa vie, si le château était emporté d'assaut, résolut, de concert avec la garnison, de capituler. Il se présenta sur les remparts, et proposa à Bertrand Du Guesclin, qui s'était avancé à cheval près des fossés, de
loi livrer le château pour la somme de trente mille florins. Bertrand repoussa sans hésiter la proposition, et déclara au gouverneur qu'il demeurerait une année entière devant la place plutôt que de lui donner un denier, et il lui réitéra sa menace, que, si le château était pris d'assaut, lui et ses hommes seraient tous pendus. Après en avoir délibéré, la garnison offrit de se rendre, à condition d'avoir la vie sauve et de pouvoir emporter tout ce qu'elle possédait. La proposition fut acceptée, et le lendemain la garnison abandonna le château chargée de ce qu'elle avait de plus précieux, et se dirigea, partie sur Cherbourg, et partie sur Saint-Sauveur.
Quand les Français virent la garnison sortir du château, ils se mirent à la huer et à la railler. Huit écuyers armés de pied ' en cap, indignés de l'insulte, rentrèrent dans la place, déterminés à périr plutôt que de se rendre, et fermèrent les portes. Bertrand en fut extrêmement courroucé, et il s'écria : « Ouvrez la porte î par quels mille diables êtes-vous retournés? » Les écuyers, qui savaient que leurs provisions pouvaient leur durer dix mois , firent réponse qu'ils défendraient le château jusqu'à la dernière extrémité, et qu'il n'y entrerait pas tant qu'ils auraient quelque chose à manger. « Vous meniez, vilains, dit Bertrand ; certes, j'y souperai ce soir et vous y jeûnerez. » Par son ordre, le château fut assailli de tous les côtés à la fois; mais les écuyers se défendirent vaillamment avec des arbalètes et des pierres. Des échelles furent dressées contre les murs, et les assiégeants essayèrent de s'y faire jour avec des pioches et des boyaux; mais il était trop haut et trop épais pour ne pas résister à tous les efforts. Enfin, ils enfoncèrent une lourde porte de fer et pénétrèrent dans la tour. Les écuyers continuèrent néanmoins à se défendre, jusqu'à ce que, écrasés par le nombre, ils fussent pris et précipités du haut du monument.
Tandis que Bertrand Du Guesclin était devant Valognes, Olivier de Mauny assiégeait Carenlan, qui se rendit, après une
faible [défense. Bertrand alla mettre ensuite le siège devant Pont de Douvre, ville fermée de murailles avec une église fortifiée et entourée d'un fossé profond; mais, avant de procéder a l'attaque, il envoya chercher le gouverneur de Carentan et lui demanda de quelle manière il pourrait le mieux prends la ville. Pierre Ledoulz, le gouverneur, lui dit qu'il n'avait besoin que d'attaquer en poussant son cri de guerre : a Guesclin ! » et que ce cri frapperait de terreur la garnison mieux que ne le feraient ceux de mille Français : « Vous failles à vrai dire, répondit modestement Bertrand ; car il n'est pas ainsi ; néanmoins, ils auront l'assaut sans nul délai. » La ville était commandée par sir Hugh Calverly, chevalier anglais d'une trèshaute réputation militaire, à la tête d'un corps de soldats normands, qui le défendirent avec une grande valeur au point que tous les assauts demeurèrent infructueux. Bertrand recourut donc à la mine, qu'il ordonna de conduire sous les murs et au-dessous de l'église. L'ouvrage fut long et difficile; mais il s'exécuta si secrètement que les assiégeants n'en eurent de longtemps la moindre connaissance, jusqu'à ce qu'un jour, des soldats de la garnison étant à dîner, un verre de vin, placé sur une fenêtre , juste au-dessus de la partie du mur où les mineurs travaillaient, vacillât et du vin se répandit. La garnison découvrit de la sorte que les assiégeants minaient sous le mur. Le gouverneur eut aussitôt recours a la contremine, et l'ouvrage fut dirigé avec une telle précision, que les mineurs de part et d'autre se trouvèrent a la fin juste en face les uns des autres. Les mineurs français prévinrent immédiatement leur capitaine, Bertrand Du Guesclin, qui descendit lui-même dans la mine avec cent hommes, fit percer la cloison qui séparait les deux parties, tua les mineurs de la garnison, et pénétra dans l'église en poussant son cri de guerre : « Guesclin ! » Les assiégés furent tellement déconcertés, qu'ils se- rendirent sans opposer la moindre résistance. Bertrand,
après avoir arboré sa bannière sur les remparts, convoqua tous les prisonniers devant lui dans une grande salle. Il fit grâce de ia vie au gouverneur, sir Hugh Calverly, et aux Anglais ; mais les Normands et les Navarrais furent décapités sur la place du marché. Après le dîner, Bertrand partagea entre ses compagnons le butin acquis par le pillage de la ville, et se prépara ensuite à aller mettre le siège devant Saint-Sauveur-le-Vicomte. Mais, tandis qu'il faisait ses préparatifs d'expédition, il reçut une lettre de Charles de Blois, qui le priait de venir avec toutes ses forces, pour l'aider à faire lever le siège d'Auray en Bretagne.
Le roi de France envoya en même temps une troupe de mille lances au secours de Charles de Blois; car il comprenait de quelle importance il était, non-seulement pour son cousin, mais pour lui-même, que le comte de Montfort et ses auxiliaires anglais ne restassent pas en possession de la Bretagne. Le roi écrivit aussi à messire Bertrand Du Guesclin d'aller assister Charles de Blois, et il commanda au maréchal de Boucicault de prendre la place de Du Guesclin dans la garde des frontières de Normandie. Le comte de Montfort, après avoir pris les châteaux de Sucenio et de la Roche-Périon, mit le siège devant Àuray, « qui était son propre héritage. » Tandis qu'il était occupé à assiéger le château, car il était déjà entré dans la ville sans résistance, il reçut une lettre de Charles V, qui lui ordonnait de lever le siège d' Auray et l'invitait à se rendre à Paris, où il recevrait pleine et entière justice du roi. Le comte de Montfort consentit à obéir à l'ordre du roi de France, à condition que la forteresse serait mise en séquestre entre les mains des sires de Clisson et de Beaumanoir jusqu'au prononcé du jugement ; mais le monarque français ne voulut entendre parler d'aucune condition, et les deux parties continuèrent leurs préparatifs, pour vider leur différend par les armes.
Dès que le comte de Montfort sut que Charles de Blois ras-
semblait des forces de France et de Normandie, il envoya en Aquitaine prier les chevaliers et écuyers anglais de cette province, et en particulier sir John Chandos, de venir l'aider en ce grand besoin, leur faisant dire « qu'il espérait en Bretagne un beau fait d'armes, auquel tous seigneurs, chevaliers et écuyers, pour avancer leur honneur, devraient volontiers entendre. » Sir John Chandos obtint sans difficulté du Princeîfoir l'autorisation d'aller au secours du comte de Montfort, et il prit avec lui deux cents lances et autant d'archers. Il fut reçu avec joie, non-seulement du comte, mais du sire de Clisson, de Robert Knolles et des autres chefs, » à qui il semblait proprement et généralement que mal ne leur pouvait venir, puisqu'ils avaient en leur compagnie messire Jean Chandos. » Quand les troupes anglaises eurent rejoint celles du comte de Montfort, ces forces combinées formèrent ensemble un effectif de seize cents chevaliers et écuyers et de huit à neuf cents archers.
Charles de Blois réunit fcs troupes à Guingamp, d'où il se rendit au château de Josselin, où il les passa en revue et compta jusqu'à quatre mille combattants, parmi lesquels Bertrand Du Guesciin, le comte d'Auxcrre et son frère, Louis de Chàlons surnommé le chevalier Vert, le vicomte de Kohan, le sire de Beaumanoir, messire Eustache de la Houssaye, Olivier de Mauny, Charles de Dinan, Guillaume de Lannoy, et beaucoup d'autres chevaliers distingués. Tandis que Charles de Blois était encore au château de Josselin, un héraut lui fut envoyé par le comte de Montfort, sur le conseil de sir John Chandos, pour lui proposer une conférence, où le différend serait réglé sans qu'il fût besoin de recourir à la voie des armes. Si Charles n'avait été sous l'empire d'une volonté supérieure à la sienne, il aurait été certainement heureux d'adhérer à un arrangement à l'amiable de difficultés qui, depuis plus de vingt ans déjà, entretenaient la guerre dans son pays. Le comte de
Montfort proposait que chacun des prétendants eût une moitié du duché de Bretagne, avec le titre de duc sa vie durant, et que, si le duc de Montfort ne laissait après lui aucun héritier mâle légitime, tout le duché passât aux héritiers de Charles de filois ; mais ces propositions furent dédaigneusement repoussées par la fière comtesse, la femme de Charles ; et les capitaines de son armée, qu'il avait appelés en consultation, considérèrent toute adhésion à une proposition de traiter du partage du duché comme impliquant doute pour son propre droit, et conclurent de la démarche de la partie adverse qu'elle craignait pour l'issue de la lutte. Bertrand Du Guesclin fut aussi de cet avis, et l'on adopta son conseil de répondre à la proposition de traiter du partage du duché en enjoignant au comte de Montfort d'avoir ù lever le siège du château d'Auray dans les quatre jours, ou à se préparer au combat.
Du château de Josselin, Charles de Blois fit d'abord avancer son armée sur l'abbaye de Louvaux, et prit ensuite position dans un parc clos près de la ville d'Auray. Le parc n'était séparé de la ville que par un petit ruisseau, dans lequel montait la marée, et une prairie qui s'étendait jusqu'aux murs. Le comte de Montfort, en voyant approcher Charles de Blois, fit sortir ses troupes de la ville, et les rangea en bataille dans une plaine attenante. Le comte voulait engager immédiatement l'affaire; mais le sire de Clisson lui conseilla de la différer jusqu'au lendemain et d'attendre l'attaque dont on l'avait menacé, ajoutant que la position de l'ennemi dans le parc était très-avantageuse; qu'il y aurait grave danger à la forcer, et que d'ailleurs, on pourrait leur reprocher d'avoir attaqué un ennemi fatigué et harassé d'une longue marche. Robert Knolles, en entendant le conseil donné par le sire de Clisson, dit à celui-ci :
« Vous allez bien parlant: s'ils étaient hors du parc, j'eusse loué qu'ils fussent assaillis ; car je vois apparent qu'ils sont bien deux contre un.
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— A mon sens, reprit Clisson, il serait peu honorable de les attaquer, harassés comme ils sont; mais pour leur nombre, je n'y regardie mie; car j'ai oui deviser que les plus a la fois vont victoire perdant. Mieux vaut un peu de gens ordonnés, quand ils aiment de foi, que ne font tant de gens qui se vont assemblant : oneques ne sont d'accord, quand il y en a tant, et je voudrais, par Dieu le Père! qu'ils fussent encore deux mille. Mais ne faites ne plus ne moins à cause de mes paroles, car suis prêt à m'embesogner en telle chose qu'il plaira aux autres chevaliers de faire. »
Cet avis du sire de Clisson fut adopté par sir John Chandos, qui, à l'occasion d'une escarmouche entre les valets des deux armées, dans laquelle ceux de Charles de Blois avaient eu l'avantage, et d'une tentative des archers des deux côtés pour avoir le gué du ruisseau, publia l'ordre que personne, sous peine de mort, n'eût à quitter les rangs. En outre, il conseilla au comte de Montfort de ne pas attaquer, mais d'attendre que l'ennemi engageât le combat.
Le samedi, 28 septembre 4364, Charles de Blois, avec l'aide et par le conseil de Bertrand Du Guesclin, rangea son armée en bataille, et en fit trois divisions et une arrière-garde. La première division fut placée sous les ordres de Du Guesclin ; les comtes d'Auxerre et de Joigny eurent la seconde, et la troisième, la plus nombreuse, resta sous le commandement de Charles de Blois, qui avait avec lui plusieurs hauts barons de Bretagne. Le siredeRoye commandait l'arrière-garde. Dans chacune de ces divisions, il y avait environ mille combattants. Sir John Chandos disposa dans le môme ordre les troupes du comte de Montfort. Il donna à sir Robert Knolles le commandement de la première division, celui de la seconde à messire Olivier de Clisson, et le jeune comte de Montfort eut le commandement de la troisième sous sa direction. Dans chaque division, il y avait cinq cents hommes d'armes et trois cents archers* Quand il en
vint à Tanière-garde, il appela sir Hugh Calverly et lui dit : « Messire Hue, vous ferez l'arrière-garde, et aurez cinq cents combattants dessous vous en votre troupe, et vous tiendrez sus die, et ne vous mouverez de votre pas pour chose qu'il a vienne, si vous ne voyez le besoin que nos batailles branlent en œuvre par aucune aventure, et là où vous les verrez branler et ouvrir, vous vous rendrez et les reconforterez et rafraîchirez : vous ne pouvez aujourd'hui faire meilleur exploit. »
Sir Hugh Calverly fut très-mortifié d'une mission qui lui paraissait impliquer un manque de confiance dans son bon vouloir ou dans son aptitude à des postes plus périlleux, et il dit avec humeur:
« Sire, baillez cette arrière-garde à un autre qu'à mo*, car je ne m'en veux jà embesogner. » Mais, abaissant le ton, il ajouta : « Cher sire, en quelle manière ou état m'avez-vous mal vu, que je ne sois aussi bien taillé de moi combattre tout devant et des premiers qu'un autre!
— Messire Hue, messire Hue, répondit Chandos, je ne vous établis mie en l'arrière-garde pour chose que vous ne soyez un des bons chevaliers de notre compagnie, et c'est bien et de vérité que très-volontiers vous vous combattriez des premiers; mais je vous y ordonne pour ce que vous êtes un sage chevalier et avisé ; et si convient que l'un y soit et le fasse. Si vous prie chèrement que vous le veuillez faire ; et je vous promets que si vous le faites nous en vaudrons mieux, et vous-même y conquerrez haut honneur; et plus avant je vous promets que toute la première requête que vous me prierez, je la ferai et y descendrai. »
Sir Hugh Calverly n'en persista pas moins avec obstination dans son refus, et supplia à mains jointes et pour l'amour de Dieu qu'on donnât le poste à un autre. Sir John Chandos, ému presque jusqu'aux larmes, répondit avec fermeté, mais en même temps avec douceur:
« Messire Hue, ou il faut que vous le fassiez ou que je le fasse: or, regardez lequel il vaut mieux.
— Certes, sire, répondit Calverly, tout confus de ces dernières paroles, je sais bien que vous ne me requerriez de nulle chose qui tournât à mon déshonneur; et je le ferai volontiers puisque ainsi est. »
Pendant la nuit, les Français firent bonne garde au guet du ruisseau qui séparait les deux armées. Le détachement afiectéà cette garde de nuit se composait de plusieurs bons archers, sous les ordres de messire Guillaume de Launoy, qui veilla tout le long du ruisseau, avec des lanternes el des torches, jusqu'au point du jour, où le son des cors et des trompettes réveilla les hommes pour la bataille.
Ce jour-là, qui était un dimanche, plusieurs messes furent dites dans les deux camps, et reçurent la communion tous ceux qui le désirèrent. Messire de Beau manoir, noble Breton au service de Charles de Blois, qui, la veille, avait essayé d'arranger sans combat le différend des deux parties, et qui n'avait réussi qu'à obtenir un répit pour ce jour-là et la nuit suivante, passa dans l'armée du comte de Montfort, un peu après le lever du soleil, pour tenter un dernier effort. Dès que sir John Chandosle vit, il s'en vint au-devant de lui, et le sire de Beaumanoir, après l'avoir poliment salué, lui dit :
« Messire Jean Chandos, je vous prie, pour Dieu, que nous mettions à accord ces deux seigneurs ; car ce serait trop grand pitié si tant de bonnes gens comme il y a ci se combattaient pour leurs opinions soutenir. »
Sir John Chandos, qui, depuis le rejet de ses offres pacifiques, avait entièrement changé d'avis, répondit :
— Sire de Beaumanoir, je vous avise que vous ne chevauchiez aujourd'hui plus avant; car nos gens disent que s'ils vous peuvent enclore entre eux, ils vous occiront. Avec tout ce, dites à monseigneur Charles de Blois que, comment qu'il en avienne,
monseigneur Jean de Montfort se veut combattre, et sortir de tous traités de paix et d'accord, et dit qu'aujourd'hui il demeurera duc de Bretagne ou il mourra en la place.
— Chandos! Chandos! s'écria le sire de Beaumanoir, fort irrité de ces paroles ; ce n'est mie l'intention de monseigneur qu'il n'ait plus grand volonté de combattre que monseigneur de Monlfort, et aussi ont toutes nos gens. »
En disant ces mots, le sire de Beaumanoir partit, sans ajouter une seule parole, et retourna auprès de Charles de Blois et des barons bretons qui l'attendaient. De son côté, sir John Chandos alla vers le comte de Montfort, qui, à son approche, loi demanda :
• Comment va la besogne? Que dit notre adversaire ?
— Que il dit? répondit sir John Chandos; il vous mande par le seigneur de Beaumanoir, qui tantôt se part de ci, qu'il se veut combattre, comment qu'il soit, et demeurera duc de Bretagne aujourd'hui ou il demeurera en la place. Or, regardez que vous en voulez faire, si vous voulez combattre ou non.
— Par monseigneur Saint-Georges, s'écria le comte de Montfort, oui, et Dieu veuille aider au droit. Faites avant passer nos bannières et nos archers. »
Quand le seigneur de Beaumanoir fut de retour près de Charles de Blois, il lui dit :
« Sire, par monseigneur Saint-Yves, j'ai ouï la plus orgueilleuse parole de messire Jean Chandos que j'ouïsse grand temps a ; car il dit que le comte de Montfort demeurera duc de Bretagne, et vous montrera que vous n'y avez nul droit. *
Charles, changeant de couleur à ces paroles, répondit : « Du droit soit-il en Dieu aujourd'hui qui le sait. (Dieu sait à qui le droit sera aujourd'hui.) »
Les barons de Bretagne répétèrent tous la même chose, et Ton fit ensuite avancer les bannières et les gens d'armes, a au nom de Dieu et de monseigneur Saint-Yves (1). »
Pour pouvoir attaquer, il fallait à Charles de Blois, qui était impatient d'en venir aux mains, traverser le ruisseau qui séparait les deux armées ; mais Bertrand Du Guesclin l'en dissuada fortement, en lui disant :
« Monseigneur, s'il vous plaisait de demeurer en cet enclo>, tenir vos gens en bon ordre et attendre l'attaque de l'ennemi, à mon avis, nous aurions l'avantage sur eux. Je ne conseille pas que votre armée passe le ruisseau. »
Les autres chefs furent, cependant, d'un autre avis, et Charles de Blois, suivant le conseil qui répondait le mieux à ses désirs, traversa le gué avec ses bannières et se» pennons déployés; ses hommes, tous à pied, marchèrent a l'attaque en ordre si serré, « qu'on n'eût pu mie jeter une pomme qu'elle ne ne chelt sur une lance ou sur un bassinet. » Chaque homme d'armes portait sa lance droit devant lui, réduite à la mesure de cinq pieds, et une hache forte, dure et bien acérée. « Et s'en venaient ainsi tout bellement le pas, chacun sire en son arroy et entre ses gens, et sa bannière devant lui ou son pennon, bien avisés de ce qu'ils devaient faire. » De l'autre côté, les troupes du comte de Montfort avancèrent également en bon ordre (2).
La bataille commença ensuite, sur la proclamation des hérauts, qui crièrent à haute voix : « Aujourd'hui nous verrons courage et prouesse !» A ce cri succéda le son des cors, des trompettes et des instruments de musique; puis les archers et les arbalétriers, des deux parts, s'avancèrent en première ligne et lancèrent leurs
(t) Froisj«art, liv. I, part, n, pp. 493, 494,
(2) Chronique (anonyme) de bu Guesclin, chap. xxxix ; et Froissarl, liv. I, part, u, p. 494,
flèches; mais Jes gens d'armes étaient si bien garantis par leur armure, qu'aucun d'eux ne fut blessé. Les archers jetèrent alors leurs arcs et se retirèrent en arrière des gens d'armes, dans leurs armées respectives. Messire Bertrand Du Guesclin, avec les Bretons sous ses ordres, attaqua ensuite la division commandée par Robert Knolles et Gauthier Iluet, et engagea avec elle une lutte acharnée à coups de lance. Des deux côtés, il y eut maint vaillant fait d'armes, maint homme pris et rendu ; et « si quelqu'un tombait à terre, il ne se relevait pas facilement, s'il n'était bien secouru. »
Charles de Mois marcha droit à la division commandée par le comte de Monlfort. Ge dernier avait revêtu un chevalier de ses parents de sa propre tunique, brodée aux armes de Bretagne, par suite d'une foi aveugle dans les prophéties de Merlie, qui prédisaient qu'il devait y avoir une grande lutte entre deux seigneurs, prétendant au duché de Bretagne, dans laquelle les armes de Bretagne seraient vaincues. Charles de Blois désirait ardemment rencontrer ce chevalier, et il le chercha partout dans la bataille, il le rencontra enfin, et l'attaqua avec une telle force, qu'il le renversa à terre et le tua. Ensuite, il s'engagea une lutte terrible, dans laquelle la bannière du comte de Monlfort fut abattue par le chevalier Vert. Le comte de Montfort, croyant la bataille perdue, était sur le point de quitter la place, quand sir Hugh Calverly, qui avait pris position sur les derrières pour observer la marche des événements, exécutant avec habileté les ordres que lui avait donnés sir John Chandos, arriva en toute hâte au secours du comte, releva sa bannière et rétablit Tordre de ses rangs.
Le comte d'Auxerre, avec les chevaliers et écuyers français, attaqua la division que commandait le sire de Clisson, assisté de messire Euslache d'Aubrecicourt, sir Richard Burley, messire Mathieu de Gournay et autres. La bataille devint alors générale, à l'exception de la réserve de Calverly, qui n'y prit part
que lorsque ce fut nécessaire pour resserrer les rangs rompus de l'armée du comte de Montfort (1).
Des deux côtés, officiers et soldats firent preuve de beaucoup d'habileté et de fermeté. Charles de Blois et le comte de Montfort se comportèrent l'un et l'autre en bons chevaliers. Sir John Chandos se montra tout à la fois général habile et bon soldat. Il était de grande taille et fort de membres, et il frappait de tels coups avec sa hache d'armes, que peu osèrent l'approcher. C'était un chevalier sage et prudent, et il conseillait le comte de Montfort, lui disant : « Faites ainsi et ainsi, et vous tirez de ce côté et de cette part. » Et le jeune comte se laissait conduire avec confiance et agissait sans hésiter d'après ses instructions.
Le sire de Clisson, de ce côté encore, accomplit de beaux faits d'armes. Il soutint vaillamment et avec succès l'attaque du comte d'Auxerre, qui fut frappé a l'œil gauche d'une hache (2),
(1) Cuvelier, w. o887-Clïii. — Froissarl, liv. I, part, n, pp. 494495. — Chronirpie (anonyme) de Du Gucsclin, chap. xli.
(2) Froissart, au contraire, chap. dxix, semble dire que ce fut Clissm lui-même qui reçut cette blessure. Voici, du reste, ses paroles : « Entre les autres chevaliers, messirc Olivier de Clisson y fut bien vu el avisé, et qui lit merveilles de son corps; et tenait une hache dont il ouvrait et rompait ces presses; et ne l'osait nul approcher; et se combattit si avant, telle fois fut, qu'il fut en grand péril; et y eut moult à faire de son corps en la bataille du comte d'Auxerre et du comte de Joigny, et trouva durement forte encontre sur lui, tant que du coup d'une hache il fut féru en travers, qui lui abattit la visière de son bassinet; et lui entra la pointe de la hache en l'œil, et l'eut depuis crevé; mais pour ce ne demeura mie qu'il ne fût encore très-bon chevalier. » Ce ne fut pas non plus Clisson qui lit prisonnier le comte d'Auxerre, comme semble le dire notre auteur. Du moins, d'après Frois^arf, chap. dxix, « le comte d'Auxerre fut durement navré et pris dessous le pennon messire Jean Chandos, et liancé prisonnier. »
D'après Cuvelier, vv. GOÎ4-G028, le comte d'Auxerre eut l'œil gauche crevé d'un coup d'un épiai de Bordeaux, que lui donna un écuyer; et il fut fait prisonnier ensuite par un chevalier, qui l'aperçut comme il se retirait.
grièvement blessé d'ailleurs, et fait prisonnier. Après la perte de son chef, la division commandée par le comte d'Àuxerre fut défaite et mise en fuite. Les autres divisions, néanmoins, continuèrent à combattre avec beaucoup de valeur et de fermeté, quoiqu'elles ne se fussent point maintenues en aussi bon ordre que les troupes du comte de Montfort, si puissamment aidées par la réserve de sir Hugh Calverly. Lorsque les Anglais et les Bretons, sous le commandement du comte de Montfort, virent la division de Charles de Blois ouvrir ses rangs et plier, ils coururent à leurs chevaux, les montèrent et se préparèrent à la poursuite.
En ce moment sir John Chandos, avec un corps considérable de troupes, attaqua la division commandée par Bertrand Du Guesclin, qui était au milieu du combat « comme une bête enragée, » et qui, tout trempé de sueur et de sang, frappait les Anglais à coup de marteau d'acier, et les « abattait comme des chiens. » Autour de lui s'accomplirent de merveilleux faits d'armes ; mais les rangs de sa division furent rompus, et plusieurs bons chevaliers et écuycrs avaient déjà succombé, quand sir John Chandos l'attaqua de front et par derrière avec des troupes fraîches, et il fut renversé à terre. Il fut relevé et secouru par le sir de la Houssaye, le chevalier Vert et Charles de Dinan, qui, dans la mêlée, tua messire Richard de Cantorbéry, beau-frère de Chandos. Du Guesclin, quoique voyant continuellement diminuer autour de lui le nombre de ses hommes, dont les uns étaient tués et les autres prenaient la fuite, n'en persista pas moins à lutter jusqu'à ce qu'il n'eût plus ni hache, ni épée, ni arme quelconque. Enfin, il se rendit prisonnier à un écuyer anglais, sous le pennon de sir John Chandos (i).
La défaite de la division de Bertrand termina, par le fait, la bataille; car le reste prit la fuite, à l'exception de quelques
(t) Froîssart, liv. I, part h, pp. 495, 496. — Cuvelier, w. 61 60-6270.
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chevaliers et écuyers bretons, qui ne voulurent point abandonner leur maître, Charles de Blois, préférant mourir sur la place que d'avoir à se reprocher une désertion. Ils se serrèrent autour du comte, et le défendirent jusqu'à la dernière extrémité; mais, tout le gros des ennemis revenant sur eux, ils furent écrasés par le nombre. La bannière de Charles fut prise et jetée h terre, et le porte-étendard fut tué. Il y eut un grand massacre sur le drapeau tombé, et parmi ceux qui succombèrent, furent Charles de Blois lui-même et son fils bâtard, appelé Jean de Blois, habile homme d'armes, qui vengea la mort de son père en abattant d'un coup celui qui l'avait tué, avant de recevoir lui-même la mort (I). Dans la poursuite qui suivit la bataille, II y eut un grand carnage de chevaliers et d'écuyers. La fleur de la noblesse bretonne fut tuée ou prise, car très-peu de gens de marque échappèrent ; ceux-là seuls se sauvèrent, qui purent retrouver leurs chevaux. La fuite et la poursuite se prolongèrent l'espace de huit lieues.
Parmi les morts, il y eut les sires de Bochefort, de Kergorlay, d'Avangour, et plus do neuf cents gens d'armes. Les comtes d'Auxerre et de Joigny, le vicomte de Bohan, les sires de Montfort, de Beaumanoir, de Bais, de Bieux, et Bertrand Du Guesclin furent faits prisonniers, tandis qu'il n'y eut guère plus de vingt hommes tués du côté du comte do Montfort.
A l'issue de la bataille le comte de Montfort, en présence d'une quantité de capitaines de son armée, remercia publiquement sir John Chandos du succès de la journée, qu'il attri-
(t) L'auteur anonyme de la Chronique de Du Gmsrfin dit que Charles de Blois fut fait prisonnier pendant la bataille, amené devant le comte de Montfort et mis à mort par Bertrand Lazerac, sur l'ordre du comte, chap. xui, cun. Cette assertion n'est confirmée par aucune chronique ou monument historique de l'époque. Voir sur la mort de Charles de Blois et Cession fuite par Xieole de Bretonne ù Louis XI, dans les Actes de Bretagne, U III, p. 343.
baait à ses talents et à sa valeur, et lui tendit en même temps une coupe et un flacon plein de vin, en lui disant : « Après Dieu, je vous en dois savoir plus grand gré qu'à tout le monde. » En ce moment, le sire de Clisson arriva de la poursuite, tout échauffé et enflammé, ramenant ses gens et un grand nombre de prisonniers.
Le comte de Montfort ignorait encore le sort de Charles de Blois, lorsque deux chevaliers accompagnés de deux hérauts, qui avaient couru le champ de bataille pour voir quels hommes de marque avaient été tués, arrivèrent et annoncèrent que Charles était mort. Quelles qu'aient été ses véritables impressions à cette nouvelle, le comte de Montfort manifesta le plus profond regret du sort de son rival vaincu ; car il fut ému jusqu'aux larmes mêmes, en voyant le corps mort de celui qui avait été son ennemi, et il le fit enterrer « moult révéreraient n à Guingamp.
Le résultat de la bataille d'Auray, qui se termina d'une manière si fatale pour Charles de Blois, fut probablement dû tout entier au mépris que fit ce prince du sage conseil de Bertrand Du Guesclin, qui l'avait engagé à ne pas abandonner sa forte position dans le parc, mais à attendre l'attaque de l'ennemi. Cette bataille fut un des événements les plus importants de cette époque ; sans compter, en effet, ses autres conséquences, elle résolut la question si longtemps débattue de la succession au duché de Bretagne, laissée vacante par la mort de Jean le Bon en 1341. Comme les divers incidents de cette bataille ont été assez minutieusement décrits, elle peut servir à montrer jusqu'à quel degré d'abaissement était tombé l'art militaire au milieu du quatorzième siècle. Les gens d'armes étaient alors considérés comme les seules troupes effectives, et les armes défensives avaient été perfectionnées à un tel point, que nonseulement elles étaient à l'épreuve de la flèche, mais qu'elles garantissaient encore presque entièrement contre l'épée, la
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lance et môme la terrible hache d'armes. Il ne semble pas qu'il ait pu y avoir place pour le déploiement d'aucun talent stratégique, quand le combat se réduisait à une simple lutte personnelle dans laquelle la force et la persistance de l'un l'emportaient à la fin sur l'autre, et que le carnage avait lieu, non pas sur le champ de bataille, mais dans la poursuite de la partie vaincue. Les divisions de l'armée combattaient généralement à part l'une de l'autre, sous le commandement de leurs chefs respectifs, et la lutte durait aussi longtemps que l'on voyait flotter la bannière du chef; car il arrivait souvent, ainsi que le fait remarquer Froissart en cette circonstance, quand le comte d'Àuxerre eut succombé, que, « lorsqu'une déconfiture vient, les déconfits se déconfisent et s'ébahissent de trop peu, et sur un chu, il en choit trois, et sur trois dix, et sur dix trente; et pour dix, s'ils s'enfuient, il s'enfuit un cent. »
Par leur armement et leur équipement, les gens d'armes semblent avoir fait la plus forte cavalerie que le monde ait jamais vue; cependant, ils combattaient à pied (t) jusqu'à ce qu'une des deux parties fût mise en déroute ; alors les chevaux servaient aux vaincus, quand ils pouvaient les reprendre, pour fuir plus facilement, et aux vainqueurs pour les poursuivre. Quoi que ce fût qui ressemblât au bon ordre ou à de la discipline était chose si peu connue ou si peu pratiquée, que la confusion, qui accompagnait invariablement tout conflit, était en raison directe des masses engagées dans le combat ; et la remarque du sire de Clisson en cette circonstance, qu'il y avait
(t) Morice, parlant de la bataille de Tinchebrai en HOG entre Robert Courthose, duc de Normandie, et son frère, Henri I«f d'Angleterre, dit : « Pour rendre la partie égale et pour combattre aussi de pied ferme, tous les chevaliers de part et d'autre, excepté les Bretons, mirent pied à terre; pratique nécessaire pour ces temps-là, à cause du poids des armes qui faisait qu'un chevalier renversé de son cheval était censé mort, et qui fut beaucoup en usage dans les siècles suivants. » Hist. tk Bretagne, t. 1, p. 121.
trop souvent beaucoup de désordre dans les grandes réunions d'hommes en bataille, et que quinze cents gens d'armes, qui exécuteraient les ordres de leurs chefs, vaudraient mieux et pourraient plus facilement être maintenus en bon ordre que trois mille, cette remarque se trouva justifiée. On ne voit pas dans la bataille d'Àuray d'autre trace de stratégie que la réserve placée sous le commandement de sir Hugh Calverly, lequel avait ordre exprès de ne pas attaquer l'ennemi, mais de rétablir la bataille, et de reformer les rangs rompus de son armée, et ce fui à l'habile exécution de cet ordre que le comte de Montfort fut surtout redevable, sinon tout à fait, de la victoire que remportèrent ses troupes.